Avec son pseudonyme qui sent le cadavre de jihadiste algérien, Abou Djaffar est un blogueur dont l’autorité en matière de terrorisme et de guérilla est largement établie. L’entretien qui suit aborde sous un angle plus général et plus spéculatif la question de ces guerres qui n’en sont pas et qui se multiplient.

Le procès de l’affaire Firmin Mahé s’est conclu par la condamnation à des peines de prison avec sursis. Quel sens donnez-vous à ce verdict ?
Au-delà du gâchis humain, des principes niés et des carrières brisées, il me semble que cette affaire a permis de donner un coup de projecteur sur la réalité du terrain, l’envers du décor, tout ce qui arrive réellement quand les caméras des journaux télévisés sont éteintes ou se détournent. Par ignorance, par naïveté, voire par angélisme, peu de nos compatriotes semblent conscients de certaines vérités. On n’envoie pas des troupes s’interposer dans une guerre civile par pure bonté d’âme ou posture diplomatique. Alors que les mots perdent parfois de leur sens quand on les lit dans la presse ou qu’on les entend distraitement à la radio, la guerre reste un phénomène atrocement concret, palpable.
Quand un gouvernement décide de se lancer dans une action d’interposition, ici en RCI, là au Liban, c’est qu’il estime, par-delà ses intérêts stratégiques, qu’il y a une nécessité morale. Évidemment, le calcul est très complexe, et certaines guerres, comme autour des Grands Lacs, ne verront jamais d’intervention, en tout cas durable, de troupes d’interposition, preuve d’une forme de sélection dans l’indignation. L’envoi, coûteux et risqué, de combattants au cœur de conflits lointains, complexes, peu ou pas connus, peu ou pas compris, s’accompagne toujours d’événements qui échappent au regard des médias et du grand public. Fraternisation, trafics, délinquance, bagarres, bavures, ratés, le déploiement d’unités militaires n’est jamais anodin et recrée, comme d’autres phénomènes collectifs, des comportements humains que connaissent bien, notamment, les sociologues.
« Alors que les mots perdent parfois de leur sens quand on les lit dans la presse ou qu’on les entend distraitement à la radio, la guerre reste un phénomène atrocement concret, palpable »
À sa façon, le procès Mahé a livré une vision assez brute de la réalité de ces opérations sans mandat clair, du quotidien de ces soldats occidentaux qui ne font plus que rarement la guerre et qu’on expédie, non pas pour imposer une volonté par la force, mais pour rétablir un semblant d’ordre – à défaut de légalité. Dans le milieu du rock comme dans celui du sport, on a tendance à dire, pour se protéger ou se dédouaner : « ce qui arrive en tournée reste en tournée » , ce qui permet d’évacuer tout jugement. Lorsqu’il s’agit de choses sérieuses, comme d’une guerre ou d’une opération de maintien de la paix, on est bien obligé de regarder ce qui se passe : viols, assassinats, bavures, etc. La justice, une fois qu’elle est impliquée, ne peut plus reculer sous peine d’entamer la légitimité politique de l’armée qui agit. Après tout, la justice qui enquête, la force armée qui intervient et la diplomatie à l’origine de cette intervention sont toutes les trois des émanations d’un État qui se veut porteur de valeurs – surtout quand il s’agit de la France, qui a une posture morale persistante.
Les guerres de conquête ont largement disparu du spectre stratégique européen et on estime donc que nos opérations armées répondent d’abord à des impératifs moraux : rétablissement de la sécurité, protection d’une communauté, défense d’un gouvernement ami, etc. Il est, dans ces conditions, difficile de se draper dans la robe immaculée d’un défenseur du droit tout en laissant les soldats qu’on a longuement entraîné frapper sans pitié. Soyons clairs : en France, la posture est intenable car on se refuse à envisager ce que la guerre et l’action armée peuvent impliquer. Dans les pays anglo-saxons, qui ne sont pas moins persuadés de leur supériorité morale que nous le sommes, une certaine lucidité est de mise, qui admet qu’il faut parfois tuer pour rétablir la paix, et que la violence peut être au service de causes nobles – ou, en tout cas, de NOS causes.
Dans le cas de l’affaire Mahé, il faut surtout noter qu’il s’agit d’un cas connu et judiciarisé quand, très probablement, d’autres n’ont pas été portés à la connaissance ni des uns ni des autres. Sans doute une plus grande habileté, si j’ose ce terme, aurait-elle été souhaitable afin de gérer cette affaire. On parlait récemment, à Paris, de la judiciarisation du champ de bataille, et la mort, dans ces circonstances, de cet homme renvoie à la gestion par des troupes combattantes sans pouvoir légal d’une criminalité de masse qui ne peut exister que dans des zones de guerre. Le droit pénal français s’applique-t-il à une section d’infanterie déployée à des milliers de kilomètres et qui côtoie le pire tous les jours ?
« Peut-être, paradoxalement, la présence dans ce véhicule d’un sous-officier plus cynique et aux valeurs morales moins hautes aurait-elle évité bien des choses »
Peut-être, paradoxalement, la présence dans ce véhicule d’un sous-officier plus cynique et aux valeurs morales moins hautes aurait-elle évité bien des choses. Mais peut-être la présence d’un sous-officier plus cynique aurait-elle, en revanche, conduit à bien d’autres errements par ailleurs insupportables. On en revient toujours à la tirade mythique de Jack Nicholson dans Des hommes d’honneur, de Rob Reiner : il nous faut une armée pour nous défendre et faire un travail difficile et ingrat, il faut que ce travail soit fait mais mieux vaut ne pas trop regarder comment il est fait.
Ce que vous dîtes de la guerre ne peut qu’évoquer le rugby, sport de voyous pratiqués par des gentlemen. Cependant, vous pointez aussi du doigt une aporie qui est liée à l’inadéquation de la nature de la guerre (qui est violence, contrainte, etc. — le côté voyou) et de celle des objectifs (la paix, la tolérance, etc. — le côté gentlemen). S’il n’y a pas de possibilité de changer la nature de la guerre, les gouvernements ne devraient-ils pas, alors, renoncer à de tels objectifs ?
On peut atteindre des buts nobles par des moyens peu reluisants. C’est ce que dit Spielberg dans son dernier film sur Lincoln, et c’est toute l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Pourquoi faudrait-il renoncer à la défense de principes moraux parce que les moyens à employer sont violents ou choquants ? Ne sommes-nous pas confrontés là à un mélange d’angélisme et d’ignorance qui pourraient nous conduire à des défaites cruelles pour de bien mauvaises raisons ? Refuser la torture, les exécutions sommaires ou le viol des prisonniers/prisonnières sont des principes évidents, mais la violence, qui plus est mortelle, est le cœur même d’une guerre. Être prêt à tuer et à mourir, et pour un chef, à faire tuer et à encaisser des pertes, doit être omniprésent.
« Être prêt à tuer et à mourir, et pour un chef, à faire tuer et à encaisser des pertes, doit être omniprésent »
Toute la difficulté dans un État de droit est de ne pas créer de distorsion trop importante entre les principes qui régissent la société et les pratiques de ceux qui la défendent. De ce point de vue, la faiblesse du contrôle parlementaire dans notre pays sur les activités des services de renseignement ne reflète sans doute pas tant un goût immodéré pour le secret que la méfiance pas nécessairement infondée des responsables administratifs et politiques à l’égard d’élus peu ou pas capables de saisir les enjeux, de poser les bonnes questions et de garder pour eux les réponses qu’on leur donnerait. Les récentes déclarations de certains, à droite et à gauche, sur l’opération Serval n’avaient pas d’autre but que de flatter la médiocrité ambiante alors qu’il aurait fallu prendre de la hauteur afin d’expliquer aux électeurs les causes et raisons de cette guerre. Le populisme et la démagogie n’ont pas changé depuis qu’on les pratiquait à Athènes ou Rome.
Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’on condamne la violence, qu’on milite pour la paix et qu’on condamne les guerres qu’il faut se comporter comme un agneau au milieu d’une meute de loups. Les gouvernants, ne serait-ce que pour défendre les valeurs qu’ils professent, doivent se tenir prêts à faire usage de la violence, sans jubilation, mais sans scrupules excessifs.
La guerre est-elle devenue un produit marketing comme un autre ?
Convaincre son peuple du bien-fondé d’une guerre n’a jamais été une mince affaire, et même les pires dictatures doivent compter avec les doutes de la population. Il va de soi qu’à l’ère des médias de masse puis à celle des réseaux sociaux, il faut savoir faire preuve d’habileté, et ce d’autant plus que les états occidentaux sont de moins en moins enclins à utiliser la violence, que leur population, qui juge déjà avec effroi les risques sanitaires les plus anodins, n’est pas prête à risquer des vies pour la seule gloire du drapeau, et qu’un certain angélisme règne partout quant à la nature du monde et quant à la qualité des relations entre certains pays.
« Les grandes supercheries d’il y a 20 ans (Koweït en 1990, Roumanie en 1989) n’ont pas créé l’événement, mais elles ont amplifié l’émotion »
Il faut donc convaincre, et on sait que les arguments les plus intelligents, les plus subtils et les mieux dosés ne seront pas toujours ceux qui porteront. La guerre n’est sans doute pas un produit marketing anodin, mais la propagande ou le discours officiel s’appuient, ou devraient s’appuyer, sur des techniques modernes. Dans les démocraties, où l’opposition et la presse peuvent et doivent agir, on sait cependant que les manœuvres des autorités, comme au sujet de l’Irak en 2003, sont rapidement éventées et, pour ma part, j’ai toujours peine à croire à de vastes conspirations associant intérêts politiques, économiques et médiatiques. Les grandes supercheries d’il y a 20 ans (Koweït en 1990, Roumanie en 1989) n’ont pas créé l’événement, mais elles ont amplifié l’émotion.
Au Mali depuis des semaines comme en Afghanistan pendant dix ans, des gouvernements riches et puissants, bien conseillés et bien connectés au monde des médias, n’ont pas été capables de provoquer une adhésion des populations. Aux discours, intrinsèquement et inévitablement rigides, des autorités et de leurs administrations se sont opposés les universitaires, les journalistes, les « anciens », les partis politiques hostiles, etc. La guerre est donc susceptible d’être vendue, mais rien n’oblige le peuple à l’acheter. On peut parler de marketing, et on trouve à Hollywood ou dans la littérature quantité d’œuvres dénonçant cette approche, mais la chose est quand même plus délicate. Une population, sauf si elle est véritablement abrutie de propagande, n’adhère pas sans un début de cause « juste ». Vous ne ferez pas valider par les Français une invasion de la Grèce ou de la Hongrie, même en multipliant les articles, les tribunes et les documentaires orientés.

Vous dites « Une population [...] n’adhère pas sans un début de cause « juste » », mais qu’est-ce qui fait d’un événement une cause et de cette cause une cause « juste » ? Cela ne revient-il pas à dire qu’in fine, les gouvernements ne font que souscrire, ou non, à des tendances générales qui sont déterminées par d’autres qu’eux et en amont de la décision politique ?
Les gouvernements démocratiquement élus sont censés refléter à la fois la volonté du peuple et les évolutions de la société. Et on peut sans doute en dire autant, avec des nuances, des régimes autoritaires qui n’apparaissent pas comme par miracle dans les pays mais sont aussi le résultat de la maturation d’un processus sociopolitique. Du coup, on peut quand même parler d’influences réciproques entre les gouvernants et les gouvernés, les uns et les autres agissant sur leurs perceptions et les options qui en découlent.
Évidemment, d’autres forces sont à l’œuvre, plus profondes, parfois inconnues, mais les gouvernants ne sont pas, quoi qu’on puisse penser de leur comportement quotidien, déconnectés du reste du monde. Certains ne le comprennent simplement pas.
« On défend une action juste, puisque nous luttons pour nos valeurs et notre sécurité, mais nous faisons la guerre, avec son lot d’horreurs. Alors, guerre juste ? Si nous pouvions simplement la gagner, pour une fois… »
De fait, on peut estimer, en première lecture, que la justesse d’une cause est le reflet des intérêts du moment, et toutes les dictatures de la planète ont invoqué et continueront à invoquer des causes justes pour mener leur politique – et parfois en toute sincérité. Mais au-delà de la mousse produite par les médias et une poignée de spécialistes omniscients, il faut revenir aux grands moralistes, aux théoriciens des relations internationales ou de l’action politique.
Le terme de « juste » pose, à mon sens, un problème fondamental, qui est celui de son caractère absolu alors que ce qui est juste pour nous est intolérable pour d’autres. Le conflit sans issue qui oppose Israéliens et Palestiniens est symptomatique de cette impossibilité à déterminer une vérité unique. Tous les praticiens de l’action internationale savent qu’il faut, hélas, se salir les mains, faire des choix et qu’il n’existe parfois aucune bonne solution. De ce point de vue, l’action contre le jihadisme, et récemment au Mali, est marquée par cette malédiction : intervenir, c’est la validation d’une partie des constats fondateurs de l’ennemi, qui parle d’impérialisme, de violence ciblée, et le risque d’un embourbement. Ne pas intervenir, c’est laisser l’ennemi se développer, agir sans contrainte, contaminer.
On défend une action juste, puisque nous luttons pour nos valeurs et notre sécurité, mais nous faisons la guerre, avec son lot d’horreurs. Alors, guerre juste ? Si nous pouvions simplement la gagner, pour une fois…
La distinction entre des forces militaires qui effectuent des tâches de police et une police de plus en plus militarisée dans ses équipements et ses méthodes est-elle encore pertinente ?
Elle devrait l’être. L’utilisation par les forces de police de matériels de plus en plus sophistiqués ne doit pas donner l’impression qu’elles se militarisent, du moins en Europe. Il y a évidemment une montée en gamme des unités d’intervention, mais la priorité reste toujours de sauver des vies. En revanche, la nature des opérations militaires menées par les Occidentaux depuis le début des années 90, a conduit les armées à faire du maintien de l’ordre, avec les limites qu’on voit. De ce point de vue, d’ailleurs, le maintien en France d’une force comme la Gendarmerie est un avantage indéniable, qui permet d’opérer dans des environnements dégradés avec une authentique expertise judiciaire et des relations presque normales avec la population. Ça n’est évidemment pas le cas avec des troupes de choc, comme les marines américains, nos marsouins ou nos légionnaires.
« …les appels à déployer des unités de combat dans des villes françaises afin de lutter contre le narcotrafic a révélé, outre l’infinie bêtise de ceux qui réclamaient la troupe dans la rue, une profonde ignorance des réalités de l’action militaire et de ses finalités. On n’envoie pas une compagnie de fantassins aguerris dans un quartier pour arrêter mais pour tuer. »
Mais, là encore, il s’agit d’une évolution liée à un moment stratégique particulier pour les Européens, et surtout pour la France. Depuis plus de 20 ans, les déploiements de troupes terrestres dans le cadre d’actions offensives ont été très rares et il s’agissait presque toujours d’opérations de contre-guérilla (Afghanistan, RDC) ou d’appui à un gouvernement (RCI), avec des mandats internationaux. On est loin de la projection de forces afin d’imposer une volonté sans faille, et il s’agit plus d’opérations de police mal fagotées : les militaires ne peuvent judiciariser, et les policiers ne sont pas capables d’opérer dans une zone de guerre. Chacun son métier. À ce titre, les appels à déployer des unités de combat dans des villes françaises afin de lutter contre le narcotrafic a révélé, outre l’infinie bêtise de ceux qui réclamaient la troupe dans la rue, une profonde ignorance des réalités de l’action militaire et de ses finalités. On n’envoie pas une compagnie de fantassins aguerris dans un quartier pour arrêter mais pour tuer. La question des moyens à employer pour rétablir l’ordre se pose alors : sommes-nous prêts à faire tuer nos concitoyens pour ramener un peu d’ordre ? Je ne le pense pas.

Il semble, en effet, très clair qu’à ce jour, en France (et en Europe), personne ne semble préférer une injustice à un désordre. Permettez-moi, cependant, de reformuler la question : la distinction entre le crime crapuleux et le crime politique, entre la criminalité et le terrorisme, entre le terrorisme et la guérilla, en somme, entre les régions qui sont en état de guerre et celles qui ne le sont pas est-elle encore pertinente et durable partout en France (et en Europe) ?
La défense de l’État, en France, a en effet perdu de sa violence, sans doute parce qu’aucune force politique n’a décidé de l’abattre. En Allemagne pendant les années 70 contre la Rote Armee Fraktion, au Royaume-Uni contre l’IRA ou en Espagne contre l’ETA, les autorités n’ont pas hésité à aller très loin dans la répression. Le terrorisme que pratiquaient ces organisations, au nom de l’irrédentisme ou la révolution prolétarienne, était une menace directe contre l’État, ses institutions et ses représentants.
La croissance en Europe, à l’instar de ce que les États-Unis ont connu dans les années 70 et 80, d’une délinquance parfois audacieuse, a conduit à des pertes de souveraineté dans certaines périphéries. Malgré le discours officiel, tous les professionnels savent bien que certains quartiers sont interdits aux représentants de l’État, mais sans qu’il y ait le moindre projet politique derrière cette violence, tout au plus un mélange de criminalité et de désespérance sociale. On sait aussi, même si c’est mal, que le narcotrafic s’est substitué aux services de l’Etat dans quelques cités, mais là aussi sans qu’il y ait une volonté autonomiste. Par calcul, par lâcheté comme par incapacité, l’État s’en accommode, estimant qu’il s’agit d’épiphénomènes ne portant aucun danger réel pour sa survie. La distinction avec le terrorisme est là, tout comme elle réside dans l’expression de la violence.
Malgré les horreurs entendues, aucune des cités européennes gangrénées par cette déliquescence de l’autorité ne connaît les tueries entre gangs qui ont ensanglanté les États-Unis il y a vingt ans, décrites au cinéma (Colors, de Denis Hopper, Boyz n the hood, de John Singleton ou même Grand Canyon, de Lawrence Kasdan). Du coup, si l’État européen a tort de laisser filer la situation, il n’est pas encore confronté à un défi violent qui justifie de franchir un pallier.
Quelles seront demain, selon vous, les ruses de la raison d’État en matière d’usage de la violence ?
Difficile à dire, tant le moment stratégique est unique. Pour l’heure, nos gouvernants essayent, dans une démarche plutôt honnête – certains diront qu’elle est naïve ou candide – de justifier nos opérations avec de vrais arguments, mais nos engagements extérieurs sont de plus en plus rares, et nous évitons autant que possible de mettre le pied dans les bourbiers. L’Histoire pourrait bien nous rattraper, et il est bien illusoire de considérer que les conflits entre États sont de l’ordre d’un passé révolu. En Asie, en Afrique, au Moyen-Orient, les guerres interétatiques sont là, larvées ou sur le point de démarrer, et personne ne se pose, dans ces régions, les questions qui agitent les Occidentaux. Entre la Chine et le Japon, par exemple, la propagande des deux camps, très classiquement, fait assaut de nationalisme et d’accusations plus ou moins sérieuses.
Si la raison d’État est pratiquée avec talent, elle n’a pas à apparaître sur la place publique. Ces choses-là se font discrètement, quand elles se font.

La Renaissance et l’époque baroque concevaient la raison d’État comme agissant par le coup d’État dont tout l’intérêt était d’être public et théâtral parce qu’étant une leçon intelligible par tous. Ainsi, même les princes protestants ont admiré la Saint Barthélemy. Vous évoquez l’honnêteté des gouvernements actuels. N’est-elle pas la conséquence d’un alignement des gouvernants sur la morale commune ? Dit autrement, si tout le monde, hier, pouvait comprendre comment pensaient les rois ; aujourd’hui, les rois ne pensent-ils pas comme tout le monde et n’est-il pas dangereux de voir les critères de la morale privée devenir ceux des décisions politiques ?
« Pouvez-vous embrasser vos enfants, serrer la main d’un retraité sur un marché et ordonner un raid sur une planque de jihadistes dans un pays lointain dans le seul but de les tuer ? »
Percy Kemp vient justement de publier un petit ouvrage délicieusement cynique à l’attention de nos gouvernants afin de leur redonner le goût de l’action, y compris cynique. La question de la morale commune est passionnante. Notre fonctionnement politique nous conduit, de plus en plus, à désigner des hommes « normaux » pour nous gouverner alors que 1/ il ne faut pas être commun pour vouloir gouverner et 2/ il ne faut pas être commun pour pouvoir gouverner. Le pouvoir rend fou, dit la soi-disante sagesse populaire. On sait en tout cas qu’il corrompt, mais il faut surtout être conscient qu’il oblige à faire des choix. Être maire d’une ville de province, même efficace, fait-il de vous un leader national, et plus encore international ? Pouvez-vous embrasser vos enfants, serrer la main d’un retraité sur un marché et ordonner un raid sur une planque de jihadistes dans un pays lointain dans le seul but de les tuer ? Le Président a agréablement surpris bon nombre de professionnels en autorisant l’opération en Somalie, ou en ne reculant pas au Mali. Personne, par ailleurs, n’avait été surpris par le volontarisme, parfois un peu brouillon, de son prédécesseur.
Cela dit, les impératifs de la démocratie occidentale, aussi bien lors des phases électorales que lors de l’exercice du pouvoir, font que vous devez être capable de décider d’actions impossibles à divulguer sans être trop impacté. Il faut découvrir l’extrême violence du monde, son infinie complexité sans être emporté par le flot – et en gardant la foi et la morale publique qui vous ont conduit là.
Boîte noire :
- L’affaire Mahé, un ordre illégal, trois condamnés, un acquitté ;
- la Science Des Princes selon Gabriel Naudé ;
- Le Prince selon Percy Kemp ;
- la Théorie du partisan selon Carl Schmitt ;
- le Stand Alone Complex.

Manifestation du 5 mai : sous les pavés, la Rage
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