Comment l’École est devenue une entreprise du Cac

Publié le 7 mars 2013 | par Estéban Piard | 9

L’École ne fonctionne plus, ou plus guère, le constat est largement partagé aujourd’hui. Pour preuve, Vincent Peillon s’est attaqué à sa « refondation » : tout changer en apparences, sans remettre en cause les fondements branlants et en satisfaisant les « usagers » (parents, enseignants, élèves.) Tout un programme digne d’un plan de comm’ d’une entreprise du Cac.

L’École française est aujourd’hui subordonnée à un fonctionnement européen qui a pour but d’harmoniser les systèmes des différents pays membres, tout du moins de faire coïncider les niveaux de formation et ce qu’on y enseigne. La Commission européenne, grand ordonnateur des politiques communautaires, s’est donc employée à définir les objectifs du système éducatif européen non sans faire preuve de beaucoup d’inventivité.

Il est tout d’abord intéressant de noter que les termes employés par les différentes instances de l’Union nous parviennent directement du vocable d’entreprise : on ne parle plus de savoirs mais de « compétences-clés » qu’on définit en fonction des « besoins » des différents « marchés ». Ainsi, selon une directive du Conseil européen de mars 2000, « l’Union européenne s’est fixée un objectif stratégique pour 2010 : devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde. » Cet objectif ainsi énoncé résume à lui seul la libéralisation qu’a subie l’École dans sa totalité.

La compétence : fer de lance du productivisme scolaire

referentielLSM-KanarJàn Figel’, commissaire européen à l’éducation, la formation, la culture et la jeunesse était heureux de présenter, en 2006, le fascicule préparé par la Commission et intitulé « Compétences clés pour l’éducation et la formation tout au long de la vie » où il y détaillait son programme : « ce cadre définit les compétences-clés dont les citoyens ont besoin pour leur épanouissement personnel, leur intégration sociale, la pratique d’une citoyenneté active et leur insertion professionnelle dans une société fondée sur le savoir. » À sa décharge, le terme savoir est encore utilisé, mais il se traduit en faits par un amas de compétences à maîtriser dans le seul but d’être formé au monde du travail. On trouve ainsi dans ces compétences-clés « l’esprit d’initiative et d’entreprise », qui n’est autre que la « capacité d’identifier les possibilités offertes aux fins d’activités privées, professionnelles et/ou commerciales. » L’École doit donc former des salariés, faire rentrer dans le cerveau de la masse la nécessité pour elle de pointer à l’usine tous les matins et non plus essayer de l’instruire par un savoir parfois abstrait qui forme des esprits.

« L’École doit donc former des salariés, faire rentrer dans le cerveau de la masse la nécessité pour elle de pointer à l’usine tous les matins. »

Le lien école/entreprise est ici clairement mis en évidence. De même, le J.O. 290 du 4 décembre 2007 précisait la nécessité d’avoir « une éducation et une formation initiales et continues visant à acquérir des qualifications et des compétences qui soient de la plus haute qualité [...] afin de maintenir et de renforcer les capacités d’innovation [...] qui sont nécessaires pour accroître la compétitivité, la croissance et l’emploi. » Le lieu du savoir s’est transformé en lieu de la production où on forme les consommateurs de demain dès le plus jeune âge. Comment ne pas parler ici d’école productiviste ?

Concrètement, cela se traduit en France par le Socle commun de compétences, de connaissances et de culture (ancien S3C auquel on a ajouté la dimension culturelle.) Le but initial de cette « École du socle » est de permettre une évaluation aussi équitable que possible entre tous les élèves en détaillant les compétences nécessaires aux différents niveaux et dans les différents cours. Cela revient à « cocher », de manière symbolique (les  partisans diront qu’ils ne cochent rien, eux) les compétences acquises par un élève en cours d’année. Les enseignants doivent par exemple juger de manière précise les « compétences sociales et civiques » de leurs élèves, assurément indispensables pour savoir poser une division ou analyser un poème.

Bienvenue sur le marché, les enfants !

« Il convient de veiller à une meilleure sensibilisation aux avantages que présente l’acquisition des notions fondamentales de l’entrepreneuriat pour l’ensemble de la société et pour les apprenants eux-mêmes et ce, dès les premières années d’enseignement. » Ces quelques mots ont été encadrés dans une partie intitulée « L’entrepreneuriat dans l’enseignement primaire (élèves de moins de 14 ans) » qu’on peut trouver dans le document « Stimuler l’esprit d’entreprise par l’enseignement et l’apprentissage » édité par la Commission européenne en 2006. Celui-ci détaille ensuite la nécessité de mettre en rapport les élèves avec le monde de l’entreprise afin de les sensibiliser au « rôle » qu’elle joue dans notre société.

L’École est ainsi devenue une grande firme avec, à sa tête, un directeur qui raisonne en termes comptables et calcule où il peut (ou doit) faire des économies pour la rentrée suivante. Elle n’est plus le lieu de l’engagement désintéressé de la République pour former ses esprits aptes à exercer ensuite leur liberté. On apprend ainsi qu’au Luxembourg, harmonisation européenne oblige, on prend ce qu’on trouve de mieux partout, les élèves de 11 ou 12 ans ont dans leur programme l’apprentissage du lancement d’une entreprise à travers une bande-dessinée. Quoi de mieux à l’École que de former de futurs égoïstes avides de monnaie sonnante ?

« Au Luxembourg les élèves de 11 ou 12 ans ont dans leur programme l’apprentissage du lancement d’une entreprise à travers une bande-dessinée. »

En France, il est possible de constater que la libéralisation de l’École a conduit à une politique d’individualisation à l’extrême des parcours : chaque parent s’immisce dans le système éducatif pour réclamer ce dont seul son enfant a besoin, sans tenir compte de l’égalité républicaine que suppose la formation en communauté. Les intérêts particuliers deviennent alors la norme, sans que nul ne s’insurge. De même, le programme ECLAIR donne leur autonomie aux établissement scolaires : les chefs d’établissements recrutent eux-mêmes, par proposition aux recteurs, ceux qui deviennent « leurs » enseignants. Le proviseur de lycée devient directeur financier, président-directeur général et directeur des ressources humaines de sa petite entreprise en sapant l’égalité nationale dans la mobilité et le recrutement des enseignants. L’inégalité de traitement comme maxime de l’École ? Assurément le meilleur moyen de détruire progressivement la société.

Comment alors ne pas parler de coût ?

Qui dit© Loys Bonod rentabilisation dit nécessairement programmation des coûts des opérations. L’OCDE est là pour préciser que « les pouvoirs publics doivent veiller à ce que les dépenses consenties dans le développement des compétences soient à la fois efficientes, efficaces et partagées de manière appropriée entre le secteur public et le secteur privé » (document OCDE : « élaborer une stratégie en faveur des compétences. ») D’une part, on entre ici dans le vif du sujet en évoquant la nécessaire « efficience » de l’Ecole qui forme de manière utile et non plus désintéressée des travailleurs, si on pousse cette logique jusqu’au bout exit alors la philosophie par exemple, trop abstraite ou encore l’étude des classiques de littérature ; d’autre part, le secteur privé fait explicitement son entrée dans la cour. Il ne nous reste plus qu’à espérer que les dépenses encore « consenties » dans les prochaines années ne soient plus employées à former des DRH à la chaîne. Tout cela a pour but de favoriser la « réactivité, afin de veiller à ce que les acteurs de l’enseignement et de la formation soient en mesure de s’adapter à l’évolution de la demande, [de la] flexibilité de l’offre [et de la] diminution du coût de perfectionnement [...] en proposant des systèmes de capitalisation nets de transfert d’unités de valeurs. » La lecture des documents officiels des différentes instances internationales est toujours riche d’enseignements et permet de cerner comment elles ont appliqué à l’École un fonctionnement de société capitaliste, vision qui préside aujourd’hui dans la conception des politiques éducatives.

Qu’espérer alors de l’École aujourd’hui face à ce pessimiste constat ? Un sursaut français avant tout républicain qui ne semble malheureusement pas pointer le bout de son nez (en témoigne l’hystérie autour des rythmes scolaires), pour redonner à l’École sa fonction première : instruire par un ex-ducere. Le monde capitaliste s’effondre, inutile dès lors de détruire ce qu’il reste de l’École française, autrefois modèle devenu simple enregistreur des directives européennes. Reste à attendre de pouvoir acheter des actions Éducation nationale, avec un peu de chance nous pourrions en faire quelque chose de véritablement instructif.

Boîte noire :

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À propos de l'auteur

Estéban Piard

Estéban PiardRépublicain acharné, scribouillard à ses heures perdues, il est en fait secrètement amoureux de Céline. Un pied à l'École, sur les bancs de la faculté et en emploi d'avenir professeur en lycée, une plume dans la main et la tête bercée d'idéaux. Président du Collectif Méritez-le, pour une revalorisation de l'École républicaine.



9 réponses à Comment l’École est devenue une entreprise du Cac

  1. ld

    Vous avez raison, continuons avec les anciennes méthodes, à ne pas préparer les futures générations au monde actuel et à ne pas former des entrepreneurs : les emplois se créeront d’eux mêmes… et puis les jeunes frustrés à l’entrée dans le monde du travail parce qu’ils n’y comprennent rien et sont rapidement déçus… c’est tellement mieux !!! Laissons uniquement le monde réel aux élites baignant dedans depuis leur enfance et ayant les moyens de se payer des formations privées au monde réel…

    • Monulc

      Mais oui, vous avez raison préparons les futures génération au monde actuel, il nous faut des entrepreneurs, miséricordieux créateurs d’emplois. Sans l’entrepreneur nous somme perdu! Créons de nouvelles élites elles seront mieux que les anciennes c’est bien sûr. Nos jeunes sont frustrés à l’entrée du monde du travail car ils sont déçus, lobotomisons-les dès le plus jeune age afin de les rendre heureux de passer 7h – bientôt plus – par jour en dictature gouverné case par case jusqu’au gracieux donneur d’emplois, grand gourou, seul à savoir créer la richesse si importante en ce bas monde. Ce si bon fonctionnement hiérarchique et bureaucratique si structuré et bancale à la fois, si fonctionnel et mal optimisé (sauf pour le chiffre)…
      Changeons l’éducation, la recherche n’a aucune utilité si ce n’est servir l’argent et la guerre (qui sert l’argent), l’art se vend chers et c’est bien là son utilité. L’histoire et la philosophie quand à eux, sont obsolètes, que peut-on faire de pensé humaine, l’avenir c’est le présent, la technologie paradis insaisissable qui permettra dans une utopie religieuse de devenir encore plus fainéant que l’homme du XXIe siècle, obligé de faire du sport pour ne pas mourir grassement. Ne créez pas sans raison, créez pour gagnez de l’argent devenez entrepreneur tel est l’unique destiné de l’homme.

      • ld

        Personne n’a dit que la recherche n’a aucune utilité ! Mais le système de recherche est à revoir : pourquoi tant de chercheurs en recherche fondamentale partent à l’étranger après avoir fait toutes leurs études ici…

        Et qui a dit que les entrepreneurs étaient miséricordieux ? Personne ! Sauf que se sont eux, les petits entrepreneurs (95% des entreprises pour ~60/70% des emplois en France), qui font le tissus économiques et paient les taxes pour l’éducation (les grosses entreprises ne paient presque rien mais c’est un autre sujet…). Sans ce système éducatif, je n’aurais jamais pu faire des études. Mais je n’ai pas été préparé au monde de l’entreprise : il ne faut pas changer toute la formation, mais l’adapter et le plus tôt possible.

        Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas former les gens à être intelligent, critique et à trouver des solutions meilleures. Mais il faut les préparer à la complexité du monde et pas juste les faire rêver à un monde meilleur ou n’existant plus depuis des décennies… être idéaliste, c’est beau, mais être pragmatique me paraît utile : on parle de l’avenir de millions de personnes et d’un pays…

        Pour info, il est plus facile de maitriser ce que l’on connait ! Ou dit autrement, on ne peut pas changer un système que l’on ne maitrise pas : le risque est devenir dépendant de ceux qui ont le pouvoir… les fameux donneurs d’emplois comme vous dites. En devenant entrepreneur, on prend une partie du pouvoir.

    • Je vous rejoins.

      L’étude de la Shoa créé-t-elle des nazis? cela paraît stupide.

      Pourquoi l’étude de l’entrepreneuriat, de son histoire, de ses logiques mènerait à la création de « futurs égoïstes avides de monnaie sonnante »?

  2. Monulc

    La raison pour laquelle ils partent est l’avarice ou un manque d’étique, même si je plains ceux qui restent et voient leurs budgets r&d diminuer quand on ne leurs impose pas leurs façon de faire.

    L’éducation doit forcément changer pour ne pas être en retard sur la société c’est sûr, mais leurs enseigner (!= d’expliquer) l’entrepreneuriat c’est un peu montrer une seul manière unique et universelle de fonctionnement, et cela empêche franchement d’espérer de voir des réflexions divergentes arriver, il est encore très difficile aujourd’hui par exemple pour la plupart de penser à une organisation style SCOP.

    Par contre je suis d’accord que d’expliquer le fonctionnement ne peut être qu’un avantage pour tous.

    Étant informaticien l’analogie se fait très facilement avec une éducation qui n’a pas sû montrer plus qu’un seul et unique aspect de l’outil (quand on le considérait encore comme tel) et la difficulté des utilisations divergentes d’un ordinateur.

    • ld

      Je suis d’accord mais rien n’empêche (enfin j’espère !) d’expliquer le fonctionnement d’organisations différentes, notamment coopératives, non ? Ce serait sans doute l’occasion de le faire. Par exemple, je n’ai jamais autant appris que dans un cours d’ES.

      Je crois qu’il est important pour un enseignant de replacer les éléments dans le contexte et les exemples actuels ne manquent pas sur le sujet. Bref, on peut enseigner le fonctionnement de quelque chose et en montrer les différentes facettes.

      Pour l’informatique, je ne peux que confirmer malheureusement…

  3. Nilhow

    Le problème que pointe à mon avis cet article est que les fondements de l’école, qui existaient déjà avant cette « nouvelle » orientation, vont toujours rester les mêmes : légitimer des inégalités sociales en naturalisant la distribution de la population à des postes précis (pour dire vite).
    Il ne faut pas se leurrer, les « élites », qu’elles soient académiques ou économiques, resteront sensiblement les mêmes. Les compétences validées (« cochées ») à l’école justifieront l’assignation de l’élève à tel ou tel parcours, ce qui signifie que pour un élève de milieu « populaire » il se retrouvera avec au mieux une petite entreprise à gérer et risquant d’être noyée sous les vagues provoquées par les géants de l’industrie, au pire avec un pseudo-emploi précaire à inter-marché. Et les élèves de classes moyenne/moyenne sup. se verront valider leur pré-connaissances acquises en bonne partie dans leur milieu familial (lectures « légitimes », la langue et l’orthographe correctement parlée, etc..), ce qui les conduiront dans des études supérieures pour devenir cadre sup., politiciens, bref, des postes de responsabilités, tout « naturellement ».

    Et devenir entrepreneur ne signifie à mon avis pas prendre une partie du pouvoir. Seulement prendre se qui est permis à un moment donné par l’état du « marché » et être totalement subordonné aux supra-industries internationales, dont les propriétaires sont en fait souvent une seule et même personne.

    (Je concède que je fais des gros raccourcis, ce qui n’enlève rien à la réalité de cette pensée schématique)

  4. amonhumbleavis

    L’apprentissage du Capitale avant celui de la citoyenneté. De toute façon il est impossible de faire les 2.
    Cela n’a pas l’air de chagriner les commentateurs de ce site.

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