Art contemporain : des scandales qui ne dérangent personne

Publié le 7 mars 2013 | par Domenico Joze | 30

Parmi les piliers fondamentaux du système idéologique nommé « art contemporain », est cette mythologie du scandale, des artistes maudits et de l’art dégénéré. De façon pavlovienne, il est fréquent de citer, pour défendre telle ou telle cochonnerie insensée d’aujourd’hui, des scandales d’autrefois, en faisant fi des changements anthropologiques majeurs qui ont eu lieu en un siècle et demi… Ce qui est d’autant plus commode que les critiques les plus virulentes viennent presque toujours de réactionnaires. Mais tandis que l’art du XIXe siècle dénonçait les dominants, le « scandale » d’aujourd’hui est souvent le fait d’artistes collectionnés par les bourgeois et les maîtres du monde, en accord total avec les valeurs dominantes.

[NB - Cet article est la première de deux parties.]

Les chientellectuels de garde de l’ordre oligarchique libéral sévissent partout – et surtout dans le monde de l’ââârt. Cousins du chien de Pavlov bavant au son de la cloche, leur bave à eux répond à chaque réaction hostile à ce qu’ils défendent, car leur cloche est le « scandale ». Et leur bave, à chaque nouveau « scandale » prend invariablement la forme d’une récitation selon quoi, somme toute, l’artiste et l’art peuvent/doivent être ou sont par essence « dérangeants ». Si bien que le « dérangeant » s’arbore à la poitrine de ce qu’ils nomment « art » comme les médailles militaires sur la veste d’Idi Amin Dada.

Exemples (liste non exhaustive) :
- « Louise Bourgeois. La vieille dame qui dérange », Le Figaro Magazine, samedi 1er mars 2008 ;
- « Des artistes dérangeants mais incontournables », Courrier international (repris par Direct Matin, n°840, mardi 8 mars 2011), sur le collectif artistique russe Voïna, dont l’engagement courageux consiste par exemple à former un pénis lumineux sur un pont-levant, formant une érection… ce qui n’a, à coup sûr, pas manqué de faire trembler Poutine et Medvedev ;
- « Alors, bien sûr, les détracteurs disent que la Demeure du Chaos est choquante, qu’elle perturbe, qu’elle dérange, qu’elle n’est pas à sa place (…). On nous dit que ça gène, que ce n’est pas normal, ni bienséant, que c’est irrespectueux, transgressif, mais c’est justement tout ce qui peut et doit parfois définir une œuvre d’art (…) », documentaire La Demeure du Chaos : un combat pour la liberté d’expression (nous devrions revenir dans un prochain article, plus en détails, sur ce cas d’école).
- « C’est en artiste que Castellucci déroute et dérange », Encyclopédie Universalis.

 

voina-penis-pont

Bite sur un pont de Saint Pétersbourg, par le collectif russe Voïna. Pour en savoir plus, lire  cet article (en anglais), où vous apprendrez que « l’attitude Voïna, en somme, est du pur Allez vous faire foutre ».

Le scandale, élément fondateur de la mythologie rebelle de l’art contemporain

Pour comprendre cette conception, il faut envisager que le scandale tient dans la vision orthodoxe, c’est-à-dire dominante, de l’histoire de l’art une place majeure, car fondatrice. Depuis au moins le mitan du XIXe siècle et certains tableaux préraphaélites ou le Déjeuner sur l’herbe d’Edouard Manet, les « scandales » ont secoué l’histoire de l’art parce que secouant les valeurs – répressives, conservatrices, liberticides – des dominants.

Édouard Manet, avec son « Déjeuner sur l’herbe » (1863), choque le public bourgeois : « Cette femme nue a scandalisé le public, qui n’a vu qu’elle dans la toile. Bon Dieu ! Quelle indécence : une femme sans le moindre voile entre deux hommes habillés ! », écrira plus tard Emile Zola. 

On oublie trop que, outre la critique sociale du conservatisme oppressant, de nombreux artistes s’avéraient favorables à la mise à mort de l’ordre économique et social (capitaliste et conservateur), depuis l’anar Pissarro en passant par Ben Shahn ou les dadaïstes berlinois, mais aussi les nombreux peintres et artistes communistes, comme Magritte ou Picasso, jusqu’au surréalisme dont à peu près tous les membres furent de conviction révolutionnaire. (Évidemment, tout artiste ayant été, à un moment ou un autre de son œuvre, scandaleux, n’était pas nécessairement un anarchiste, un socialiste ou un communiste. Certains étaient politiquement réactionnaires, d’autres davantage révolutionnaires sur le plan formel que sur le plan des convictions politiques.)

C’est dans les divers « scandales » des premières avant-gardes, du mitan du XIXe siècle jusqu’aux années 20-30, ainsi que dans la figure des artistes « maudits », que résident les fondements de cet « art » contemporain qui « dérange ». Le scandale n’est plus un effet de l’œuvre : il en devient sinon la cause, à tout le moins le label confirmant son caractère visionnaire, selon une conception au fond progressiste de l’Histoire où l’art est à l’avant-garde d’une société à venir qui sera défaite de ses arriérations et scléroses morales. Et l’Histoire, complexe, se réduit trop souvent à un amas de lieux communs manichéens aussi déconnectés de la réalité que l’icône du Che de l’homme réel.

(Abstenons-nous aussi de trop rappeler que, pour l’essentiel, les « maudits » et « scandaleux », tout comme les scandalisés, étaient des bourgeois, les premiers étant en rébellion contre leur classe sociale, celle, minoritaire, qui détenait tous les leviers du pouvoir… Et évitons de trop dire que, au fond, ces histoires de « scandales » ont surtout été une affaire interne à la classe bourgeoise, qui confond si souvent sa propre histoire avec l’Histoire tout court.)

Il faut donc, pour invoquer les scandales du passé, oublier totalement le contexte. Oublions que les impressionnistes ne furent pas bien longtemps moqués et que ceux qui vécurent assez longtemps moururent très, très à l’abri du besoin. Oublions que parmi ceux qui choquèrent, certaines purent avoir des opinions nauséabondes (Degas et Renoir au côté des antidreyfusards, par exemple). N’insistons pas sur les faits pourtant centraux que le futurisme, prétendument un soufflet à la face de la bourgeoisie, publia son manifeste dans le très droitier et bourgeois Figaro, promut la guerre et constitua en maints aspects une esthétique du capitalisme industriel, de la guerre puis du fascisme pour une partie de ses membres (et, dans le cas de Filippo Tommaso Marinetti, jusqu’à sa mort en 1944).

Umberto Boccioni - Carica dei lancieri (1915)

Umberto Boccioni – Charge de lanciers (1915)

Oublions encore que l’expressionnisme avait les faveurs d’un Goebbels et que plusieurs artistes expressionnistes furent invités à l’inauguration de la Reichskulturkammer en 1933, avant le virage de l’« art dégénéré » décidé par Hitler. Après tout, toute mythologie fondatrice est en partie mensonge, déformation de la réalité, lecture partiale et partielle de l’histoire. Ces faits, les défenseurs de l’art contemporain les connaissent très bien, ce qui ne les empêche pas à l’occasion de recourir aux sempiternels arguments des moqueries à l’encontre des impressionnistes ou bien de l’« Art dégénéré » comme s’il y avait eu deux camps monolithiques du Bien progressiste et avant-gardiste et du Mal réactionnaire et fasciste.

« Si tu rejettes Tartempion, c’est que tu es comme ces philistins qui rirent devant les toiles impressionnistes ou rejetèrent Van Gogh. »

Voilà pourquoi, si fréquemment, on vous récitera le catéchisme des mythes fondateurs et le martyrologe (des « suicidés de la société », pour paraphraser Artaud), qui devraient à eux seuls et sans plus d’examens faire office d’argument final, de point Godwin. « Si tu rejettes Tartempion, c’est que tu es comme ces philistins qui rirent devant les toiles impressionnistes ou rejetèrent Van Gogh. » Et c’est ainsi que des charlatans comme Daniel Buren ou Andres Serrano et/ou leurs défenseurs, peuvent, sans que cela prête à rire, prétendre s’inscrire dans la lignée de tels ou tels « maudits », cependant qu’ils obtiennent des commandes et bénéficient de la protection des dominants (État, hauts fonctionnaires, galeristes en vue, collectionneurs capitalistes riches à millions, voire milliards). Opération qui, au passage, fait oublier que ceux auxquels ils se réfèrent étaient, précisément, des artistes au plein sens du terme, attachés au travail pour la forme en tant qu’aboutissement du sens, donc à des codes comme cadre d’expression commun à l’artiste et au récepteur.

Du XIXe à aujourd’hui : deux contextes radicalement différents

L’art contemporain n’est pas l’art d’aujourd’hui. Il relève, il faut bien le comprendre, d’une idéologie, profondément libérale par bien des aspects (centralité de l’individualisme et de la liberté d’expression et de création la moins contrainte possible, rejet corollaire des normes imposées considérées comme liberticides, donc impossibilité de toute vision holistique), fort encline au relativisme et à l’historicisme, et qui pourtant fait souvent entorse à ces principes. C’est le cas avec cette mythologie scandaleuse fondatrice. Il y a en effet une incapacité à tenir compte de ce que, entre tel scandale du XIXe siècle et tel autre aujourd’hui, s’est opérée une mutation sociale, voire anthropologique majeure.

Henri Gervex - Rolla - 1878

Rolla de Henri Gervex (1878). Cette remarquable peinture, la plus connue de l’artiste, provoque un scandale de moeurs :  le scandale vient de la représentation d’une putain (cf. fiche sur le site du Musée d’Orsay). L’hypocrisie de la classe bourgeoise, qui s’accommode des bordels et du « troussage de domestique » prolétaire, pourvu que cela reste secret, fonctionne à plein.

D’un côté, les bourgeois qui se choquaient hypocritement devant le Déjeuner sur l’herbe d’Edouard Manet ou le merveilleux Rolla d’Henri Gervex, étaient les garants d’une société conservatrice, utilitariste, productiviste, patriarcale-machiste, à l’occasion nationaliste et raciste, ne rechignant pas à la brutalité (songez donc à la répression des insurrections ouvrières et populaires, de celles des Canuts à la Commune…). La dénonciation des hypocrisies de cette classe sociale, par les artistes et intellectuels, portait souvent sur sa vénalité, sur son matérialisme cupide et sa mentalité de boutiquier, son philistinisme, son hypocrisie, voire – bien plus rarement – son machisme. C’était une société conservatrice, dont la culture capitaliste était abhorrée par tout ce que le XIXe siècle compte de grands auteurs et penseurs, depuis Pugin, Brummell, Flaubert (son Homais de Madame Bovary, son Dictionnaire des idées reçues et Bouvard et Pécuchet sont des monuments de satire contre la bêtise bourgeoise) jusqu’à Léon Bloy, Charles Péguy, voire Friedrich Nietzsche, Oscar Wilde ou, en passant par Charles Baudelaire, Joris-Karl Huysmans, John Ruskin, William Morris, Léon Tolstoï, etc. Certains étaient pour leurs écrits censurés, condamnés par l’État, garant du conservatisme et d’un ordre économique et social d’une injustice féroce.

Mais, si l’une et l’autre ont les rênes du pouvoir économique et politique, la bourgeoisie du XIXe siècle et l’actuelle n’ont radicalement rien à voir. Celle-ci était conservatrice, patriarcale et nationaliste, tandis que celle-là est post-moderne, libérale-libertaire et mondialisée. Si bien que tandis que les tenants du pouvoir politique, économique et symbolique autrefois étaient visés, ils sont au contraire aujourd’hui les complices des rebellocrates et des « scandaleux ». Qui est le mécène et plus grand collectionneur du « scandaleux » Maurizio Cattelan ? Le multimilliardaire François Pinault, troisième fortune française. A qui appartient le « scandaleux » Piss Christ d’Andres Serrano ? Au marchand et galeriste en vogue Yvon Lambert, pour qui le « scandale », quoi qu’il en ait, est l’occasion de valoriser ses produits à alibi artistique. Qui est un collectionneur majeur des « scandaleux » Takashi Murakami et Jeff Koons, exposés dans l’établissement public de Versailles avec l’aide de son ami – et ex-directeur de sa collection à Venise –, l’ex-ministre Jean-Jacques Aillagon ? C’est François Pinault, encore. Nous pourrions tout aussi bien nous étendre sur le cas de Damien Hirst, gérant ses fabrications selon une logique notoirement orientée big business et finance, et dont le multimilliardaire ukrainien Viktor Pinchuk est un amateur (lequel collectionne aussi Murakami et Koons, ces bijoux clinquants et kitsch dont raffolent les richards philistins).

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Andres Serrano devant sa photo, Immersion (Piss Christ), vandalisée. Celle-ci représente — et assume par son titre même — l’immersion d’un crucifix dans un flacon de pisse et de sang. De scandale en scandale, face aux fanatiques religieux, cette photographie est devenue le symbole de la liberté libérale, où communient la gauche libérale, les provocateurs du monde (et du rock, notamment les métalleux de Fear Factory) et les richards défenseurs du financial art.

L’objet n’est pas ici de juger de la qualité artistique des objets exposés ni de citer les sempiternels mêmes noms comme une récitation qui aurait vocation à dénoncer le « n’importe quoi » généralisé de l’art contemporain. Le propos est ici seulement un constat : les « scandales » non seulement ne dérangent ni ne dénoncent les élites dirigeantes, les détenteurs du pouvoir réel, c’est-à-dire capitaliste, qui ont le contrôle financier, médiatique, symbolique ; mais la vérité est plutôt que ceux-ci adorent et en redemandent. On sait fort bien que, outre François Pinault, les multimilliardaires comme Carlos Slim, Charles Saatchi, Viktor Pinchuk ou David Geffen, tous tenants de l’ordre capitaliste néolibéral, sont des collectionneurs patentés.

« Tout ce désordre est, au fond, en harmonie avec la culture de cette classe sociale : rejet des frontières, des normes, de l’intérêt public, la destruction des repères étant condition même du triomphe de ses intérêts économiques. »

Non, la classe dominante ne se choque aucunement des frasques des « artistes » : elle s’en repaît, elle jouit de ce désordre du sens, de ce rejet des frontières, des codes, règles et symboles qui encadrent une communauté humaine. Tout ce désordre est, au fond, en harmonie avec la culture de cette classe sociale : rejet des frontières, des normes, de l’intérêt public, la destruction des repères étant condition même du triomphe de ses intérêts économiques. Cela relève même de l’habitus de classe que de n’être choqué de rien, ce que répètent en cascade tous les larbins blasés qui, revenus de tout, se croient un surplomb social quand ils font leurs les valeurs dominantes, en disant : « Il en faut beaucoup (plus) pour me choquer ».

Une permissivité sans précédent

Oui, les « scandaleux » de l’« art » contemporain s’expriment le plus souvent dans le cadre de sociétés libérales d’une permissivité sans précédent dans l’histoire humaine. Si bien que l’État et les tenants de l’ordre économique sont bien moins des garants de la censure que les soutiens à la destruction des « tabous », des critères qualifiants, des frontières et limites ; ils n’exigent plus une esthétique figée et codifiée comme au XIXe siècle, qu’ils abhorrent (et, à ce titre, symptomatique est le rejet pavlovien, par les sectateurs de l’art contemporain c’est-à-dire orthodoxe, des « Pompiers » du XIXe siècle, qu’il est de bon ton de mépriser sans connaître au-delà des « lieux communs » et sans, surtout, être capable d’émettre un jugement esthétique construit), mais s’accommodent de l’inesthétique du temps, de l’enlaidissement généralisé et de la déperdition du sens.

« Ce fut d’ailleurs l’occasion d’un plaisant constat : en un peu plus d’un siècle et demi, le combat pour la liberté d’expression est passé de la bataille d’Hernani à la bataille pour un flacon de pisse. »

Il suffit de penser à la commande d’État des colonnes de Buren pour le Palais-Royal (1986). Il suffit de se souvenir du soutien public du Ministre de la Culture Frédéric Mitterrand à Andres Serrano et à la galerie Yvon Lambert après la dégradation du ridicule Piss Christ par des gugusses extrémistes chrétiens (2011), qui ne fit que renforcer ces élites bourgeoises dans l’idée qu’elles sont les remparts à l’obscurantisme aux aguets, à la « Bête immonde » (ou comment se prendre pour un résistant du Vercors du haut de sa montagne de pognon et d’infatuation bourgeoise) [1]. Ce fut d’ailleurs l’occasion d’un plaisant constat : en un peu plus d’un siècle et demi, le combat pour la liberté d’expression est passé de la bataille d’Hernani à la bataille pour un flacon de pisse (pour ceux qui ne le sauraient pas, Piss Christ est une photo d’un crucifix en plastique dans un flacon d’urine).

Mentionnons encore ces répétitives opérations de profanation qu’ils appellent « dialogue », entre les artistes du passé et les charlatans d’aujourd’hui, dans des lieux publics. Dans les lieux du patrimoine national, culturel et historique des Français, l’État donne la main aux collectionneurs milliardaires pour garantir à leurs cochonneries une plus-value sur le marché de l’art. Ne mentionnons que les expositions de Jeff Koons et de Takashi Murakami à Versailles (preuve hurlante de liens incestueux entre haute fonction publique, intérêts privés et spéculation financière, sous alibi artistique) ou de Jan Fabre au Louvre, les représentants et institutions étatiques elles-mêmes soutiennent des initiatives d’une vacuité qui laisse pantois, ou des « scandales » subventionnés. Il est donc d’une prodigieuse absurdité de prétendre au même statut, lorsque les « subversifs » sont défendus par les tenants de l’ordre !

Concluons seulement cette première partie en citant Gérard Conio : « Quand, en 1912, les futuristes russes lancèrent leur Gifle au goût public, ils s’attaquaient à des comportements dictés par le conformisme, l’académisme, l’imitation des poncifs. Il existait alors un « goût public » qui résistait aux innovations et préférait le confort des habitudes acquises aux aventures de l’invention créatrice. Aujourd’hui, un tel manifeste n’aurait aucun sens car le « goût public », façonné par la tradition, a fait place au culte du « n’importe quoi » et à un éclectisme sans limites. Il serait vain toutefois de le regretter et de vouloir ressusciter un ordre définitivement disparu. »

 

[1]  « Cette ignorance, cette intolérance. C’est le Moyen-Age qui revient à grand-pas », déclarera le richard collectionneur et propriétaire Yvon Lambert.


[La suite de cet article, bientôt.
]

Boîte noire :

  • Liste de multimilliardaires estampillés Forbes, collectionneurs d’ââârt ;
  • Jeff Koons, boursier en art ;
  • collusion d’intérêts privés/publics, dans ce lieu public (donc appartenant au peuple français) qu’est Versailles : le cas Aillagon – Pinault – Koons ;
  • plus spécifiquement, cet article sur Monsieur Aillagon, ancien président du Centre Georges Pompidou (1996-2002), ex-ministre de la Culture (2002-2004), ami intime du ploutocrate Pinault dont il fut, entre autres, conseiller (2004), puis directeur des collections du Palazzo Grassi à Venise (2006-2007), dont Pinault était l’actionnaire majoritaire, directeur  et président de l’Établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles (2007-2011), où il a permis à son ami Pinault d’exposer ses collections de Koons et de Murakami et faire monter leur cote en vue d’une revente dans les salles de vente Christie’s, dont Pinault est propriétaire. L’incarnation humaine des collusions d’intérêts publics/privés.

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À propos de l'auteur

Domenico Joze

Domenico JozeSi Domenico Joze s'attaque à l'art contemporain, c'est naturellement parce qu'il est gros, nain, boutonneux, méchant, frustré, jaloux du génie des cimes de Ben, de Claude Rutault, de Vito Acconci, de Piero Manzoni, de Giovanni Anselmo ou de Sophie Calle. Car on ne peut critiquer sans être quelqu'un de méchant et de jaloux, cela va de soi. D'ailleurs, Voltaire, Baudelaire, Flaubert, Huysmans, Léon Bloy ou Karl Kraus, Emil Cioran, Louis Calaferte, Jaime Semprun, n'étaient-ils pas surtout des gens frustrés, fielleux, nabots et laids, lorsqu'ils s'emportaient contre la médiocrité du temps ? Oh, et à l'occasion, quand la haine qui le dévore du réveil au coucher atteint à son éréthisme, il déverse sa bile et son atrabile sur son blog de frustré, Blablart contempourien.



30 réponses à Art contemporain : des scandales qui ne dérangent personne

  1. Oner

    Pour Voïna, il me semble que vous ne saisissez pas le travail : cette bite a été peinte sur le pont Liteïni, qui fait face aux bureaux du FSB (anciennement KGB), à Saint-Pétersbourg. Le FSB est l’organe « viril » de la Russie, et cette oeuvre est à la fois une critique du rôle joué par ce bureau dans le contrôle du peuple russe, avec la dimension paternaliste qui l’accompagne, et dans le même temps, l’expression d’une fierté, car ce sont les « vrais mecs » du KGB qui ont dit « merde » à l’Oncle Sam durant plusieurs décennies.

    Aussi, et c’est peut-être plus important, je tiens à préciser que je reviens d’un voyage en Russie, et dans ce pays, produire une oeuvre d’art dans l’espace public sans autorisation est un acte sacrément culotté. Tout est question d’autorisation, on n’est pas dans une censure « dure » de type censure chinoise ou autre. Le gouvernement s’en tamponne de ce qui peut se dire ou se faire tant que ça se passe à l’abri des regards, dans des lieux dédiés à l’art « contemporain », lieux que les russes méprisent totalement (entendez par « art contemporain » un art ultérieur à Malévitch qui ne soit pas de l’art soviétique). Vous ne réalisez certainement pas que la Russie n’a rien connu d’autres que la propagande soviétique entre 1917 et 1989. Je ne parle pas seulement des performances provocatrices, mais le simple fait de s’installer, par exemple, sur un pont près du kremlin de Moscou avec une toile blanche, et ce sont des dizaines d’appareils photos braqués sur vous et des contrôles policiers assez tendus (voir les vidéos de la performance « En plein air » par Collective of artists présentées lors du Kandinsky Prize).

    « il est fréquent de citer, pour défendre telle ou telle cochonnerie insensée d’aujourd’hui, des scandales d’autrefois, en faisant fi des changements anthropologiques majeurs qui ont eu lieu en un siècle et demi… »

    Eh bien justement, vous feriez bien de suivre vos propres conseils, vous parlez de la Russie comme on parlerait de la France et ne tenez pas compte de son histoire et de l’organisation de sa société, ce qui est un comble. Je peux vous certifier que 100% des russes ont saisi la signification de cette oeuvre, qu »ils aiment ou détestent. Je suppose que Nicole y est pour beaucoup, dans cette chronique signée Ragemag, quoique ce n’est pas très bien ficelé pour du Nicole…

    • Bonjour ou bien bonsoir Oner,

      En dépit des éléments contextuels que vous apportez, qui éclairent en effet le pourquoi, le comment, je ne retire rien. Votre interprétation, manifestement juste et irréfutable, confirme ce que je pense relativement à ce happening et relativement à l’art en général. Qu’est-ce (et QUI est-ce) qui qualifie cette bitte lumineuse d’art ? Provoc OK, pertinente OK, dérangeante pourquoi pas : vous le dites, je m’incline volontiers. Notez au demeurant que je ne me suis pas attardé (hormis un aparte sur quoi je veux bien me rétracter dans la mesure où ce que j’ai énoncé serait faux) sur cette « oeuvre » puisque je l’ai surtout mentionnée à titre d’exemple, d’étai.

      Pour qualifier l’oeuvre il faut des critères qualifiant : rappeler une telle évidence après des décennies de nominalisme, d’arbitraire et de destructions des symboles, critères et limites (càd de la kultur), sonne comme un truc « réac » et je ne sais quoi encore. Or, qu’est-ce qui dans la bitte sur le pont, est artistique, selon quels critères. Si dire merde de façon spectaculaire à l’ordre dominant est de l’art, alors Act’Up est un groupement artistique, peut-être même le moine bouddhiste de Saïgon qui s’immola par le feu aussi ; et on pourrait poursuivre et dire comme le prétendaient Beuys ou Ben Vautier que « tout est art », càd que rien n’est art puisque si l’on ne distingue plus ce qui est art et ce qui est non-art, il n’y a plus de sens à ce mot.

      Pour moi cette spectaculaire protestation est dans l’air du temps, qui préfère la sidération et le spectacle à la lente et exigeante pédagogie. Et, si bien sûr les contextes anthropologique et historique russes sont différents, cela n’enlève en rien que de telles protestations dépassent leur contexte local et n’y sont précisément pas réductibles. On voit bien par ex avec le mouvement Femen qu’il s’internationalise. Il est des valeurs, des actes rebelles qui ont vocation à s’exporter, à s’inscrire dans une sorte de culture globale qu’on n’aurait pas pu imaginer voilà un siècle et demi.

      Je signale aussi que durant toute l’histoire jusqu’à l’émergence des avant-gardes, qui allaient au XIXe siècle, une mission fondamentale de l’artiste, ce qu’on attendait de lui, ce n’était pas d’exprimer son arbitraire mais le plus souvent d’honorer les symboles et croyances collectives. Cela n’excluait pas le génie individuel, bien au contraire : le génie individuel était au service de la collectivité et c’est ainsi qu’il trouvait son expression. Or aujd un attendu de l’artiste est « de dire ce qu’il pense », « d’exprimer une subjectivité ». La civilisation libérale dont l’art contemporain n’est qu’une émanation est semblable à un fils à papa ingrat qui tourne le dos à sa famille en croyant qu’il ne doit tout qu’à sa liberté, et non à son héritage et à ceux qui sont venus avant. L’art contemporain épouse cette trajectoire de l’individu dont parle Michéa bien sûr, mais encore Lipovetsky lorsqu’il parle de « procès de personnalisation ».

      Si bien que si l’arbitraire du Moi-Je peut rompre les amarres avec le Nous, ce que font les artistes en naufrageant les symboles collectifs et en faisant « ce que bon leur semble », c’est la civilisation même qui est atteinte. Je vous renvoie, par exemple, au 3e chapitre du « Malaise dans la civilisation » de Freud qui pose assez justement la question de l’articulation du Moi-Je et du Nous. Diverses études anthropologiques aussi. Si bien que si le Nous (la collectivité, la République, la patrie, la région, etc.) est discrédité au profit du Moi-Je (là où chez un Michel-Ange, par exemple, le Moi-Je ne pouvait exister sans servir ce qui fonde le Nous : des symboles), on peut en effet écrire comme vous le faites que « produire une oeuvre d’art dans l’espace public sans autorisation est un acte sacrément culotté » et trouver là qqch d’admirable. De même que certains trouvent admirable que des femmes aux seins nus se précipitent dans un lieu historique, religieux (attaque au libre exercice de sa conviction, principe laïc) et dans l’espace public, enfreignant donc la loi.

      Je ne m’attarde donc pas tant la question de la validité et de la compréhensibilité de ce type de provoc, ni à la justesse de la cause et de la protestation, mais au fait symptomatique que cela est présenté comme étant de l’art. Or, cette conception-là de l’art renvoie à des convictions libérales, à une certaine orthodoxie de l’histoire de l’art. Que ces actes aient lieu, prq pas ; mais que l’on colle le label d’art là-dessus, c’est plutôt cela que je veux discuter. Mais cela suppose de questionner une histoire officielle, comme l’énonçait Jean Clair, « (…) en fait toute une idéologie selon laquelle non seulement l’avant-garde A une histoire, mais l’avant-garde EST l’histoire (…) ».

      Vous m’imputez de ne pas réaliser « que la Russie n’a rien connu d’autres que la propagande soviétique entre 1917 et 1989″. Quel rapport avec Voïna ? La seule alternative à Brodsky et tous les autres (dont on gagnerait d’ailleurs à réévaluer les valeurs esthétiques, supérieures si on les compare à celles vantées par le prétendu « art » — en fait une dégringolade de déchets symptomatiques du libéralisme — des USA pendant des décennies), serait-elle cet « art » de performances et de happenings ? N’existe-t-il pas en Russie et ailleurs d’autres formes d’art restées fidèles à la tradition, non pour la répéter, mais pour la poursuivre ? N’existe-t-il pas d’autres formes de dénonciation qui soient bel et bien de l’art quant à elles ? De tels actes sont à mes yeux surtout la manifestation d’une époque où le Spectacle colonise tout et où le bruit et le tapage est préférable à la patience, à la réflexion, à la pédagogie. Pas étonnant que les libéraux du monde applaudissent à cette quéquette érigée comme aux gesticulations des sottes de Femen.

      Merci encore pour votre intervention. J’espère ne pas m’embarquer dans un interminable débat.

      • MarcoV

        Il me semble que vous attaquez l’art contemporain au nom d’une critique systématique (déconstruction de l’idéologie libérale-libertaire pour le dire vite, selon la ligne Ragemag). J’ai beau adhérer à cet angle critique, il me semble que c’est une erreur que de l’appliquer systématiquement (l’erreur de Michéa par exemple, vulgarisateur de Lasch sans la finesse de ce dernier). Par exemple : ce qui s’oppose à la tradition et à la règle n’est pas nécessairement mauvais (ce n’est certes pas le fond de votre pensée (j’espère) mais c’est une facilité vers laquelle on glisse vite).

        De plus vous accordez une importance exagérée au scandale dans l’art contemporain. Comme beaucoup de critiques ou même de sociologues « neutres » qui n’ont pas assez fouillé leur sujet. Une des différences de l’art contemporain avec l’art moderne est qu’il ne vit plus tellement ses « écarts » comme dérangeants. Les scandales viennent plutôt de la rencontre avec le grand public ou des groupes sociaux extérieurs mais ils ne sont pas tellement perçus comme tels par les artistes ni par les acteurs de l’art contemporain, et honnêtement vu l’histoire de l’art au 20e siècle, il serait étonnant de voir ceux-ci se scandaliser des (assez rares) oeuvres « dérangeantes » de l’art contemporain : « ça va, on connait ». Ce n’est en fait que l’écume de la création contemporaine, puisque les « scandales » sont les seules occasions où l’on en parle au-delà d’un public restreint et parce que les intéressés en profitent pour faire du buzz (avoir suscité un scandale garde un petit prestige et se monnaye bien en général). D’ailleurs, même si ce n’est pas le meilleur exemple, l’oeuvre de Serrano n’est pas conçue pour choquer : c’est tout au contraire un travail mystique (après on y adhère ou pas) : les fluides corporels nobles et vulgaires (sang et urine) viennent signifier l’humilité et la grandeur de Dieu incarné bla bla bla – je vous épargne le topo complet. D’ailleurs la beauté plastique de ces images devrait aiguiller le spectateur (des oeuvres sacrilèges véritables il en existe et elles sont bien loin de cette relative innocence).

        A la limite on pourrait qualifier l’art contemporain de cynique (en fait plutôt celui des années 80-90, c’est moins le cas aujourd’hui), mais pas de « dérangeant », « scandaleux », « choquant », etc. En vérité il reste bien peu d’artistes qui puissent sérieusement croire qu’ils oeuvrent à la libération de l’humanité, expriment leur singularité et leur liberté absolues, brisent les tabous et la morale convenue, etc. C’est bien le sens du concept de « postmodernité » que l’abandon (ou l’échec) de ces « idéaux » modernistes. En somme il me semble que vous critiquez quelque chose qui n’existe pas ou qui n’existe plus.

        « Pour qualifier l’oeuvre il faut des critères qualifiant » : dernier point d’ordre philosophique, cette phrase (récurrente dans les critiques de l’art contemporain) manifeste pour moi un sérieux défaut de réflexion et de connaissance historique. Je n’ai rien contre les réactionnaires par contre j’aime bien qu’on pousse les idées au bout. Des « critères qualifiants » existent aujourd’hui en art contemporain comme à toutes les époques ; ils sont peut-être plus flous et surtout moins partagés (ils sont l’enjeu de conflits multiples, esthétiques, moraux, politiques, sans doute parmi les plus exacerbés de ces derniers siècles) mais ils existent bien, et les artistes aujourd’hui rejetés des collections publiques et privées en savent quelque chose… Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, mais disons simplement que ceux qui critiquent l’art contemporain au nom soit des règles de l’art moderne soit même des règles de l’art classique n’imaginent pas à quel point leurs propres références n’auraient par exemple aucun sens pour un artiste grec antique ou un artiste du Moyen-âge… et ceux-ci qualifieraient sans doute Giotto, Caravage, Rubens ou Delacroix de « n’importe quoi ». L’art moderne n’ayant pas « réussi » in fine à redéfinir l’utilité sociale de la création artistique (échec tragique pour les constructivistes russes ou le Bauhaus dont les formes « révolutionnaires » ont été absorbées par l’industrie, la publicité et l’objet de consommation), il se trouve aujourd’hui que l’art contemporain n’apparaît régi par aucune règle… C’est une illusion d’optique, si l’on prend un peu de recul historique. De même la critique d’un art qui ne tirerait plus sa valeur que de la sphère marchande est excessive en bien des points, car la valeur artistique a toujours été indissociable de la valeur que lui conférait le pouvoir (pouvoir financier, pouvoir politique, pouvoir religieux, pouvoir institutionnel, etc.). La valeur d’une oeuvre, d’un art, résulte d’un agencement d’affects multiples, motivés aussi bien par le plaisir sensible et le débat d’idées que par le prestige de l’institution où elle s’insère ou la côte qu’elle atteint sur les marchés spécialisés (par exemple). D’ailleurs l’art ancien y est aujourd’hui sujet autant que l’art contemporain.

        Aussi long que soit ce message, il reste extrêmement schématique. Mais, étant moi-même assez critique envers l’art contemporain, je crois tout de même qu’il faut maîtriser sur le bout des doigts ce que l’on veut critiquer ou ce à quoi on croit réagir (pour les réactionnaires). Et les critiques envers l’art contemporain se décrédibilisent neuf fois sur dix par leur méconnaissance plus ou moins profonde de ce qu’est l’art aujourd’hui, la situation des artistes, les évolutions de l’esthétique et la nature du monde de l’art (c’est d’ailleurs regrettable et sans doute le problème principal de l’art contemporain, du fait surtout de ses structures économiques et institutionnelles, que cette incapacité à se faire connaître). Je ne prétends pas tout en savoir mais du moins j’essaie de rester prudent.

        • Bonjour et merci pour votre commentaire. Je vais tenter de vous répondre clairement.

          L’art moderne ni l’art contemporain ne relèvent absolument de l’idéologie libérale-libertaire. Ce serait une erreur. J’ai, certes, énoncé que l’art contemporain « relève, il faut bien le comprendre, d’une idéologie, profondément libérale par bien des aspects (centralité de l’individualisme et de la liberté d’expression et de création la moins contrainte possible, rejet corollaire des normes imposées considérées comme liberticides, donc impossibilité de toute vision holistique), fort encline au relativisme et à l’historicisme, et qui pourtant fait souvent entorse à ces principes ». Cela ne signifie pas que l’art contemporain se résumerait au libéralisme, ni au demeurant qu’il pourrait se résumer en une expression ou quelques phrases lapidaires ou un article. Je m’expose évidemment aux feux des critiques sitôt que j’utilise l’expression « art contemporain », car l’art contemporain, même en tant qu’idéologie ou système (càd non pas l’art actuel dans sa totalité), est difficilement résumable, en vertu de son caractère archipélique. Plus encore qu’à Michéa, je préfère me référer à Gilles Lipovetsky et à ce qu’il qualifie de « procès de personnalisation » ; et je pense que l’art a participé, souvent en la préfigurant, à une dynamique globale de civilisation allant vers plus de liberté individuelle – et cela jusqu’au pire : càd l’arbitraire, l’indifférence à autrui (symboliquement, l’émergence de l’abstraction et la quasi-disparition du portrait sont un signe et signalent un basculement anthropologique majeur) –, qui n’est pas seulement libérale ou libérale-libertaire ou libertarienne. On ne peut penser l’art de façon autonome ou détachée de la colossale mutation anthropologique qui s’est déroulée en Europe et en Amérique du Nord d’abord depuis deux siècles, puis qui se généralise dans le monde. De fait, l’art contemporain, souvent – mais pas toujours, bien sûr : et, en voyage ou aussi bien dans les galeries parisiennes ou belges, j’ai pu voir des œuvres qui démontrent que ce n’est pas un absolu – l’on voit un « art » hors-sol, sans racines, sans références culturelles, et qui pourrait être exposé aussi bien à Tokyo qu’à Mexico, à São Paulo ou Jakarta aussi bien qu’à Londres ou Dakar…

          Je n’ai pas prétendu à la centralité du scandale dans l’art contemporain. Je n’ai fait qu’analyser un phénomène parmi bien d’autres de ce qu’on appelle « art contemporain ». Un phénomène, au demeurant, mineur sur le plan statistique, si je puis dire. Ce qui est intéressant, dès lors, ce n’est pas de savoir s’il est minoritaire ou majoritaire, mais comment il est présenté par les thuriféraires et les pervenches de l’art contemporain. De la même façon qu’un récent article de Ragemag exposait que « populiste » est un mot vide de sens, de la même façon j’estime que le « scandale » ou « art dérangeant » n’est qu’un label creux et sans incidence. Quand tel journaliste écrit que tel artiste « dérange », il n’en apporte pas la preuve ; pis : il énonce une généralité par rapport à un vague ressenti (« Je suis troublé par telle oeuvre » => « L’artiste dérange », cela probablement, dans certains cas et entre autres choses, au nom de la règle journalistique rejetant l’expression à la première personne). Au demeurant, la réaction du grand public est plutôt indifférente ou blasée : ce n’est pas un hasard si, fréquemment, quand s’expose une chose inexpliquée (sculpture, performance…) dans l’espace public, des gens réagissent en haussant les épaules : « Bah, c’est de l’art contemporain », comme on dirait « Bah, c’est un gamin » en voyant un enfant de 8 ans s’agiter. Donc, la question n’est pas celle de l’effet, mais des illusions où s’entretient surtout la sphère autonomisée de l’art contemporain, qui croit déranger et ne le fait que rarement – et qui, lorsqu’elle le fait vraiment (cas Serrano et, dans le domaine du théâtre, Castellucci), n’y trouve qu’un renforcement de l’illusion de soi qu’elle entretient. Ce qui m’intéressait dans ce phénomène, minoritaire à défaut d’être marginal, ce sont encore les racines de sa légitimation par une certaine histoire orthodoxe de l’art, enseignée aux Beaux-Arts ou en cursus d’histoire de l’art. Et, de ce point de vue, même si le phénomène du « scandale » est marginal, il s’ancre tout de même dans une mythologie fondatrice de l’artiste « suicidé de la société », dans le rire contre les impressionnistes, etc. J’ai abordé cette question ailleurs : http://www.sauvonslart.com/modules/news/article.php?storyid=68614

          Vous me dites que « l’oeuvre de Serrano n’est pas conçue pour choquer ». Soit ! Mais le résultat est qu’elle choque. Et plus que le fait qu’il y ait scandale, ce qui est intéressant, c’est l’usage qui est fait de l’événement : le riche collectionneur Yves Lambert et toute la bien-pensance avec (gauche ou droite, n’importe) s’entretient dans l’idée que le péril intégriste est à nos portes et qu’il faut défendre un art qui poursuit sa mission émancipatrice, anti-obscurantiste, ou qui a tout le moins représente le summum de la civilisation en tant qu’elle autorise la libre expression (sans trop se questionner sur le contenu de cette liberté, sur son bienfait sur la collectivité — et je ne défends pas ici les fanatiques imbéciles qui vinrent foutre le souk : ils participent de la même dynamique postmoderne que les premiers, n’étant que le revers de la pièce : dans une société d’anomie, certains jouissent du non-sens, d’autres, angoissés, se cherchent des critères rigides de sens et d’identité : on ne peut comprendre la résurgence des fanatismes religieux ou nationalistes sans penser le contexte postmoderne ET libéral d’absence de référents communs), etc. La bourgeoisie s’entretient dans le mythe d’elle-même comme la partie la plus avancée de l’humanité, sans quoi tout ne serait que fascisme, heures-les-plus-sombres et obscurantisme. A cet égard, il n’est même pas question d’entrer dans une analyse de l’œuvre de Serrano. Seulement de constater, comme je l’énonçais, que « de scandale en scandale, face aux fanatiques religieux, cette photographie est devenue le symbole de la liberté libérale, où communient la gauche libérale, les provocateurs du monde (…) et les richards défenseurs du financial art ».

          A la limite on pourrait qualifier l’art contemporain de cynique (en fait plutôt celui des années 80-90, c’est moins le cas aujourd’hui), mais pas de « dérangeant », « scandaleux », « choquant », etc. En vérité il reste bien peu d’artistes qui puissent sérieusement croire qu’ils oeuvrent à la libération de l’humanité, expriment leur singularité et leur liberté absolues, brisent les tabous et la morale convenue, etc.
          Le problème n’est pas ce qu’ils croient. Je ne parle pas ici de la Raison. Nous participons tous en tant qu’individus à des dynamiques sociales, historiques, anthropologiques qui nous dépassent et qui à la fois nous modèlent et auxquels nous n’avons souvent pas conscience de participer, n’en ayant souvent pas conscience tout court. Si Pollock ou Mathieu dans les années 50 peignaient ce qu’ils peignaient, c’est parce qu’un certain contexte anthropologique les autorisait à produire ce qu’ils produisaient sans qu’on le leur conteste trop. On ne peut évidemment envisager ce type de toiles en 1500. L’on croit en notre bon droit à dire ou à faire telle ou telle chose parce que l’on croit que la tradition est oppressante, qu’il doit exister le moins de limites possibles à la liberté de l’artiste, dont le rôle, qui nous paraît aujd évident et qui pourtant est une conception qui n’a qu’à peine 2 siècles, est d’exprimer sa subjectivité, son ressenti, sa vision des choses. La collectivité n’avait jamais accepté cela avant les avant-gardes (pour faire simple), car l’artiste avait le plus souvent à travers l’histoire, le devoir de servir les idéaux d’une communauté. Au demeurant, un changement sociologique d’importance s’est produit relativement au statut de l’artiste depuis au moins le XIXe siècle.
          Bien évidemment, tous les artistes ne sont pas engagés dans une prétendue lutte contre « les tabous et la morale convenue ». Ce n’est pas mon propos : la question ici est la manipulation du « scandale » (voire du seul mot) et ses présupposés. Un Pierrick Sorin peut filmer son anus en train de chier depuis le fond d’une cuvette de chiottes, car plus personne ne s’en choquera vraiment : les pervenches de l’art et les théoriciens acceptent et légitiment un « art » qui n’est qu’insignifiance (crachat de Ben, « what you see is what you see » de Stella, rétrospective des vides de Beaubourg, etc.), parce que précisément il est inacceptable qu’on revendique quelque chose, des valeurs communes plus précisément, un « bien-vivre », une vision de l’Histoire.

          C’est bien le sens du concept de « postmodernité » que l’abandon (ou l’échec) de ces « idéaux » modernistes. En somme il me semble que vous critiquez quelque chose qui n’existe pas ou qui n’existe plus.
          C’est vous qui me comprenez mal. Je pointe l’existence d’une orthodoxie de l’histoire de l’art, d’une certaine idée dominante, d’une certaine vision dominante de l’histoire de l’art, de ce qu’est ou peut être l’art. Je ne parle pas de l’art des années 2003 à 2012, je ne fais pas ici une thèse ; si je voulais en effet entrer dans les nuances et m’épargner vos critiques, il me faudrait étirer longuement l’argumentaire. Ce qui, en revanche, existe bel et bien, c’est une certaine histoire de l’art, dont n’importe quel cursus d’histoire de l’art témoigne, privilégiant souvent (et là encore : ce n’est pas un absolu) pour la période contemporaine, les avant-gardes, estimant donc que là était l’art le plus intéressant, cependant que, hors des avant-gardes (ou même à l’intérieur de celles-ci, certaines dissidences ou originalités s’y exprimaient), un art passionnant a existé – et qui avait autre chose à exprimer que la volonté d’une indépendance croissante de l’artiste, un détachement des critères esthétiques antérieurs (voire des critères tout court). Une histoire alternative du XXe siècle reste à écrire, qui ne prendrait pas la dégringolade d’avant-gardes nouillorcaises qui ont fait la fortune de Castelli, le Nouveau Réalisme ou Fluxus pour les courants les plus passionnants de l’art international de l’après-guerre. Surtout, il me semble que l’on a cessé de se poser la question du rôle moral et civique de l’art, ce qui là encore me semble témoigner d’un acquiescement à l’a-moralisme libéral.
          Une certaine dynamique s’est engagée quand ont été créés les musées : les œuvres se sont trouvées privées de leur contexte – donc de leur sens – ; elles sont donc mortes sur le plan du sens, ont été comme empaillées. Cela concernait l’art religieux ; l’art civique n’a tout de même pas manqué au XIXe siècle, certes. Mais le XIXe siècle a été celui qui a vu l’émergence de « l’art pour l’art », début d’une autonomisation de l’art – le spectacle de la beauté devient une fin en soi, et cesse d’être au service de symboles collectifs ; la beauté n’est plus un moyen, mais devient peu à peu une fin. N’étant plus « utile », la beauté devient accessoire (déjà Rimbaud n’écrivait-il pas : « J’ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l’ai trouvée amère. – Et je l’ai injuriée »?) ; elle sera même tout à fait balayée par dada et Duchamp, ainsi que par les constructivistes, ouvrant ainsi une nouvelle ère. « Die Kunst ist tot » (« L’art est mort »), indiquait une pancarte dada.

          Vous niez l’absence de critères qualifiants : votre point de vue, en dépit de votre prétention à me contredire, me semble en accord avec le mien. Oui, il existe des critères, voire plutôt des anti-critères : l’art ne peut être ceci, ne peut être cela. Présentez une toile figurative à l’administration française de l’art (je me souviens avoir lu à ce sujet des propos assez éloquents de Christine Sourgins sur le sujet ; bien des peintres figuratifs pourraient vous en raconter autant – ce qui, là encore, n’est pas un absolu : on peut énumérer aussi des artistes figuratifs qui accèdent à une visibilité muséale ; ils représentent cependant une minorité, en disproportion je pense avec le nombre qu’ils représentent sur l’ensemble des créateurs de l’art actuel) : votre chance est faible. « Le peintre est un préjugé du passé », écrivit Malevitch : on n’est pas loin de le croire parfois. Toute l’histoire de l’art jusqu’à Duchamp, partout, a été acquisition d’une technique et d’une tradition, usage des symboles d’une communauté. C’est tout cela qui cesse avec les avant-gardes, dont plusieurs avaient l’intention d’en finir avec l’art. Pourquoi, dès lors, continuer à qualifier d’art ce qui a revendiqué n’en être pas ? Pourquoi muséifier ce qui abhorrait le musée, académiser ce qui prétendait détruire l’académie ? Ce qui existe aujourd’hui usurpe le nom d’art et hérite de mouvements qui ont eu pour ambition de recréer autre chose que de l’art, quel qu’en fût le but, ou d’en étirer la signification jusqu’à sa dissolution dans le « tout est art ».

          Plus encore qu’une question esthétique, l’art soulève une question éthique et civique : nous voici dans une civilisation qui ne rejette ni ne disqualifie ce qui est contre-civilisant. On accepte que l’« art » profane le corps, le respect du corps du défunt étant tout de même un des premiers moments de la civilisation humaine ; on accepte qu’un artiste non seulement profane les symboles collectifs – ce qui a sa légitimité en tant que critique ou blasphème – mais aussi crée son propre univers autonome, càd déconnecté des autres et du passé, de toute tradition, de tout symbole collectif ; on accepte qu’un artiste se positionne comme extérieur à la société et au bon sens, comme s’il représentait une forme de chamane ou d’oracle des temps modernes et postmodernes ; on va dans des espaces déconnectés du monde extérieur, comme autonomisés, admirer des objets qui en sont eux-mêmes comme déconnectés ou dont le lien, en raison de l’arbitraire symbolique de l’artiste, est difficilement compréhensible sans passer par la tête de l’artiste et/ou l’expertise des sachants (en économie comme en art, c’est le règne des experts, l’impossible appréhension libre des individus en raison d’une sorte de « douane du sens » qui est celle des experts, qui proclament parfois la démocratisation de l’art, cependant que sa compréhension est impossible sans maîtriser les arcanes de l’histoire de l’art et des dynamiques hautement spéculatives de certains concepts ou « dialogues » entre artistes et/ou mouvements) qui pondent au kilomètres d’indéchiffrables sabirs pour faire oublier que tout simplement l’artiste proclame son bon-droit à faire ce qu’il veut, la supériorité du Moi-Je sur le Nous, là où avant les avant-gardes le Moi-Je ne pouvait passer que par le fait de servir un Nous – ce qui, précisément, a permis aux génies de pousser contre leur société, au même sens que le lierre croît contre un appui. Si demain un cataclysme advient et engloutit notre civilisation façon Pompéi, je pense que les humains du futur qui découvriraient un Rubens et ce qui demeurerait d’un Hirschhorn ou de la « Merda d’artista » de Manzoni, reconnaîtraient sans difficulté l’art d’un côté, même si les structures du sens pour l’interpréter manqueraient, et moins sûrement de l’autre.

          En tout état de cause, le musée, une certaine orthodoxie libérale de l’histoire de l’art, ainsi que l’Institution, ont contribué à rendre l’art le plus visible passablement stérile et vain, parce qu’il n’est plus en relation directe et contextuelle avec l’environnement social. La question est fondamentalement civique ou politique. Non que l’art ne doive être que cela : mais il n’est plus cela, car ni l’Etat ne promeut un art défendant telle ou telle valeur, tel repère symbolique, tel souvenir du passé, ni la communauté des citoyens n’a son mot à dire sur « son » art. Au demeurant, cela soulèverait peut-être aussi des critères d’éducation et de capacité à évaluer.

          Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, mais disons simplement que ceux qui critiquent l’art contemporain au nom soit des règles de l’art moderne soit même des règles de l’art classique n’imaginent pas à quel point leurs propres références n’auraient par exemple aucun sens pour un artiste grec antique ou un artiste du Moyen-âge… et ceux-ci qualifieraient sans doute Giotto, Caravage, Rubens ou Delacroix de « n’importe quoi ».
          Les critères de la sculpture maya ou de l’estampe médiévale sont évidemment différents ; l’art de Giotto et celui du Caravage ont évidemment des critères et des techniques différents. Cependant, il n’est pas faux d’évaluer que depuis la haute antiquité jusqu’aux avant-gardes, en dehors des réalisations purement décoratives et destinées à embellir l’environnement quotidien (cela ayant été d’ailleurs également renversé par les avant-gardes : cf. Adolf Loos ou Le Corbusier – entre bien d’autres – et leur fonctionnalisme obtus), le but le plus haut de ce que nous qualifions aujourd’hui d’art, a été de servir les symboles et les valeurs de la collectivité. Cela va aussi bien de l’art grec classique, qui saturait l’espace public de statues représentant les dieux et la mythologie, càd d’une façon sublimée, l’histoire et les valeurs que se reconnaissait la société grecque, à l’art chrétien qui a connu bien des mutations, de l’art mésoaméricain ou des « primitifs » d’un peu partout dans le monde, jusqu’à la peinture d’Histoire dans tous ses avatars (qu’elle soit religieuse et mythologique ou historique à proprement parler : histoire des dominants càd toutes ces peintures de commande pour les rois et hauts dignitaires, histoire des dominés chez divers peintres réalistes du XIXe siècle ou chez Rivera et Siqueiros pour n’en citer que très peu, regard critique sur l’histoire chez Grosz ou Dix par exemple).

          L’art moderne n’ayant pas « réussi » in fine à redéfinir l’utilité sociale de la création artistique
          Nous sommes ici de nouveau en accord. La poussée d’un individualisme qui tourne à l’égocentrisme de masse, à quoi ont bel et bien participé les avant-gardes (et comment n’en faire qu’une dénonciation ? Il fallait en effet se défaire de certains codes figés, sociaux et esthétiques : sauf que la différence c’est que des artistes du passé ne détruisaient pas les critères, ils les redéfinissaient, dans la continuité : l’on continuait à peindre et sculpter des symboles, des personnages renvoyant à un mythe, à une mémoire. Le problème majeur est l’acceptation collective de la liberté de l’artiste en tant qu’elle est un arbitraire, càd la déconnexion de l’affirmation d’une singularité d’artiste du devoir de servir une communauté et ses valeurs. . . Or, la question se pose encore : quelles valeurs positives peut bien affirmer notre société ? Quels sont les héros, les figures d’exemplarité, donnant à notre vie quotidienne ses repères, donnant à chacun le désir de faire de son mieux pour servir la communauté des humains, et que nous aurions sans cesse sous les yeux ? Prométhée a cessé d’être un exemple-repoussoir, il est devenu la norme désirable ; saint François n’est plus cet exemple d’humilité, de sacrifice et de mansuétude, mais une sorte d’idiot ayant renoncé à jouir de la vie et dont on ne peut rien comprendre – si toutefois on sait encore qui il fut dans l’histoire et la mythologie catholiques. Marianne même a-t-elle encore un sens, alors que l’amour de la Patrie est si souvent considéré comme un nationalisme haineux ?

          J’ai été moi-même long et très schématique mais espère cependant avoir clarifié certaines vues. Si vous le souhaitez, nous pourrions poursuivre cet échange ailleurs, par courriel, par exemple. Dans ce cas, faites-le-moi savoir et je vous écrirai.

          Cordialement,

          DJ

  2. Oner

    Et désolé pour les quelques fautes d’orthographe et de grammaire qui scandent mon commentaire.

  3. Oner

    Pour le reste, on ne peut que vous donner raison il me semble. Si vous voulez un bon exemple de foutage de gueule, jetez un oeil aux dernières éditions du Printemps de Septembre de Toulouse (financé et orchestré par la Fondation Cartier, certes, puis inégal selon les années, mais avec une vraie place aux jeunes artistes et a des programmes « élargis »), et maintenant à ce qu’ils nous concoctent pour cette année avec leur Festival International d’Art de Toulouse (avec Bustamante qui revient en pleine forme comme directeur artistique permanent et entouré d’un joli comité de gros bonnets de l’establishment international, alors qu’il a dirigé 3 éditions nullissimes de l’avis de tous). Les vrais scandales, ce n’est pas ce qui manque. Ce qui manque, c’est une critique pour les révéler.

    • Les foutages de gueule je les vois partout : car lorsque au sommet de la pyramide les « artistes » les plus en vue sont des charlatans, lorsque les « performances » (« I’m not the girl who misses much » de Pipilotti Rist, les guignoleries de Vito Acconci, l’impayable bouffonnerie de Beuys avec son coyote supposé être symbole des USA — ou quand « artiste » est en fait remplaçable par « autiste ») sont validées par l’orthodoxie, il ne faut pas s’étonner de voir jusque dans telle médiathèque locale (souvenir d’une « installation » grotesque, en Bretagne…), dans tel parc (souvenir de voyage en Amérique) des choses ininterprétables sans en passer par la tête et l’arbitraire de qui réalise. On ne peut faire plus belle négation d’autrui, de la collectivité, que par la négation du langage et des symboles qui seuls permettent de communiquer.

      Le scandale à la rigueur ce n’est même pas seulement que cet « art » con, tant et pour rien, est l’émanation inane de l’habitus de classe bourgeoise et des wannabe. Les vrais scandales, ce sont toutes ces non-oeuvres vantées à renfort de phrases absconses, laissées se présenter partout par des élus et des citoyens qui ont cédé au terrorisme intellectuel des « experts », qu’on voit dominer en art comme ils dominent en économie, empêchant dans les deux cas toute possibilité d’appréhension par la majorité, càd le dèmos.

      Vous parlez de « foutage de gueule » : encore faut-il pour estimer de façon construite et démontrée, qu’il y ait des critères de jugement qui ne soient pas le bon-vouloir d’une clique d’expertaillons infatués et s’enivrant de leurs pets conceptuels. Ce qui n’est pas le cas. Car cette clique confisque l’interprétation et la validation et jouit dès lors de l’ascendant qu’elle s’arroge là.

      Cela suppose donc aussi et surtout de cesser de penser l’art comme une sphère autonome, comme le sont devenus peu à peu l’édition, les sciences, les savoirs en général, les médias, la finance. C’est avant tout de l’absence de vision holistique que nous risquons de crever.

  4. Après avoir lu l’article, et la discussion qui s’en ai suivit, je n’arrêtais pas de me poser la question: Dans cette configuration, où place t-il le street-art? Le street-art est il de l’art? En vous lisant, (surtout le débat post article) on pourrait penser que pour vous, ce n’est que « spectaculaire protestation… qui préfère la sidération et le spectacle à la lente et exigeante pédagogie ».

    • Bonjour Ludeweix et merci pour votre commentaire. A priori, si je n’ai pas parlé du street-art, c’est parce qu’il ne relève que marginalement de l’art contemporain, étant entendu que l’art contemporain n’est pas l’art d’aujourd’hui, mais bien un système idéologique et un ensemble de productions labellisées « art » qui occulte une majorité de la création contemporaine et de ce qui mérite plus souvent d’être reconnu comme « art ». Le street-art a certes ses historiens, mais son mode de production — le plus souvent clandestin — et ses lieux d’exposition échappent au système des galeries, des théoriciens, etc. C’est même, je pense, une tendance assumée orgueilleusement que cette indépendance à l’égard du système marchand ; il y a une culture de la gratuité, du plaisir, de la virtuosité… On ne peut être street-artist sans acquisition d’une technique. A tout cela, on mesure qu’on est donc à mille lieues de ce qui se prétend « art » et s’expose dans les galeries, Frac et musées d’art contemporain, et qui le plus souvent ne nécessitent pas de technique au nom à la fois d’une conception égalitariste dévoyée (chacun aurait en lui des ressources d’idées à exprimer) et d’un pourrissement possible du concept romantique de génie (liberté maximale accordée à la subjectivité d’un individu). De fait je me dis souvent qu’il y a bien plus d’art dans la rue que dans les galeries comme celle de Perrottin ou dans bien des expos du Centre Pompidou ou de la Maison Rouge.

      Il me semble que vos questions appellent une question au grand minimum : qu’est-ce que l’art selon vous ? Le mot « table » suppose une définition suffisamment limitante et suffisamment ouverte à la fois pour inclure une table Ikea à 4 pieds, une table de jardin à 1 pied, des tables de designers fantaisistes et peut-être asymétriques, une table Louis XVI, etc.

      Quelle(s) définition(s) permettrait d’inclure aussi bien l’art pariétal de Tassili ou Altamira, des kouroï grecs, des sculptures olmèques, des retables médiévaux, la peinture de Van Eyck, de Rubens ou de Delacroix… et des créations plus récentes se revendiquant de l’ »art » ? Car au fond, là est bien le fondement ou le noyau du débat.

      Maintenant, si je laisse de côté le débat et que vous me demandez quel est mon goût, oui je confesse aimer beaucoup l’art de rue, dont je fais moisson de photos à chaque voyage. Mais même dans « art de rue », il y a du bon et du moins bon : certaines choses profondes, pertinentes, géniales (je tiens en effet Banksy pour un génie), et des choses relevant du potache puéril, ou d’une logique de marque consistant à mettre sa « trace », son empreinte, partout… Et il existe aussi des situations mixtes (Miss’Tic par ex)…

  5. Zyrteck

    Duchamp et ses <>.
    Synthèse de la bêtise du Marché…

  6. s0uen

    Moi j’ai une question, à laquelle je ne pense pas avoir de réponse réelle pour l’instant: sinon grâce au riches et aux puissants, comment ils mangent/mangeaient/mangeront les artistes?
    A part le mécénat et la collection, est-ce qu’il existe d’autres modèles où l’art peut exister et s’épanouir sans faire appel à ces gens là?

    • La question est juste et la réponse n’est assurément pas simple ; je ne suis de toute façon pas un apôtre du « c’est noir ou c’est blanc ». De fait, la réalité actuelle est qu’une multiplicité d’artistes font leur travail en produisant DE L’ART dans l’ombre des charlatans susmentionnés (sans compter d’autres) et de l’orthodoxie artistique promouvant en fait du non-art. Qu’ils en vivent, vivotent ou qu’ils n’en vivent pas, les artistes ne dépendant pas de ces super-riches et super-puissants EXISTENT déjà. Un artiste qui a, chevillé au ventre, le besoin de faire, de créer, de donner forme, n’a pas d’abord BESOIN de François Pinault ou de l’Etat culturel (Fumaroli) : il crée, c’est tout. Et j’en connais, de ces galériens-là, qui ont infiniment plus de mérite que les sombres merdes promues par l’orthodoxie qui tout simplement ne feraient RIEN s’ils n’avaient derrière eux le système.

      La question du financement de l’art ne peut être totalement pensée indépendamment d’autres questions :
      - la culture ou l’inculture de la bourgeoisie, pour qui aujd comme avant l’art reste un signe social, mais qui aujd contrairement à avant, n’ont plus à coeur d’assurer le prestige de leur patrie, de prolonger une histoire, de défendre des valeurs, mais qui se repaissent de la destruction, de la parodie et de l’ironie (je rejoins le constat de Jean Clair d’une dégradation de l’élite bourgeoise : http://blablartcontempourien.wordpress.com/2012/12/03/de-la-degradation-de-lelite-bourgeoise/) ;
      - le fait que derrière ces multi-milliardaires encourageant l’art spéculatif qui a un prix et non plus une valeur (« Tout a, ou bien un prix ou bien une dignité. On peut remplacer ce qui a un prix par son équivalent ; en revanche, ce qui n’a pas de prix, et donc pas d’équivalent, c’est ce qui possède une dignité », Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs, 1785), il existe bel et bien un marché, plus discret et snobé par les médias rattachés par conviction ou par soumission au terrorisme de l’orthodoxie de l’art à ses visions libérales ;
      - le prix exubérant de ces oeuvres en dit long précisément sur leur caractère de marchandise dont le prix est sans rapport avec sa qualité artistique profonde (qui nécessiterait d’ailleurs des critères, discutables mais non pas abolis), alors que par ailleurs des oeuvres (peintures, sculptures, par ex) continuent de se vendre à des tarifs accessibles, qu’il s’agisse de bon ou de mauvais art… et qui, donc, montrent qu’en vérité le « sale peuple » peut bel et bien aimer ce qui est beau, ce qui est travaillé (car le « sale peuple », souvent, sait apprécier ce qui sera méprisé des bourgeois comme kitsch ou ringard parce que néo-impressionniste, parce que précisément il y a d’un côté ceux qui ont un sens du FAIRE, et de l’autre ceux qui ne FONT RIEN de leurs mains : ce qui est précisément aussi bien le cas des galeristes, des « amateurs » d’art ou des super-riches)… Dois-je rappeler qu’au XVIIe siècle au Pays-Bas, il n’était pas rare que les murs des maisons soient largement couverts de peinture, tant le nombre de peintres — de tous niveaux — était grand ? Et même si les prix des oeuvres étaient parfois très élevés, notamment en raison d’un long travail d’une immense précision (songeons à Gerrit Dou, par exemple), il n’atteignait en aucun cas la démesure des prix du marché actuel qui en disent long sur le prométhéisme de l’élite du fric.

      Je ne suis pas plus en mesure de vous renseigner sur les alternatives relatives au financement des artistes, reconnaissant sur ce point mon ignorance. Je sais en revanche qu’il existe des artothèques permettant la location d’oeuvres, que l’Etat actuel finance (la chose étant infiniment contestable) la création et achète des prétendues oeuvres dont la majorité pourrit dans des réserves (pour en avoir entendu parler au Conseil régional d’IDF, je peux en garantir la réalité), que bcp d’artistes se démerdent a fortiori collectivement pour tenter de soulever des fonds.

      La question est donc vaste et appelle à coup sûr à réfléchir en profondeur.

  7. Zyrteck

    Je vous demande pardon pour le précédent commentaire.
    Il fallait lire « ready-made » (je ne maîtrisais pas la ponctuation inhérente à ce site).

    J’ai souvenance d’un reportage sur la FIAC, il y a quelques années déjà, où l’on suit les pérégrinations d’un célèbre couple de galeristes, très connus sur la place de Paris.
    (malgré quelques recherches, je n’ai pas retrouvé leur nom).

    Dans l’atelier d’Armand, ils glosent sur un tableau non-fini.
    Et suggèrent fortement au peintre d’effacer une bite trop prégnante sur l’œuvre.
    Sous-entendu, œuvre qui ne sera pas du goût du marché.
    Et Armand de s’exécuter…

    Ce documentaire résume à lui tout seul la grande escroquerie.
    J’en appelle aux volontaires chercheurs de pépites qui ont plus de temps et de patience que moi.

    Bien à vous

    • Bonjour,

      Concernant le « ready-made », on a bcp glosé là-dessus… Il faut quand même se souvenir que jamais Duchamp n’a ouvertement dit ou écrit : ceci est de l’art. D’ailleurs, il faut voir comme il désavouait les suiveurs se revendiquant de lui, considérant « emmerdatoire » telle exposition du groupe BMPT (Buren-Mosset-Parmentier-Toroni), ce que rappelait une fois de plus la très recommandable Christine Sourgins au Figaro voilà qq semaines (http://www.lefigaro.fr/arts-expositions/2013/02/15/03015-20130215ARTFIG00273-christine-sourgins-tous-ses-heritiers-ont-trahi-duchamp.php), se moquant des nullités prétendument issues de lui avec ces mots qui ne sont pas un mystère pour les historiens de l’art :
      « Ce néo-Dada qui se nomme maintenant Nouveau Réalisme, Pop’Art, assemblage… est une distraction à bon marché qui vit ce que Dada a fait. Lorsque j’ai découvert les ready-made, j’espérais décourager ce carnaval d’esthétisme. Mais les néo-Dadaïstes utilisent les ready-made pour leur découvrir une valeur esthétique. Je leur ai jeté le porte-bouteilles et l’urinoir à la tête comme une provocation et voilà qu’ils en admirent la beauté. » Marcel Duchamp – Lettre à Hans Richter, 10 novembre 1962.

      « ‘On peut faire avaler n’importe quoi aux gens.’ Et c’est un expert qui le dit : Marcel Duchamp. Il commente en ces termes, au début des années 1960, l’admiration esthétique imbécile portée par ses adorateurs aux fac-similés de la cuvette d’urinoir qu’il avait, un demi-siècle plus tôt, prétendu faire admettre en qualité d’oeuvre d’art à une exposition de peintures et de sculptures » (Jean-Louis Harouel, La Grande Falsification – Art contemporain, éd. Jean-Cyrille Godefroy, 2009, p. 7).

      Je vous invite aussi à lire cet article de référence d’Alain Boton qui est à mes yeux une petite bombe à clous dans le dîner bourgeois du non-art con, tant, pour rien : http://www.journaldumauss.net/spip.php?article833.

      Je vous invite aussi à lire l’essentiel livre de François Chevallier « La société du mépris de soi » (http://toutelaculture.com/2010/12/la-societe-du-mepris-de-soi-de-francois-chevallier/), qui a la hauteur de vue intéressante de proposer de relier l’art à des considérations sociologiques ou anthropologiques, enfin de croiser les réflexions, donc de refuser l’autonomie de l’art replié sur lui-même. Il y parle notamment pas mal de Duchamp avec un regard théorique qui est discutable sûrement, mais qui a le mérite de ne pas traiter en Dieu cette figure centrale de l’art du XXe siècle.

      Pour le reste, je me contente de renvoyer vers cette comique vidéo, l’humour faisant office de sanction (je ferais bien de relire ce qu’en disait Bergson plus précisément car avec les ans ça s’est troublé dans mon esprit) : http://blablartcontempourien.wordpress.com/2012/02/13/quand-les-inconnus-parodiaient-lart-comptant-pour-rien/

      Salutations,

      DJ

  8. Petit Beur De Lu

    Ragemag, où étais tu durant les 22 premières années de ma vie??????????

  9. Zyrteck

    Il est toujours incroyable de constater l’incompréhension à travers des commentaires écrits interposés.

    Je rejoins totalement votre point de vue.

    A l’instar de Picasso, Duchamp avait, bien avant les autres, constaté la Supercherie.
    Des Artistes Canailles de Génie.
    Loin de moi l’idée de porter un jugement raccourci sur leur Œuvre respective, je souhaitais simplement souligner leur ‘Visionnarité’ du Marché de l’Art.

    Merci pour vos liens.

    Je réitère ma demande aux lecteurs et à la rédaction sur la recherche de ce fichu docu relatant les exploits de cet infâme couple de galeristes.
    (Erratum : l’artiste humilié par ces parasites serait plus vraisemblablement
    Arman…)

    Une idée de chronique hebdomadaire : rediffuser ‘Palettes’, collection d’Arte, vulgarisation artistique intelligente (par le biais de RuTube si problème de copyright il y a…).

    Bien à vous

  10. 2Xnon

    bonjour
    Référence du documentaire de Jean Luc Léon ‘Un marchand, des artistes et des collectionneurs’ (1996).
    Ce n’est pas Armand mais Dado qui exécutant une toile dans son atelier, l’achève complètement en retirant un élément qui ne convient pas aux marchands. Il s’agit du couple Nahon très intégré au marché de l’art. Ce film avait fait scandale lors de sa programmation sur Arte. Il reste d’une grande actualité.
    Bien à vous

    • Zyrteck

      Mille mercis.
      Et pardon pour l’imprécision.
      J’avais en souvenir un grisonnant barbu un peu négligé, entre César et Arman.

      Encore merci.

      A vous bien amicalement

  11. 2Xnon

    bonsoir
    si vous souhaitez des informations sur le statut des artistes plasticiens il y a le SNAP (syndicat national des artistes plasticiens CGT) dont je fus pour quelques temps secrétaire. Le statut de l’artiste est complexe et même au sein d’un syndicat le développement d’une réflexion mettant en perspective le marché est finalement peu abordé. Ce syndicat a un site : http://www.snapcgt.org/
    Il y a aussi des rapports ministériels qui sont parfois intéressants (droit de suite, droit de présentation publique – rarement observé – etc.), les formations initiales sont aussi à interroger (il y a quelques années un école des beaux arts dans le sud de la France avait eu le courage de demander aux étudiants comment ils allaient vivre de leur métier au delà de leur diplôme…), ce que j’ai pu observer c’est surtout la collusion entre marché de l’art, institutions publics, diffuseurs (galeries), critiques et médias…Ça ne touche pas ou peu la télévision parce que ce sont des milieux dont les liens (et lieux) symboliques ne passent pas par ce média ; la relation d’argent est très précise entre artistes et diffuseurs, on pourrait facilement démontrer les liens de subordination entre les parties et surtout de contredire la notion de liberté de l’art propre au XXème siècle…C’est un rapport de très grandes contraintes qui prend des ancrages au sein même des écoles (les constitutions des CA sont parfois stupéfiantes)…

    Bien à vous

    • Sur les formations initiales, je ne m’interroge plus sur les débouchés des Beaux Arts.
      Ayant intégré une prépa à Châlon sur Saône, au siècle dernier, mon année passée valide complètement votre point de vue.

      Le directeur de cette école était « Jérôme Tisserand ».

      Artiste contemporain (ça m’arrache les doigts de l’écrire…), il était dans le même temps conseiller culturel de la Ville de Paris, chargé de missions culturelles et j’en passe.
      Présent uniquement 1 à 2 fois dans le mois, pour régler les affaires courantes, il nous avait bien signifié que, durant l’année, nous allions rencontrer quelques artistes.
      Pour pouvoir se projeter dans une future carrière artistique.
      En lieu et place de ce projet, nous avons eu droit à la pertinente visite de 2 critiques journaleux.
      Un de ‘Libé’.
      L’autre de ‘Télérama’.
      Je vous le donne en mille :
      « Sa Sainteté Olivier Céna… »
      Tisserand, arrogant et antipathique personnage au demeurant, considérait cette école comme sa danseuse.

      Les professeurs présents n’échappaient pas aux clichés non plus.
      Pour la plupart artistes ratés, ils venaient arrondir leurs fins de mois à coup de 3 ou 4000 francs, pour quelques heures de présence.
      Hormis quelque exception (*), la subjectivité navrante de ces derniers encourageait un travail et un style orientés, chez certains élèves-chouchous naïfs.
      Qui finiront préparateurs de commandes ou caissières de boulangerie…

      En tant que jeune petit con gauchiste de 19 ans en ce temps-là (les lieux communs se ramassent à la pelle…), j’avais déjà quelques pistes sur ma détestation rabique de ce milieu.

      Vous qui avez été secrétaire de ce syndicat de plasticiens, en êtes vous parti pour opinions divergentes ?
      Ou sinon,quels sont les axes de lutte qui posaient problèmes ?

      Bien sincèrement à vous

      (*)http://lek.nakarat.free.fr/lek_frame_system.html

  12. garry_payton

    Bonjour,

    merci pour cet article et ce débat.
    Un petit lien, si vous voulez vous taper une petite barre de rire sur cet art du néant, Olivier Mosset en featuring de Thierry Raspail: http://www.youtube.com/watch?v=UsImPwHuAsg « presque rien mais à la fois fondamental » …

    Secondement, je suis à la recherche depuis quelques temps du documentaire « Un marchand, des artistes et des collectionneurs ». Quelqu’un possèderait il ce document, ou un endroit ou le trouver?

    Bien à vous tous

    • Bonjour Garry,

      Comment ne pas vous remercier pour cette découverte, qui n’est presque rien mais à la fois fondamentale…?

      Avec ceci ?
      http://blablartcontempourien.wordpress.com/2012/02/16/no-comment-ou-presque-pour-audrey-cottin-au-jeu-de-paume/

      Vous y découvrirez avec enchantement des propos magiques d’Audrey Cottin, tels que : « Ensuite, l’immédiateté, je l’ai inclue [sic] dans la sculpture-objet, qui est donc un objet de performance, qui doit être activée par la foule, ou du moins l’idée de la foule, qui peut s’inscrire lui-même [sic] de soulever et d’articuler la sculpture ».

      Dans le genre chédeuvre de non-art con, tant, pour rien, on confine au fantastique. Cela ne dérange pas (sauf au sens de déplacer), mais cela est superbement mainstream : on trouve de toute évidence bien plus dérangeant et marginal… et plus authentiquement artistique.

      Salutations pleines de gratitude,

      DJ

      • garry_payton

        Merci! Personelement, étant étudiant du vide en arts plastiques, cela ne me perturbe pas plus que ça. Pour émettre un discours « contemporain », tu mets dans un mixeur « espace, temps, fonction, corps, esthétique, rien, vide, tout, néant … », tu appuies sur le bouton, et go… Enfin, c’est très vrai pour beaucoup de productions contemporaines. Ce qui m’effraye dans ta vidéo, c’est qu’on dirait d’elle qu’elle est totalement naïve, lavée, lobotomisée… Elle pratique ce langage, sans avoir confiance de l’absurdité. Cela, n’est pas, je pense, le cas de la plupart des acteurs du milieu, qui jouent une sorte de jeu social cynique de manière très consciente (par exemple olivier Mosset, qui ne se défait pas dans les vidéos de son petit sourire en coin, et ne cherche même pas à établir un simili discours …)

        A propos du langage, il me semble que l’art contemporain dévelope une sorte de novlangue, dans sa structure même, défiant toutes logique. Le mot « Contemporain », devrait définir ce qui est d’aujourd’hui, hors il définit un style, l’art conceptuel. Hors, tout ce qui est contemporain n’est pas conceptuel, mais l’art contemporain, celui d’aujourd’hui, exclut de fait tout ce qui n’est pas conceptuel. Donc, admettons, tu fais de la figuration de très bonne facture, tu n’appartiens pas au monde d’aujourd’hui, tu es avant… (je sais pas si c’est très clair, je suis loin d’avoir quelconque prétention littéraire). De même, le mot art nie le sens commun de l’art: la sensibilité, l’expressivité, l’oeuvre, simplement. L’art, c’est comme la vie, ou l’intelligence, on ne peut pas le définir précisément, mais on l’observe, il existe, et ce depuis des milliers d’années. Ce n’est pas de la théorie, ce n’est pas de la philosophie, c’est du bon sens. Hors, l’art contemporain nie ce bon sens, nie cette logique, et impose sa propre absurdité comme règle.

        C’est comme cela qu’on aboutit a de merveilleux sommets de rien, du genre: Il y a eu la fameuse exposition du vide au centre pompidou, il y a eu pire: le centre Pompidou achète en 2011 pour 100000 euros à la galerie Goodman ( le nom ne s’invente pas) une oeuvre de Tino Sehgal, une oeuvre qui exige de n’avoir aucune trace d’elle même, pas de catalogue, pas de fiche d’information, pas de document descriptif, pas de photo, film, publicité, communiqué de presse, rien, ni même de facture… (et la, on peut tout imaginer sur certaines magouilles avec de l’argent public, enfin je dis ça, je dis rien).
        On peut citer le merveilleux titre du livre d’Yves Michaud, philosophe et patron des beaux arts de Paris pendant 20 ans: « l’art a l’état gazeux » … Oups, j’ai pété!

        Et pour conclure, à la fac, et bien … On ne fait rien non plus. Le prof te demandes d’écrire 10 ages sur l’installation, mais personne n’écrit rien, parce que personne n’a rien à dire. Alors moi, j’écris que tout ça ne rime à rien, et peut être que le prof sera pas content…. Mais je m’en fous, parce que l’art du rien ne demande rien, donc j’aurais ma license… au la main. A la question veux tu percer dans le milieu, je réponds au prof que je m’en fous. Et a coté, tout mon temps, je pratique, par amour, parce que ça a du sens, pas pour être dans un milieu sur lequel je déverse toute ma matière, mais pas gazeuse, je chie dans leurs petits fours, et pisse dans leur champagne. Excusez moi pour cet écart de la bienséance, mais j’étais obligé.

        Cordialement

  13. Je retrouve ce commentaire que j’avais écrit sur Blablart, qui a trait à un très recommandable essai :

    Il s’avère que je lisais hier soir « La déshumanisation de l’art » de José Ortega y Gasset, qui dès 1925 observait et pressentait ce qu’allait devenir l’art — au demeurant, constatons avec honnêteté que tout ce que l’art contemporain fait aujd n’est que déclinaison et compulsion de répétition de ce qui s’est passé de 1908/12 jusqu’au début des années 30 (abstraction, logorrhées théoriques, installations constructivistes, ready-made, performances et provocations futuristes et dadaïstes, bruitisme, cinétisme, art corporel…), sinon au temps des Arts Incohérents (dont il faudra bien qu’on parle ici). Ce qui était alors une gifle et une belle moquerie est devenu un académisme du néant, l’affirmation du RIEN.
    Ortega y Gasset, disais-je, posait, entre autres choses que le « nouvel art » du début du XXe siècle (poésie, musique, peinture) s’était vidé des affects et percepts, pour devenir neutre, comme extérieur à la vie vécue, tenant le réel à distance et refusant de le copier, de le dupliquer, de faire illusion, pour rechercher à la place l’IDEE. Ainsi, estime-t-il, on ne voit plus une pomme « humaine » (càd telle que la perception, la subjectivité humaines en général la perçoivent), mais l’IDEE d’une pomme. L’art ne cherche plus à aller vers le réel, mais à aller CONTRE le réel. En somme l’art devient un formalisme, à rebours en somme – du moins estime-t-il – du romantisme et de son culte lyrique de l’ego (cependant, malgré les ambitions, nous pouvons estimer qu’un Malevitch et un Mondrian, avant d’être des objets « neutres » sont des Malevitch et des Mondrian…). Première chose. La seconde chose qu’il note à la fin de son essai, c’est que l’art a cessé d’être sérieux (ce que dit aussi Gilles Lipovetsky, bien plus tard : http://blablartcontempourien.wordpress.com/2011/07/30/lart-a-cesse-de-faire-serieux-gilles-lipovetsky/). L’art est devenu une farce, une chose comique, mettant à bas la hiérarchie des valeurs et tout le sérieux afférent, provoquant une joyeuse régression puérile, qui était sans doute nécessaire un temps, mais qui est devenue chose ordinaire. Si bien que, au fond, l’art contemporain n’est en bonne partie qu’une gigantesque farce puérile (http://blablartcontempourien.wordpress.com/2012/02/15/lartiste-un-grand-gosse-qui-veut-faire-linteressant/). Et il n’est pas rare que vous sortiez d’une galerie d’art comme vous sortiriez d’une salle de jeux d’un enfant, en vous disant : c’est amusant, c’est créatif, mais c’est de la gaminerie.
    Et, si l’on veut bien sortir le nez de l’art (l’art sur l’art c’est le nombrilisme d’un milieu qui a rejeté l’extérieur, d’une certaine façon ; il faut réaffirmer que l’art est en rapport avec la société, qu’il participe, valide, légitime ou reflète des dynamiques anthropologiques profondes), on considérera que l’art contemporain, dans son versant puéril, n’est qu’une gigantesque régression qui sous couleur de briser les tabous veut nous ramener aux stades primitifs de l’enfance, où l’on a plaisir à chier et montrer sa merde et à s’en tartiner, parce qu’on n’a pas encore appris la rétention, la pudeur, l’hygiène – qui sont les conditions mêmes d’une vie civilisée.
    Et, autre aspect de l’art contemporain : son autisme : l’invitation à « venir dans la tête de l’artiste », dans ses petites préoccupations, sa petite mythologie personnelle et ses petites fantaisies, parce que l’Autre ne compte plus en tant qu’alter ego, mais uniquement comme outil du dispositif intime, comme validateur de mon « moi-je ».
    Cet art contemporain est un symptôme parmi d’autres d’un cancer anthropologique : celui du libéralisme culturel, qui n’est que le revers du libéralisme économique, les deux formant une seule pièce (lire à ce sujet Jean-Claude Michéa, « La pensée double »). A ce stade, il importe de bien distinguer ce qu’est la liberté (qui ne peut exister qu’avec des limites et donc une responsabilité) et le libéralisme (qui est une soif d’illimitation : pas de tabous dans la culture, pas de lois dans l’économie ; pas de limites et de frontières, pour les deux).

  14. 2Xnon

    Bonsoir,
    Oui bien sur nous pouvons continuer cet échange par les moyens que vous voulez…Je suis partie du syndicat pour des raisons politiques, des divergences dans la forme des débats et des orientations. Je pense que le syndicalisme est une forme revendicative nécessaire…mais qui pourrait être réinventée.
    J’ai en mémoire, à la suite de vos interventions, plusieurs articles parus dans le Monde Diplomatique, formant dossier, sur l’art contemporain confrontant différents points de vue…le collectionneur et une institution publique (le Plateau pour ne pas le citer) entre autres, c’était bien documenté avec du développement et de l’intelligence critique de gauche (enfin vaguement de gauche comme dirait Jean Patrick Manchette)…Cependant ce qui n’était ni visible, ni lisible c’est que la directrice du Plateau avait été la responsable du département vidéo du collectionneur en question. Le monde de l’art est très petit. Cette étroitesse confine à la médiocrité (ou peut être une forme de consanguinité). Les responsabilités syndicales m’ont permis de vivre des situations surréalistes, avec une position de travailleur et non d’artiste on pouvait aisément déroger aux règles et aux conventions en face des personnes très très cultivées…Ils ont une facilité à prendre les ouvriers pour des cons et là je me suis régalée!
    Bonne nuit.

  15. La manipulation est simple, car elle s’appuie, depuis la dernière guerre, foi de psy, sur l’infantilisation bien connue des spectateurs. En ces temps où De Gaule ouvre des centres culturels pour s’occuper des artistes, «Les Chicago boys» commencent à tisser leur toile sur le monde, en répandant le néolibéralisme.

    A grands coups de gigantisme, de chocs et de néant… » L’Art Contemporain » ne veut rien exprimer, ni créer. Il détourne (voir son appellation qui joue le monopole). En bon vendeur, il frappe et baratine. Il dit son objectif : «Installer un questionnement chez le regardant…»

    L’humain, être sensible, est déstabilisé devant l’absurde non-échange. Au regard de ce néant sadique puissamment subventionné, et médiatisé, il n’osera plus porter un jugement personnel venant de sa propre sensibilité. Il deviendra l’enfant docile que l’on peut manipuler

    http://lesnewsdemartin.blogspot.fr/2013/01/cordes-vibrantes.html

  16. Pingback: Art contemporain : les élites contre le peuple | poesiemuziketc

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