Crise à Libération, entretien avec Willy Le Devin, délégué du personnel

Publié le 11 février 2014 à 10:51 par Benjamin Sire | 3

English version Lire la version allégée

Le bras de fer que disputent, au grand jour, la rédaction du journal Libération et ses actionnaires pourrait passer pour un conflit social comme notre pays en crise en connaît tant. Pourtant, plus que tout, il est peut-être le témoin le plus saisissant des métamorphoses profondes qui bouleversent les médias dans leur confrontation au numérique et obligent leurs tenants à enfin repenser un secteur dans son ensemble. Pour nous en faire une idée, nous avons rencontré Willy Le Devin, journaliste Société à Libération et délégué du personnel de sa rédaction.

telechargement_2720005_grande

La première une du journal, en 1973.

Votre une « Nous sommes un journal » a suscité une réaction contrastée. Elle a généré des soutiens, mais aussi de nombreuses critiques, notamment de la part de lecteurs, anciens et actuels. C’est aussi le cas de nombreux commentaires sous vos articles récents sur le sujet. Vous y attendiez-vous ?

Oui, on s’y attendait. On sait très bien de la part de qui ce genre de messages proviennent. Ce sont la plupart du temps des gens qui ne sont, en fait, pas nos lecteurs. On a très régulièrement ce type de posts sur le site et cela fait l’objet d’une vraie question concernant ce qu’on doit faire du commentaire sur le web. Si vous lisez ce qui se dit sous un papier de politique, 9 fois sur 10, on se fait traiter de bobos, de gauche molle, de journal qui soutient le gouvernement. Nous sommes habitués.

Après, s’il y a un commentaire qui, lui, a suscité la polémique, c’est celui consécutif à la une qui a été détournée par le journaliste hollandais, Stefan de Vries, et qui titrait : « Nous sommes au 21e siècle. » Cette parodie ne nous semble pas pertinente, l’exemple du NRC Hanselblad (le quotidien de référence batave qui a troqué ses locaux en banlieue pour s’installer en plein centre-ville en proposant un bar, un restaurant et d’autres espaces commerciaux) n’est pas comparable parce que leur projet tourne justement autour du journal. C’est un projet fondé sur la diversification des recettes du journal. Mais nous, nous ne nous sommes jamais opposés à ça. Qu’il y ait un restaurant, un bar associatif, des conférences, nous ne sommes pas contre. Et nous le faisons déjà pour ce dernier aspect. Les conférences, les forums, les masterclass sont un aspect important de Libération.

Oui, mais cette diversification actuelle à Libé est-elle une source conséquente de revenus ?

Oui. C’est une part très importante de nos recettes, particulièrement les forums. Et le journal aurait été en extrême difficulté si, depuis quelques années, les forums n’avaient pas permis ces rentrées. Mais pour revenir au NRC, il a développé toutes ses activités supplémentaires autour du journal, qui reste le pilier fondamental du groupe. Nous, ce qu’on a compris du projet de Bruno Ledoux, et ce qui nous inquiète, c’est qu’il semble vouloir avant tout en faire un projet d’entertainment, de Disneyland de gauche, dont le journal deviendrait essentiellement la caution, un artifice justifiant l’espace culturel. Or, nous voulons d’abord faire du journalisme. C’est pourquoi nous avons choisi ce titre de une. Nous sommes des journalistes, nous ne savons faire que ça et nous voulons que le projet éditorial reste prioritaire. Et si diversification il y a pour nous aider, nous sommes d’accord, mais uniquement pour que cela serve à faire du bon journalisme.

En plus de l’annonce du plan des actionnaires ayant donné lieu à votre une, le feu aux poudres a été mis par un mail aux actionnaires rédigé par Bruno Ledoux disant : « Je veux les rendre ringards tous ces esprits étriqués et tirer un coup d’avance. » Mais quel a été le timing de cette publication au regard de la vôtre ?

Ce mail est la réponse à la grève, il a été envoyé vendredi matin. Nous n’en avons pris connaissance que le lendemain, tandis que paraissait notre couv’. D’un seul coup on s’est tous envoyé des textos en se disant : « Mais vous avez vu de quoi on se fait traiter publiquement ? » On a halluciné !

Mais comment ce mail est-il arrivé dans la presse ? Et dans quel but ? C’est un échange privé, non ? Cela voudrait dire qu’un des actionnaires aurait eu plus intérêt à en faire connaître le contenu, si ce n’est l’auteur ?

Franchement, je l’ignore. On se pose tous la question. Ce qu’on sait c’est qu’ils assument le projet. Bruno Ledoux et Nicolas Demorand ont l’air d’être tout à fait raccords dessus. Ils en ont d’ailleurs tout à fait le droit. C’est le leur, ils l’ont élaboré. Mais ce n’est pas le nôtre, ni le reflet de notre vision.

Vu de l’extérieur, il n’est pas évident de comprendre ce qui y est prévu en termes de projet rédactionnel, de sauvegarde de l’emploi, de journalisme. Vous pouvez nous en dire plus ?

« Il y a une ligne social-libérale qui le dispute en permanence à une ligne anticapitaliste. D’une journée à une autre, d’un édito à l’autre, d’une manchette à une autre, les lecteurs ne comprennent pas toujours où on veut en venir. » 

Nous n’en savons nous-mêmes absolument rien ! C’est bien le problème. Depuis 3 mois, nous négocions avec le représentant de Bruno Ledoux, François Moulias, qui est devenu celui des actionnaires auprès des élus du CE, sur la question des baisses de salaires et du temps partiel. L’idée était de réduire la masse salariale pour permettre au journal de se réformer et d’être à nouveau rentable. Durant ces mois de discussion, il n’a jamais été question de notre part de ne pas tendre la main aux actionnaires pour réfléchir aux économies possibles. Mais vendredi, quand Bruno Ledoux envoie ce mail, on s’aperçoit qu’il y a un second projet et celui-là n’a jamais été présenté au CE et nous n’en avions pas connaissance. François Moulias n’a jamais, strictement jamais abordé cette question d’un « Café de Flore du XXIe siècle », l’idée d’une « newsroom digitale », l’idée d’un incubateur de start-up… Nous sommes réellement tombés des nues. Ce n’est pas, de notre part, un gloubi-boulga de syndicalistes. Je vous jure que personne n’avait connaissance de ce plan.

À quoi ressemblerait un « Flore du XXIe siècle » ?

On n’en sait rien ! (Sourire) Pour le coup, c’est nous qui trouvons ça pompeux, ringard, absolument pas avant-gardiste. Nous ne savons pas ce que ça peut vouloir dire.

Ne craigniez-vous pas d’intensifier un possible retour de bâton avec vos pages de soutien Facebook et Twitter ? Même un Tumblr !

On s’est longuement posé la question de la façon dont on devait répondre aux attaques. Au départ, j’étais moi-même réticent en mettant en garde sur le côté égocentrique, le risque d’essorer les gens. Au final, c’est un pari. Comment peut-on susciter une adhésion sans irriter, etc.

Mais pourquoi tout cela est-il venu ? Nous avons fait grève jeudi. Cette grève a été utile car elle a permis de faire sortir les actionnaires du bois. Sans cela, nous n’aurions sans doute pas eu connaissance du réel projet de Bruno Ledoux. Ensuite, nous avons compris que nous entrions dans une ère : celle de la communication autour de ce qui nous arrivait. Il faut pouvoir expliquer au gens que Libé n’est pas un bloc monolithique. L’image que nous avons à l’extérieur, nous la connaissons par cœur, on nous la répète suffisamment sur le terrain : des gens enfermés, dans leur tour d’ivoire du Marais, avec des œillères, bien nés, bien trop payés, plus en colère.

Répondrez-vous un jour à ces critiques ?

Nous y répondrons, mais nous aimerions que les gens comprennent combien il y a d’identités diverses au sein de Libé, combien il est pluriel. Et nous voulons profiter de cette communication autour de ce qui nous arrive pour faire passer le message. Il faut vraiment comprendre combien sont nombreuses les difficultés dans lesquelles est plongé un journal. Ce n’est pas aussi caricatural que cela en a l’air. Il y a des divisions politiques en interne, des profils différents. Le point commun, c’est l’envie de faire un journal.

Donc, l’histoire des réseaux sociaux ?

Nous nous sommes dits que si nous faisions une grève ou que nous renoncions, nous aurions envoyé de bien plus mauvais signaux qu’en expliquant au lecteur ce qui se passe, en lui expliquant le conflit social. Donc nous avons utilisé plusieurs armes : l’humour avec le Tumblr, le recours aux soutiens avec les autres réseaux. Mais nous savons que tout cela ne nous dédouanera pas d’un vrai boulot consistant à inventer et réinventer un journal crédible, politiquement pertinent en faisant un gros job. On sait qu’on sera attendu au tournant.

Liberation045_1

La salle de réunion de Libération est rarement vide ces derniers temps, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

Vous défendez le fait que Libé ne soit pas seulement « un éditeur de presse », mais pour ce qui est des articles, le site reprend essentiellement le contenu rédactionnel du papier en plus de nombreuses dépêches AFP, ce qui fait d’ailleurs partie des reproches qui vous sont adressés. Or, ce qui fait vivre le journal ce sont les ventes. Quels sont les autres grosses sources de revenus actuelles ?

Mais il n’y a pas que ça ! Il y a aussi de vrais papiers, mais l’effectif du web est famélique.

Quant aux ressources, il y avait les forums, comme je vous le disais. Mais le problème, c’est qu’en cette année de municipales, ils ne peuvent se tenir, la loi électorale interdisant aux municipalités de voter les subventions à cet effet.

Mais c’était prévisible ça ! Est-ce que ça a été provisionné et anticipé ?

Je ne suis pas à la Direction administrative et financière et je ne peux pas vous le dire. Mais cela a sans doute été insuffisamment préparé… Sinon, nous ne serions pas dans la situation actuelle.

Et pour le reste de la diversification financière actuelle ?

Libération a été le premier quotidien à se doter d’un site internet, en 1995. Mais il est vrai que, si nous avons été rapidement innovants, nous avons marqué le pas. Et il y a eu de nombreuses discussions en interne pour tenter d’insuffler un vent nouveau dans le site, notamment pour qu’il représente beaucoup plus l’identité de Libération, en lien avec ce que nous faisons sur le papier. Nous avons toujours joué sur le papier avec le dessin, le graphisme, la photo, etc.

Mais ça, l’identité, c’est la fameuse marque Libé dont parlait Bruno Ledoux, non ? Et justement, quand un journal ne marche plus, n’est-ce pas que sa marque n’a pas d’avenir ?

Non, nous estimons que nous défendons encore pas mal de valeurs. Elle font toujours sourire quand on les annonce. Mais il s’agit d’une certaine justice sociale à laquelle nous tenons. Je ne sais pas comment dire… mais au niveau sociétal, j’ai l’impression que nous n’avons pas été flous. Nous avons défendu le Mariage pour tous auquel nous croyons, nous avons fait des papiers extrêmement engagés sur la fin de vie. Et sur le social aussi, je trouve que nous faisons des papiers très clairs, sauf qu’au sein du journal cohabitent deux lignes économiquement parlant.

Ce n’est donc pas très clair !

Nous avons un réel boulot à faire sur l’alignement de la ligne politique et éditoriale sur les questions économiques. Il y a quelques semaines, j’avais fait un texte, affiché dans le journal, pour expliquer que les lecteurs étaient extrêmement troublés par le fait que, sur les grandes questions économiques, la ligne défendue par Libération n’était pas lisible. Il y a une ligne social-libérale qui le dispute en permanence à une ligne anticapitaliste. D’une journée à une autre, d’un édito à l’autre, d’une manchette à une autre, les lecteurs ne comprennent pas toujours où on veut en venir.

C’est pourquoi aujourd’hui, nous demandons des capitaux pour monter un projet éditorial cohérent. Nous ne demandons pas de l’argent pour continuer à en perdre, mais pour nous permettre de faire le job et de nous réaligner sur une ligne politique cohérente.

Liberation017

Willy Le Devin, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

En creux, vous parlez en fait beaucoup de la responsabilité de Nicolas Demorand. À la fois pour son management, mais aussi comme possible initiateur de la ligne des actionnaires. Est-ce que ce n’est pas davantage le problème, plutôt que Bruno Ledoux ?

Évidemment. Néanmoins, qu’on soit très clair là-dessus, il est injuste et malhonnête de reprocher à Nicolas Demorand le tournant social-libéral pris par Libération. De tous temps, le journal a été tiraillé sur les questions économiques, de tous temps on nous a expliqué qu’on n’était pas assez à gauche, qu’on n’était pas assez en lutte contre les plans sociaux, sur la casse sociale, etc. De tous temps ça a existé. Nicolas Demorand n’a pas été plus néfaste sur ce point – à considérer que ce soit néfaste d’ailleurs, puisqu’il y a des gens qui croient à cette ligne politique. En tout cas, ce n’est pas lui qui l’a importée ici. Aujourd’hui, ce serait un procès a posteriori et totalement malhonnête.

Le fait est qu’effectivement il y a des discussions au sein du journal durant lesquelles on se demande comment faire pour se sortir de cette ambiguïté. Et évidemment, il faut que la direction de la rédaction ait une ligne claire sur les questions économiques, pour qu’on soit audible. Avant, Serge July, Laurent Joffrin, Nicolas Demorand avaient un point de vue sur l’économie qui parfois était en opposition avec le service Économie lui-même. Et quand vous tenez des discussions avec des journalistes du service Économie, des fois ils sont embêtés, tant il y a des manchettes qui ne reflètent pas vraiment le contenu des événements.

Quand on fait des papiers extrêmement clairs soutenant les salariés de Goodyear, de PSA, de Mory-Ducros dernièrement, c’est souvent mal vendu en une, ou dans des éditoriaux et des effets manchettes trop ambigus. Avec cette ligne qui consiste à dire que ne pas être social-démocrate aujourd’hui, ça ne fait pas sérieux. Ça fait d’autant plus mal quand on entend, après, des critiques dans les médias qui nous font juste passer pour des enfants gâtés qui gaspillent des subventions publiques, qui vivent sur le dos de l’État. C’est juste surréaliste !

Quel est le problème avec Nicolas Demorand alors, si ce n’est pas un problème de ligne politique – car vous nous dites que l’inflexion social-libérale date de Serge July ?

Ce qui a posé problème et ce qui a cristallisé au départ les choses, c’est qu’on n’a jamais senti avec Nicolas un projet se dessiner. Quand il est arrivé il y a 3 ans, ou 2 je ne sais plus, les salariés ont voté sa venue. C’est bien qu’au départ on n’avait pas une opposition de principe par rapport à lui. On ne s’est pas lancé avec lui en se disant que de fait, on n’acceptait son profil ou ses idées. Mais petit à petit, on a senti que c’était très difficile d’avoir une discussion avec lui, car on ne voyait pas venir de projet novateur. Plus on a avancé dans le temps, plus on a senti qu’on allait vers un projet qui diluait Libé et qui le transformait d’un journal en autre chose.

En quoi ?

Eh bien le projet des actionnaires, aujourd’hui.

Donc quelque part, à travers Nicolas Demorand, contrairement à la surprise que vous exprimez plus haut, vous sentiez venir le projet présenté par Bruno Ledoux ?

Oui. Mais le gros problème en fait, c’est que Nicolas on ne le voit plus depuis un moment. Il n’est pas là en AG, il ne vient plus nous voir. Ça fait partie des blagues et des questions qui se posent ici : « Où est-il ? Lit-il encore quotidiennement le journal dont il est le PDG ? » On se pose la question. Ce que je peux dire, moi, c’est que nous aujourd’hui avec ce projet des actionnaires, semble-t-il soutenu par Nicolas, on se sent dépossédés de notre journal qui, croit-on comprendre, va devenir beaucoup plus un logo. En gros, on a l’impression que ce qui les intéresse c’est simplement le losange rouge de Libération et notre bâtiment. Et ce qu’on met dans les pages, le contenu éditorial et rédactionnel qui nous tient à cœur n’est pas discuté. On a l’impression que ça va devenir, encore une fois, une caution, une espèce de Disneyland Libération au 11 rue Béranger, même si Bruno Ledoux vient dans une interview à l’AFP de tenter de rattraper le coup en termes de communication, en réaffirmant son attachement au journal et à sa volonté qu’il soit fort, etc.

« Nicolas on ne l’a jamais vu beaucoup ici, on sait pas tellement s’il ne s’y sentait pas bien, on sait pas tellement s’il avait “un coup d’avance”, comme dit Bruno Ledoux, sur le futur projet. On ne sait pas tout ça. »

J’ai le souvenir d’AG où on disait à Nicolas Demorand : « Mais discutons avec toi du projet éditorial. Dis-nous ce que tu veux faire avec Libération. Dis-nous où tu veux aller et élaborons une ligne ensemble. » Ça a été dit à maintes reprises par les gens ici qui ont du poids, qui sont les rédacteurs en chef. Et on n’a jamais senti d’appétit de sa part pour dire : « On va trouver ensemble un vrai projet éditorial pertinent. » C’était toujours un petit peu flou, c’était pas très engagé. Nicolas on ne l’a jamais vu beaucoup ici, on sait pas tellement s’il ne s’y sentait pas bien, on sait pas tellement s’il avait « un coup d’avance », comme dit Bruno Ledoux, sur le futur projet. On ne sait pas tout ça.

Liberation044

L’accueil de Libération, par Jeanne Frank pour RAGEMAG. Future porte d’entrée d’un Disneyland de la presse ?

On a reproché à Nicolas Demorand – notamment Jean Stern dans nos colonnes – de se prendre pour une marque à lui tout seul, pensant que son nom allait suffire à vendre des journaux.

Peut-être qu’il y croyait. En tout cas l’histoire montre aujourd’hui que les ventes se sont effondrées. Mais encore une fois, elle ne se sont pas effondrées par la seule faute de Nicolas Demorand. Nous avons notre part de responsabilité. Je me rappelle très bien en avoir discuté avec Tonino Serafini, qui est journaliste au service Société avec moi. Nous nous sommes dit : « Attention, quand on était encore sous Sarko et qu’on était le journal d’opposition, avec des séquences d’actu extrêmement fortes (les Printemps arabes, l’affaire Strauss-Kahn, Fukushima, l’assassinat de Ben Laden…), des enchaînements totalement surréalistes… le jour où ces vents portants d’actu mondiale cesseront, ce jour-là on verra ce qu’on a dans le ventre. »

Et maintenant vous voyez…

Il y a une difficulté qu’on aurait dû anticiper, et nous avons tiré plusieurs fois la sonnette d’alarme. C’est pour ça qu’aujourd’hui on a le sentiment d’avoir fait suffisamment d’AG, et avec Nicolas Demorand, pour lui dire : « Attention, si on passe du journal de l’opposition au journal de la majorité, si on n’a plus les séquences d’actu extrêmement porteuses qu’on a eues, le journal continuera-t-il de vendre aussi bien ? » Parce qu’avant de plonger de façon extrêmement rapide et vertigineuse, on a quand même bouclé des années 2010, 2011, 2012 en positif, donc on s’en sortait plutôt pas mal. Et après, d’un seul coup, on a eu une cassure très nette : élections présidentielles 2012, ventes extraordinaires ; législatives, très bonnes ventes ; mois de juillet, mois d’août, chute totale.

Il y a un mot qui revient souvent dans ce débat : archaïsme. Nombre d’observateurs font remarquer que, davantage que tous ces arguments, un quotidien à l’ancienne aujourd’hui n’a plus aucune chance de survie. Les rares initiatives papier qui s’en sortent sont plutôt du type slow media ou revues. Cette question risque d’être encore plus violente avec le réajustement des taux de TVA qui va se faire entre le web et le papier. Aujourd’hui, considérer que le papier n’a pas un avenir énorme, c’est tout de même un constat réaliste, non ?

C’est une question qu’on n’a pas suffisamment anticipée et qu’il faut qu’on pose maintenant. Le Monde maintient une diffusion quand même assez forte, Le Figaro également.

Mais ils ne gagnent pas d’argent ! Sans compter les subventions !

Ils perdent effectivement de l’argent. Seulement nous, ce qu’on oppose, ce sont deux choses. La première, c’est que 85 % des recettes de Libération émanent toujours à l’heure actuelle du journal papier et que notre modèle économique en dépend. Si on le saborde ou si on lui tire une balle dans le pied tout de suite, on se la tire d’abord à nous-mêmes. Le web n’a pas encore trouvé son modèle économique à Libé car nous souffrons d’un manque cruel de moyens. Alors peut-être que c’est notre offre qui ne suffit pas. Il faut évidemment y réfléchir. Mais en tout cas aujourd’hui on ne peut pas se permettre de saborder le papier, car il nous fait vivre. Maintenant, il y a énormément de discussions entre nous quant à la question de continuer ou non à faire un quotidien. Doit-on faire un hebdo ? un bi-hebdo ? un journal du week-end ? On s’est posé la question, seulement si on avait la réponse, ce serait plus simple.

Liberation004

Le service Étranger, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

Donc Libération repose essentiellement sur le papier et votre site web, pour le moment, n’est pas viable.

Ce n’est pas qu’il n’est pas viable, c’est qu’il n’a pas encore atteint le rythme de croisière qu’on voudrait qu’il adopte.

Pourtant, il commence à y avoir de nouveaux modèles financés sur le web. Par exemple, le webzine néerlandais, De Correspondent, qui, grâce au crowdfunding, a levé 1,7 millions de dollars ; Mediapart, qui a huit fois plus d’abonnés web que vous, qui arrive à s’en sortir en faisant, au lieu d’une presse d’opinion et de commentaire – l’une des choses qu’on reproche à la presse –, de l’enquête de terrain. C’est un modèle plus que rentable aux USA et qui tend à se rentabiliser en France. N’est-ce pas tout simplement parce que durant toutes ces années le modèle web qui a été envisagé pour les journaux comme Libé n’est pas le bon ?

Peut-être. En tout cas, prenons l’exemple de Mediapart, que je cite souvent. Avant d’être un site internet, c’est un projet éditorial. Ils ont trouvé je crois le support le plus adapté pour eux. On ne sort pas une enquête tous les jours. Ils auraient lancé un journal papier, cela aurait été suicidaire. Ils n’auraient pas eu un Cahuzac à agrafer tous les matins dans le papier, donc ils auraient perdu du fric pour des simples contraintes d’impression et de diffusion.

« Je trouve que Libé manque de gens, d’humain. On raconte essentiellement des institutions. On devient un journal qui s’occupe du pouvoir, qui s’occupe des élites, des grandes villes, mais pas assez des gens, des prisonniers, des chômeurs, des immigrés… » 

Ils ont décidé de faire un site web, ce qui me semble totalement cohérent avec leur projet éditorial. Pour nous le problème, c’est qu’il faut qu’on réfléchisse d’abord à un projet éditorial cohérent. C’est seulement ensuite que doit se poser la question de la démultiplication des supports. Et comment les faire dialoguer tous ensemble.

De la même façon XXI, Causette, etc., ça marche mais ce sont avant tout des projets éditoriaux qui sont cohérents et qui ont trouvé le meilleur média dans lequel diffuser leur projet. XXI, ils jouent sur des longues histoires, sur l’ambiguïté entre livre et revue, c’est un truc qu’on a envie d’avoir dans les mains et il ne se trouve personne aujourd’hui pour leur expliquer qu’il faut publier leurs longs-formats sur le web. J’ai juste l’impression qu’il y a une cohérence totale et une adéquation entre ce qu’ils font et le média dans lequel ils sont vendus. Nous, pendant des années, on a été un quotidien papier, or aujourd’hui ça ne marche pas. Mais qui dit qu’un Libé entièrement numérique marchera demain ? On n’en sait rien, si ça se trouve on se cassera la gueule de la même façon sur le web.

En même temps, on ne peut pas lancer un projet en supposant qu’il ne marchera pas, si ?

Non, mais je pense qu’on a d’abord un boulot éditorial à faire. Retrouver un ton, retrouver une voix, retrouver un positionnement politique, retrouver une impertinence, une dialectique, quelque chose qui fasse que les gens se retrouvent en nous, aient l’impression qu’on soit un mégaphone de leurs problèmes, de leurs histoires. Je trouve que Libé manque de gens, d’humain. On raconte essentiellement des institutions. On devient un journal qui s’occupe du pouvoir, qui s’occupe des élites, des grandes villes, mais pas assez des gens, des prisonniers, des chômeurs, des immigrés…

Moi j’aimais ça dans Libé, je ne le trouve plus suffisamment maintenant. Je pense que pour réussir aujourd’hui comme Causette réussit, comme XXI réussit ou comme Mediapart réussit… Mediapart ils ont un projet c’est l’enquête, c’est sortir des scoops, bosser sur le long terme, sur les dossiers ; Causette c’est de faire un féminin intelligent qui s’affranchit des carcans de la beauté ; XXI c’est de faire des grandes histoires. Trouvons notre voie, définissons-la ensemble, et si ensuite on considère que le papier est has been, que le web est super, que les deux peuvent marcher ensemble ou que l’un s’efface derrière l’autre, à ce moment-là on essaiera de trouver une solution. Mais j’ai d’abord l’impression qu’il ne faut pas qu’on mette la charrue avant les bœufs en choisissant le support avant le fond. Choisissons le fond et après on trouvera le support.

Ce que vous dites de Libé : on dirait le commentaire d’un lecteur désabusé sous un article !

Il y a des commentaires intéressants parfois.

Liberation027

La terrasse de l’immeuble, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

Vu de l’extérieur, la question de l’immeuble, siège du journal rue Beranger, pourrait apparaître comme le point de cristallisation du conflit. On a l’impression que c’est pratiquement la question la plus importante aux yeux de la rédaction. D’autres quotidiens n’ont pas arrêté de déménager ces derniers temps…

Et nous aussi d’ailleurs. Pas ces derniers temps, mais on a déménagé.

En quoi la question du lieu est-elle primordiale ? Pourquoi les articles ne pourraient-ils pas être écrits ailleurs ?

Ce n’est pas du tout ce qu’on a dit, ou on s’est mal fait comprendre. Ce qu’on voulait dire, c’est qu’on ne veut pas abandonner notre journal, non qu’on ne veut pas abandonner le bâtiment. S’il faut aller faire un journal ailleurs, du moment qu’on peut y faire un bon journal, allons-y. Il n’y a aucun souci à ce niveau-là. Franchement, il y a même des gens qui, en AG, militaient pour qu’on parte, car ça nous permettra de prendre un nouveau départ.

Certains pensent que sortir de ce cadre, sortir de ce quartier qui est le nôtre depuis des années, ça nous mettra dans une nouvelle ambiance de travail. Il faudra réorganiser des locaux, un open-space, une rédaction, changer peut-être ne serait-ce que de place… On a fusionné les rédactions web et papier. Avant, les gens du web étaient à un étage différent. Donc il y a plein de gens qui le disent ici, et qui le souhaitent. Après si ça n’a pas été compris, c’est une erreur de notre part.

Liberation011

Jeanne Frank pour RAGEMAG.

Où est le problème alors ?

Le problème, c’est qu’on veut pouvoir toujours faire un journal, qu’on ne nous mette pas ailleurs pour céder la place à un centre culturel, c’est ça qui nous fait peur, que l’objet du journal soit marginalisé.

Mais pourquoi le fait qu’il soit déplacé marginaliserait l’objet du journal ?

C’est un risque. Nous on craint cela. On craint d’être relégués à la portion congrue, de devoir céder la place ici à un projet qui se fasse sous le titre Libération mais qui ne soit pas un projet journalistique. On a peur que Libération, ici, soit quelque chose qui ne soit pas un journal et que nous, nous allions ailleurs pour servir de caution..

Vous voulez être identifiés à l’endroit où vous écrivez ?

Non pas forcément, ce n’est même pas une question d’identification. On ne veut pas rester ici parce qu’on y est depuis des années, parce qu’on est dans le 3e arrondissement, près de République, même si on est très bien dans notre quartier. On a juste peur d’un truc fondamental, c’est qu’on passe de 290 salariés à 100 ou à 80…

Cela dit d’autres journaux font des licenciements en gardant leur siège. Mais si ce déménagement permettait de maintenir l’emploi et de financer le quotidien grâce aux activités périphériques du siège, pourquoi y verriez-vous un inconvénient ?

On ne sait pas, encore une fois. Moi je serais ravi d’entendre Bruno Ledoux dire qu’il veut faire cela. Pour l’instant, il ne l’a pas dit. Il a dit qu’il voulait faire un Café de Flore ici, qu’il voulait faire du snacking, qu’il voulait faire un bar, qu’il voulait faire une « newsroom » numérique, qu’il voulait faire un incubateur de start-up… mais je ne l’ai jamais entendu dire à l’heure actuelle qu’il allait garder les journalistes et continuer à faire un grand quotidien papier ambitieux avec Libération, et que ce serait l’axe fondamental de son projet.

Dans le texte en tout cas qui a été publié vendredi, moi j’attendais que Bruno Ledoux dise : « La diversification servira économiquement à alimenter un journal pour qu’on fasse du bon journalisme. » Que ça nous paye des frais de reportage, que ça paye des pigistes si on en a besoin, que ça paye des salaires, que ça paye des journalistes pour qu’on fasse de la bonne information.

Dans cette histoire, qu’est-ce qui procède précisément pour vous de la crise de Libé par rapport à la crise globale de la presse ?

Là, c’est extrêmement compliqué comme question et nous nous la posons tous. Des fois on est dépité parce qu’on a l’impression de faire un journal qui n’est pas très bon, sinon les gens l’achèteraient. Sauf que parfois le journal est très bon. Ça arrive souvent. Or, quand il y a des très belles choses, on n’arrive pas à les vendre. Les gens ne nous achètent pas plus un jour où on a un excellent récit qu’un jour ou le journal est plus fade. Cela nous pose problème et cela nous fait très peur. Parce qu’on a l’impression parfois que le fait qu’on a un envoyé spécial qui risque sa vie en Syrie pour nous faire un super récit ne nous fait pas vendre cinq canards de plus que la veille. Donc on n’arrive pas trop à comprendre… De toute façon c’est simple, qu’on mette la politique, l’économie ou la culture en une, rien ne marche plus que le reste. On est déboussolé par ça. On ne comprend pas, en fait.

« Il y a des divergences fondamentales entre la direction et le service économique. Et encore ! Ce n’est même pas aussi monolithique et manichéen que ça, des fois ce sont certains directeurs, c’est en fonction de qui « éditorialise » tel jour. »

Alors qu’est-ce qui participe de l’érosion de Libé plus que du reste ? Oui, on a chuté dernièrement beaucoup plus que les autres ? C’est ce qu’on disait tout à l’heure, je pense qu’on est juste absolument pas clairs et identifiés sur la ligne éditoriale. Je pense que les gens, le matin, doivent comprendre clairement ce qu’on est, ce qu’on défend. Dans le kiosque, on doit savoir que si on achète Libé, on achète ça, de la même façon que quand on achète La Croix ou Le Figaro on sait ce qu’on va acheter. Avec nous, j’ai l’impression que parfois les gens sont perdus. Moi j’ai des retours de lecteurs ou d’amis qui me disent : « Bon, clairement, sur l’Europe, on en est où là ? »

Sur l’Europe il semble qu’il y ait une sorte de fracture chez vous, entre votre journaliste Jean Quatremer faisant cavalier seul, le lectorat traditionnel de Libé, et le reste de la rédaction.

C’est une question, effectivement. Mais c’est qu’au-delà de Jean Quatremer, il y a plusieurs lignes qui s’entrechoquent en permanence dans le journal. Il y a des divergences fondamentales entre la direction et le service économique. Et encore ! Ce n’est même pas aussi monolithique et manichéen que ça, des fois ce sont certains directeurs, c’est en fonction de qui « éditorialise » tel jour. Parfois c’est plus anticapitaliste, parfois c’est plus libéral… on a une ligne politique sur les questions économiques qui est ouverte aux quatre vents. On est beaucoup à le dire en interne, et on ne trouve pas forcément la solution. Cela fait plusieurs années qu’on a conscience qu’on déroute, sur ces questions-là. Alors pourquoi on se casse plus la gueule que les autres, c’est parce que je crois que les gens ne savent plus très bien ce qu’on est et ce qu’on pense.

Vous ne croyez pas que l’un des problèmes fondamentaux tient aussi à la taille des rédactions des grands quotidiens ? Les nouveaux médias s’appuient tous sur de petites rédactions souples et réactives.

Il est évident que les petites structures souffrent moins de l’inertie et que leur souplesse leur permet de se reformer plus vite et moins douloureusement. Être peu dilue également moins la ligne éditoriale. Est-ce la fin des médias à plusieurs centaines de salariés pour autant, je ne sais pas. L’exemple des Américains, des Anglais, des Allemands montrent le contraire. Encore une fois, il s’agit de définir un modèle économique au service d’un propos éditorial pertinent.

Aujourd’hui même, il y a une grève des taxis, qui sont en conflit avec les VTC (véhicules de tourisme avec chauffeurs), dont les investissements seraient moins importants et la course facturée un peu plus chère, mais qui proposerait un meilleur service, plus proche du client et plus rapide. On n’est pas finalement dans le même conflit qu’avec l’histoire de la presse ?

C’est un sujet intéressant, c’était la tête de home de notre site hier matin. On a choisi ce sujet-là parce que cela nous pose des questions. On l’a mis en avant, on a fait beaucoup de papiers dessus. Effectivement il y a un enjeu là-dedans, ouais… (Rires) Il y a des similitudes.

Liberation022

Willy Le Devin, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

Vous revendiquez 700 000 abonnés Twitter. Pour les abonnements web visiblement, ça ne sert pas à grand-chose, pour vendre des journaux non plus. En fait, ce n’est pas rentable d’avoir des abonnés Twitter ?

Cela génère du trafic, mais effectivement on ne capitalise pas dessus. Cela ne nous fait pas vendre plus de journaux, ça c’est sûr. On a utilisé les outils qui étaient les nôtres et ceux de la presse. On a tenté plein d’autres trucs, on a fait des forums. On a tenté le pari de la diversification et d’organiser des masterclass dans lesquelles le public venait, payait dix ou vingt euros par soir. Et pendant deux heures, trois heures, il y avait un débat sur les grandes questions de société, etc. Donc on a déjà tenté ça, ça existe. Maintenant, les masterclass, c’est bien, mais on ne peut pas faire que ça. On cherche, on cherche, on cherche.

Plutôt que des subventions, est-ce que la question du crowdfunding a été évoquée ?

Oui. Hier en AG est revenue la question. Des journalistes ont parlé de crowdfunding, de souscription.

Crowdfunding c’est plus moderne dans sa signification, non ?

Oui, d’ailleurs la blague a été faite. Quelqu’un a dit : « On fait une souscription », un autre a dit : « Non, il faut dire crowdfunding. »

Souscription ça fait « on veut sauver la bête », crowdfunding c’est plutôt « on veut participer à un projet ».

Oui, oui… Retenons crowdfunding alors, mais bien sûr qu’on y réfléchit. De la même façon que des pistes ici ont été avancées, disant : « Pourquoi ne réfléchirions-nous pas au fait que les baisses de salaire évoquées (seulement s’il y a un vrai projet éditorial), soient transformées en participation au capital, pour que nous reprenions des parts de notre journal, et que nous soyons des acteurs aussi ? »

Capitaliser les baisses de salaire, vous en avez parlé avec les actionnaires en face à face ?

Non. L’idée est arrivée avant-hier. Parce que le plan qui est discuté depuis quelque temps sur les baisses de salaire, les temps partiels. C’est tout récent. Mais ça a été discuté. On n’est absolument pas contre baisser les salaires, à condition que ça serve au journal, que ça l’encourage au développement. Et avant-hier, c’est une question qui a été prise très au sérieux : « Est-ce qu’on ne peut pas monter au capital ? »

La baisse de salaire pure, à travers l’histoire récente, a rarement conduit, acceptée ou pas, à un développement de l’entreprise mais plutôt…

… à la fin de la partie, oui. Ça nous fait peur, mais oui.

Liberation037

Jeanne Frank pour RAGEMAG.

On voit Bruno Ledoux partout ces jours-ci. Mais jusqu’à présent c’était plutôt Édouard de Rothschild qui apparaissait dans les médias. Où est-il, parti avec Nicolas Demorand ?

La questions que nous nous posons, c’est : « Pourquoi ne l’entend-t-on pas ? » Édouard de Rothschild semble d’accord avec le projet de Bruno Ledoux. Et pourtant, il aime profondément ce journal et n’est jamais intervenu dans le rédactionnel. Mais on ne l’a pas entendu dernièrement.

Vous en êtes sûrs qu’il est en phase avec les autres actionnaires ?

En tout cas, le texte est signé « Les actionnaires ».

Il y a quand même eu des divergences dans l’actionnariat, notamment concernant l’immeuble.

Je ne suis pas au conseil de surveillance, les actionnaires je ne le ai pas face à moi, je ne les connais pas, je ne leur parle pas. Je suis en lien avec les salariés.

Tous ici, ça fait partie des questions qu’on se pose, quelle est la position d’Édouard de Rothschild ? Il ne nous a pas parlé depuis un petit moment. Après on a cru comprendre, quand on a vu le texte signé « Les actionnaires », que c’était les actionnaires, pas juste Bruno Ledoux, donc j’imagine que Édouard de Rothschild est d’accord avec lui.

Au moment du « Casse-toi, riche con ! », c’est quand même Édouard de Rothschild qui est monté au créneau. Ledoux, on ne l’a pas entendu.

C’est vrai. Je pense qu’il faut leur poser la question, moi je n’ai pas la réponse.

Sur le plan présenté par les actionnaires, ils parlent de « réseau social producteur de contenus ». Ça fait penser au Plus du Nouvel Obs, ce n’est pas nouveau, et pour ce qui est de la monétisation, ça n’a rien donné.

Exactement. On a la même inquiétude. Sur le « ringards », on a été piqués au vif et on a répondu vivement. On se fait traiter de ringards mais le projet qu’on nous oppose est déjà totalement dépassé par les événements.

Hier, dans un édito, en réponse à la ringardisation dont vous avez été l’objet dans ce mail, vous répondez vous-même en essayant de ringardiser l’actionnaire, en pointant les mots multimédia, réseau social qui seraient dépassés. Mais vous sortez également le verbe monétiser. Vous sortez, de mémoire, la blague américaine : « Ce serait bien de faire un réseau multimédia qu’il faut monétiser. » Mais quand on lit le papier de Fabrice Rousselot, directeur de la rédaction, on a un peu l’impression que c’est l’action de monétiser qui pose problème, non ?

Je ne crois pas. Ou on s’est mal fait comprendre. Mais encore une fois, nous on est tous d’accord pour tenter de trouver une solution pour nous permettre de vivre de notre métier, de façon noble. Tout est là. On a envie de faire du journalisme, du bon journalisme. Alors monétiser, ce n’est pas le problème, on n’est pas cristallisé sur ce mot. Le truc, c’est monétiser quoi, avec qui, comment ?

« Ça ne fait plaisir à personne ici d’être à 30 000 exemplaires en kiosque. Et si on croit qu’on va s’en sortir comme ça, et que ça va repartir tout seul, on se plante. » 

Dans le projet des actionnaires, on ne voit pas venir les pistes de monétisation. On nous dit « réseau social producteur de contenu », mais ça veut dire quoi ? C’est un truc intéressant dont on n’a pas parlé. Dans le projet, dont le CE a discuté depuis 3 mois avec François Moulais – en perdant visiblement 3 mois puisque ce n’est pas le bon au final –, il disait : « On va faire des vidéos. Aujourd’hui liberation.fr, c’est 5 ou 10 vidéos maximum dans la semaine, il faut qu’on en fasse 50 par jour. » Nous, on le regardait, on lui disait : « Bon, très bien, mais avec qui, qu’est-ce qu’on dit dedans ? » On nous dit : « Les leviers de croissance, ils sont là, il faut faire de la vidéo aujourd’hui, on va faire des recettes avec de la vidéo. »

Mais il y a plein de gens en interne qui lui ont opposé que le format des toutes petites vidéos courtes d’une minute trente jetées comme ça sur internet, ça ne fonctionne pas ! L’AFP n’est pas vraiment convaincue par ce modèle, tant il n’est pas « monétisable » et ne marche pas bien. Le Figaro disait il y a peu commencer à en revenir petit à petit. Nous, on ne voit pas la bouée de sauvetage dans l’idée de la vidéo. Donc monétiser, oui, mais quoi, comment, à quel prix ? Il faut qu’on ait des propositions sérieuses, et nous n’en recevons pas.

Vous dites que vous n’avez pas de propositions sérieuses. Olivier Bertrand, dans sa défense contre les mots « archaïques » et « ringards », laissait entendre que les journalistes avaient un vrai projet de développement. Vous avez parlé de faire un « vrai journal ». Mais lequel ?

Ça fait partie des choses qu’on a lancées à l’AG d’hier. Pourquoi ? Parce que jusqu’à présent, on était dans le cadre d’une discussion avec une direction. Et quand on discutait avec François Moulias d’un projet pour l’avenir, on pensait encore l’élaborer ensemble, et avec lui. À partir du moment où, vendredi, on reçoit le mail des actionnaires qui proposent un projet qui clairement n’est pas le nôtre, on a décidé à ce moment-là de faire le nôtre. Le projet qui nous a été proposé ne nous semble pas être le bon pour Libération. Donc on ne va pas dire non à tout ce qu’on nous propose, être dans la résistance, le non perpétuel. Maintenant on va se mettre au boulot et on va essayer, nous, de porter notre projet. Un projet sensiblement différent, avec au cœur le journalisme.

Tout à l’heure, avant qu’on commence l’entretien, vous me disiez : « Finalement, c’est peut-être un mal pour un bien. »

Quoi donc ?

Cette crise.

Je crois que je disais ça pour le déménagement.

Le déménagement est consécutif à une situation qui est celle du plan de l’actionnaire.

De toute façon, si on ne fait rien de cette crise, et si la seule chose qu’on fait, c’est de parler de nous pendant 2 semaines ou 3 semaines dans le journal, croyant que les lecteurs vont revenir là-dessus, on se trompe. On va peut-être susciter un élan de sympathie – et encore c’est pas sûr – pendant 3 semaines, on va peut-être augmenter nos ventes parce que certains lecteurs seront solidaires, et ça intéressera peut-être les gens de savoir ce qui nous arrive. Mais nous, on ne doit pas s’arrêter là. On a un gros job à faire. On doit faire en sorte que les gens qui reviennent vers nous, peut-être par le prisme de la crise, continuent de racheter le journal après. On doit ré-intéresser des gens. On doit faire en sorte que ce soit l’acte un d’un nouveau Libé. Il faut qu’on gagne des lecteurs, qu’on fasse en sorte qu’on nous rachète à nouveau, qu’on soit à nouveau un objet intéressant qui fasse que les gens aillent au kiosque ou sur notre site pour nous racheter.

Ce nouveau départ est de toute façon nécessaire.

Ça ne fait plaisir à personne ici d’être à 30 000 exemplaires en kiosque. Et si on croit qu’on va s’en sortir comme ça, et que ça va repartir tout seul, on se plante. Il y a un vrai souci, et ça on ne le nie pas, dans ce qu’on propose. Sinon on n’en serait pas là.

Liberation031

Willy Le Devin, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

 

Mots-clés : , , , , , , , , , ,


À propos de l'auteur

Benjamin Sire

Benjamin SireDirecteur éditorial RAGEMAG : sport, société, médias. Amoureux des oxymores. Plume, musicien, ex un peu tout. Futur quoi ?



3 réponses à Crise à Libération, entretien avec Willy Le Devin, délégué du personnel

  1. De loin l’entrevue la plus intéressante et sincère que j’ai pu lire sur le problème depuis le début de la crise chez Libé.

    Merci à Ragemag pour les bonnes questions et à Willy Le Devin d’avoir été aussi complet et sincère dans ses réponses.

  2. Interlibre

    Bonjour,

    Comme d’habitude ! Merci Ragemag. :-)

    Concernant Libe peut être que la ligne éditorial qu’ils ont tant de mal à trouver n’est pas si complexe que ça à imaginer : “Le pluralisme”.
    C’est pas compliqué, l’objectivité ça fait parti du travail de journalisme. Exemple : aujourd’hui tout les “gros” médias sortent une interview de Demorand ou un extrait du monde. Quelqu’un va parler de cette interview ? Non. Faut pas être Einstein pour voir qu’il y a un problème de pluralisme en France avec des journaux totalement verrouillés (avec une coresponsabilité des acteurs) et un boulevard vide ou presque pour les idées neuves et l’honnêteté.
    Ils doivent réfléchir hors cadre, si ils continuent à penser leurs problèmes avec des idées d’il y a 20 ans (avant internet en fait) ils n’y arriveront jamais et je ne verserai pas une larme pour eux. Ce qui marchera dans le journalisme moderne c’est le pluralisme et les idées neuves, les gens qui lisent veulent réfléchir, ils veulent être surpris, ils sont curieux.
    Ceux qui ne lisent pas ou peu auront les dépêches AFP, BFMTV et les milliers de “journalistes 140 caractères” qu’on a malheureusement en France.

  3. Osef

    Le passage où il explique ne pas comprendre la désaffection est édifiant. La corporation médiatique ne comprend pas que les lecteurs sont assez peu préoccupés par les transformations internes à cette industrie. Même si cela change leurs habitudes de “consommation”, bien évidemment. Ce qui préoccupe la majorité des gens, en revanche, c’est le mépris des médias à leur encontre, qui passe par une omniprésence du journalisme éditorial. D’autres plus informés en ont aussi marre des connivences entre les médias et les groupes qui les possèdent, qui s’illustrent bien sur la façon dont les médias dominants traitent des sujets comme l’Europe, les questions sociétales en France, l’économie, la Russie, le conflit en Syrie, le Front national, le “populisme”… : sans la moindre once de pluralisme, d’objectivité, et de neutralité. Instinctivement, les lecteurs l’ont bien compris, et ont bien ressenti ce mépris, cette déconnexion des médias vis à vis de la réalité. Ce discours peu paraître caricatural, mais de là vient la désaffection effective du peuple pour les médias.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Retournez en haut ↑

Ragemag