La revue est-elle le futur du journalisme ? Entretien avec Adrien Bosc, fondateur de Feuilleton

Publié le 17 février 2014 à 10:59 par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 3

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Bientôt trois ans d’existence et déjà une solide réputation pour Feuilleton, revue trimestrielle française dont le parti pris est de marier fiction et non-fiction, en publiant surtout des traductions de nouvelles et de longs reportages étrangers. Nous avons rencontré son fondateur Adrien Bosc, pour discuter d’une revue qui refuse l’appellation de « mook » et dit beaucoup de la situation des médias français.

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Le premier numéro de la revue.

Comment avez-vous lancé Feuilleton ?

J’ai un parcours qui est lié à l’édition, pas du tout à la presse. Après mes études, j’ai fait mon premier stage aux éditions Allia, qui a débouché sur un travail de collaboration avec Gérard Berréby. Très vite, des affinités ont émergé entre nous deux, donc on s’est retrouvé sur des projets en commun. Lui à ce moment-là lançait sa petite collection à trois euros – même s’il récuse le terme de « collection » –, avec notamment des traductions de grands reportages américains. Je devais avoir vingt-quatre ans à ce moment-là et j’ai décidé de quitter le poste que j’avais dans une autre maison d’édition pour monter Feuilleton, qui était une idée que j’avais depuis un moment. J’ai monté la structure assez rapidement, en 2010. Ça a mis un an en gestation à partir d’un numéro zéro pour réunir des actionnaires.

Quelle influence a eu Gérard Berréby sur votre travail ?

Elle est fondamentale. L’avantage avec lui, c’est qu’il ne cherche pas de fils spirituel. Et moi je ne cherche pas de père spirituel, donc ça arrange déjà pas mal les choses. Je ne le considère pas non plus comme mon mentor, il n’y a pas de termes comme ça entre nous. Il a su directement abolir les frontières d’âge, ce qui m’a permis de le considérer davantage comme un collaborateur, sans déférence. Si les accords entre nous, sur l’éditorial par exemple, n’aboutissent pas, il n’y aura pas de rapport d’âge qui va s’imposer, c’est surtout la meilleure idée qui émerge. C’est assez agréable.

Je me reconnais entièrement dans sa ligne éditoriale, qui n’en est pas vraiment une, cette idée d’un catalogue qui s’explique par lui-même. Je crois qu’il cite d’ailleurs Baudelaire : « …et alors il en ressort une terrible moralité. » Moi ce que j’aimais c’était cette alliance entre une extrême exigence éditoriale, c’est-à-dire pouvoir éditer Debord ou les situationnistes comme Jorn ; et en même temps remporter un succès énorme avec Les Miscellanées de Mr Schott ou éditer Le Zibaldone, de Leopardi – ce que personne n’avait osé faire, y compris dans d’autres pays. J’aime cette alliance, qu’on pourrait considérer comme de l’édition exigeante – presque trop, dirait-on –, et en même temps une popularité qui passe aussi par son format, des livres accessibles. Donc je me suis reconnu une filiation, l’envie de faire quelque chose comme ça.

« Je ne crois pas beaucoup à l’influence de l’actionnaire sur l’éditorial. »

Et puis j’étais lecteur de journaux comme le New Yorker, Harper’s… l’identité de Feuilleton est vraiment partie de là, de cette volonté de faire traduire ces reportages qui n’étaient pas traduits, ni par Courrier International, qui le font de temps en temps mais qui coupent, ni par GQ ou Vanity Fair, qui coupent eux aussi parce que les formats américains sont vraiment trop longs pour eux. Nous on voulait rendre justice à ces formats qui méritent d’être publiés d’un seul tenant. Gérard le faisait déjà dans sa petite collection et, si l’on doit continuer sur la filiation, évidemment lorsque je l’ai vu publier David Grann, que ce soit Le Caméléon ou Le Crime parfait, qui sont vraiment des reportages extraordinaires, William Langewiesche avec La Conduite de la guerre ou Charles C. Mann et La Montée des eaux, il confirmait quelque chose que je sentais aussi : ces reportages se trouvent dans les limbes de l’édition. Trop courts pour faire l’objet d’un vrai livre, trop longs pour être intégrés à un magazine. Donc il fallait trouver un format hybride pour les intégrer.

Comment la revue est-elle financée ?

Avec mon bâton de pèlerin, en 2010, j’ai fait un numéro zéro fait de bric et de broc et une rupture conventionnelle de contrat, dont la somme a permis l’impression dudit numéro. Parce que je partais du constat, je pense assez juste, qu’à Paris il y a beaucoup de gens qui ont des idées, mais peu qui vont au bout. Donc l’idée c’était d’aller voir des actionnaires avec quelque chose de cohérent, de leur dire : « Si on a réussi à le faire avec à peu près rien, ça risque d’être bien avec des moyens. » C’est la différence avec un projet lambda où on arrive avec plein d’idées mais peu de matière. Ce numéro zéro a été fait entre juin et octobre 2010, et à partir d’octobre, avec ça en main, je suis allé voir différents actionnaires, tous ciblés en fonction de ce qu’ils pouvaient apporter de différent à l’entreprise. Plus qu’un apport d’argent, il fallait qu’ils aient aussi un apport stratégique au cas où nous compterions nous développer autrement. Et il fallait qu’il y ait une cohérence dans l’actionnariat.

On est donc allé voir Victor Robert, qui est journaliste à Canal + et qui a eu l’idée de L’Effet Papillon, donc l’idée d’une actualité un peu plus décentrée, moins franco-française. Il y a eu Gérard évidemment, qui était très enthousiasmé par le projet qu’il voyait naître ; Olivier Diaz, qui est un avocat de chez Darrois et Villey, qui nous a permis de monter plus facilement la structure juridique ; Pierre Bergé, qu’on est allé voir en raison de son actionnariat historique dans Courrier International, dont il est le premier actionnaire, ce qui nous semblait logique puisqu’on voulait faire un peu le Courrier International des revues ; et puis moi-même évidemment, parce qu’il y avait le souhait, et de Gérard, et de moi, qu’il reste 51% entre mes mains pour une indépendance éditoriale totale – même si de fait je ne crois pas beaucoup à l’influence de l’actionnaire sur l’éditorial. C’était surtout pour ne laisser aucun doute à ce sujet à la presse, parce qu’on savait très bien qu’il y aurait une suspicion vis-à-vis de l’actionnariat. Il y en a toujours.

C’était une levée de fonds de 180 000 euros, qui s’adjoint à un emprunt auprès de HSBC à l’époque, via le fonds OSEO – qui est une aide aux entreprises –, de 90 000 euros. Ce qui a permis en fait de financer un départ assez fort de la revue, sur les présentoirs, sur le site internet… et un an de fonctionnement. L’idée était d’avoir une sérénité sur un an au moins pour pouvoir imposer ce qu’on voulait faire.

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Adrien Bosc, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

Combien êtes-vous de salariés ?

Nous ne sommes que deux. C’est une toute petite boîte et on n’a pas d’ambition démesurée. Nous ce qu’on veut, c’est que ce soit injecté dans la revue. C’est un peu gros de dire ça, mais on n’a pas besoin de plus. Les graphistes avec qui on travaille ont le souhait d’être indépendants, ils ont leur propre studio et ils travaillent très bien comme ça. On n’a pas besoin d’intégrer quelqu’un. Évidemment, ça soulagerait en secrétariat de rédaction ou des choses comme ça, mais il n’y a pas une nécessité absolue. On préfère injecter l’argent dans l’éditorial… Donc c’est une toute petite structure avec uniquement des appels en externe, mais c’est logique pour une revue qui est trimestrielle, l’autre (Desports, ndlr) qui est semestrielle, et qui ont le souhait de ne pas se contraindre à des contributions régulières. Si vous regardez les sommaires de Feuilleton, ça change à peu près à tous les numéros, il y a très peu d’auteurs qui reviennent. Ce n’est pas du tout une volonté d’exclure, mais plutôt de pluralité dans les voix. Pareil pour Desports.

Comment ont évolué ses ventes ?

Le premier numéro de Feuilleton s’est vendu à peu près à 15 000 exemplaires. C’était assez fort pour une revue, et même au-delà de nos espérances. On avait un point mort à 12 000, donc on tablait plutôt à ce niveau-là. Il y a eu une chute entre le premier et le deuxième numéro, ce qui est logique. On aurait évidemment souhaité une stabilisation à ce niveau-là, mais ça s’est plutôt stabilisé à 10 000 ensuite. Et là, évidemment, Feuilleton paye un peu une concurrence accrue dans ce secteur, et un certain manque d’identification. Avant, lorsqu’on était à trois ou quatre revues, il était assez facile de nous identifier sur les tables. Aujourd’hui, je ne les compte plus, on doit être à quinze ou seize. Donc cette chute est logique.

« Il y a des développements qui permettent de palier à la baisse des ventes. »

Là, la revue est plutôt entre 6 et 7 000 exemplaires, ce qui est bien pour une telle revue, mais cela nous a demandé de réduire notre pagination (qui est passée à 192 pages). On regrette cette baisse, bien sûr, et on travaille pour améliorer les choses. On est de plus en plus ancrés au sein d’une multitude de revues sur les tables, on aurait sans doute intérêt à nous en écarter. On commence à travailler sur des outils de vente qui en sont éloignés. Mais ce sont des revues qui sont faites pour être lues en trois mois, logiquement, donc on ne peut pas en acheter quatre.

On sait en tout cas que nous avons un lectorat très attaché à la revue, très attaché à son identité, son côté inclassable et coq-à-l’âne, qui passe d’un sujet à l’autre sans volonté de cohérence, ou plutôt d’une cohérence qui émergera à la fin – comme je le disais pour le catalogue d’Allia. Au fait qu’il y ait des nouvelles aussi, d’auteurs connus et d’auteurs méconnus qu’on essaie de mettre en lumière. Et au fait qu’on soit sur de l’actualité internationale. Et puis il y a un vrai attachement à son graphisme, ses couvertures qui sont toujours très marquées, avec le même graphiste, Mike Lemanski.

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Le premier roman publié aux éditions Du Sous-Sol.

Comment comptez-vous palier cette baisse des ventes ?

On a fait des choix qui se sont imposés assez vite. Dès le cinquième numéro, on est passé à une pagination réduite de 192 pages. Je trouvais l’objet trop imposant, ça a permis de baisser notre point mort, et donc de s’adapter à cette baisse. Après, on a une structure extrêmement légère, donc même en cas de chute des ventes on n’a pas d’angoisse absolue en termes de salaires à l’intérieur de la revue. C’est une petite structure aussi pour ça, parce qu’on ne peut pas se le permettre, en tout cas si on veut durer. Et l’ambition, c’est quand même de faire quelque chose qui s’impose aussi par la durée.

À cela s’est ajouté aussi la création d’une autre revue, Desports, qui marche plutôt bien, et d’une maison d’édition – qui existait déjà, puisqu’il a fallu faire une maison d’édition pour publier Feuilleton –, pour publier des livres autour de la revue. Ce mois-ci et en mars sortent une première anthologie de reportages de Gay Talese, ce grand reporter américain qui est un peu méconnu en France mais qui est l’équivalent de Tom Wolfe aux États-Unis. Il est considéré comme le père du nouveau journalisme, sans l’avoir lui théorisé. C’est donc le premier livre qu’on sort en non-fiction, et en fiction on sort un roman américain de Ben Marcus qui s’appelle L’Alphabet de flammes. On va aussi commencer à regrouper les articles de Feuilleton dans des anthologies de poche, des choses comme ça qu’on fera nous-mêmes, donc il y a des développements qui permettent de palier à ça. Il y a également l’abonnement, qui est vraiment un levier et sur lequel on va beaucoup plus travailler et insister, parce que pour nous ça se joue là en ce moment, aussi.

Ce n’était pas le pari à la base ?

Ce n’est pas ça, c’est qu’avec la petite structure que nous sommes, on a beaucoup misé sur l’éditorial, sur les librairies, on a fait beaucoup d’efforts dans ce sens-là, et là on a le souhait de regrouper beaucoup plus de choses. On l’avait évidemment travaillé mais disons qu’on va amplifier ce mouvement sur 2014.

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Adrien Bosc, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

Vous n’aimez pas beaucoup l’expression « mooks » ?

Déjà, la première apparition de ce terme en France est liée à Autrement, la maison d’édition, qui a édité la première revue de ce type, qui s’appelait Le Mook et dont on a un peu oublié l’histoire. Parce que XXI est arrivé à grand renfort de : « On vient de créer un truc tout à fait nouveau, c’est une revue que vous ne verrez pas ailleurs. » Alors que six mois avant il y avait eu Le Mook, qui n’a pas marché. Et c’était une revue-livre, avec de l’illustration, un graphisme différent.

« Ça me fatigue qu’on présente comme quelque chose de nouveau quelque chose qui ne l’est pas. »

C’est un terme qui vient du Japon je crois, où ce type de publications entre le livre et le magazine étaient à la mode dans les années 1980. Moi je le récuse parce que j’ai vu qui a sauté dessus tout de suite. C’est-à-dire les journalistes très branchés marketing, qui avaient un besoin urgent de regrouper tout cela dans un ensemble. Donc j’ai été un peu embêté par la façon dont les journalistes s’en sont emparés. Le terme est moche, en soi, mais ça ce n’est pas très grave. Disons que ce sont les pires revues qui sont arrivées sur le marché en se réclamant de cette filiation, parce qu’elles avaient besoin de se trouver une famille ou je ne sais quoi. Je crois que le plus ridicule, c’était la revue Long Cours, qui était une resucée de tout ce qui s’était fait avant eux, qui mélangeait un peu de XXI, un peu de Feuilleton, un peu de Schnock… assez intelligemment pour ne pas trop que ça se voit. Ils font un pot-pourri de tout ça, ils sortent leur truc, ils sont dans le groupe Roularta – donc pas trop d’inquiétude –, ils mettent une pub Hermès en quatrième de couverture – donc ils dénaturent complètement ce qu’était la revue –, ils sortent à grand renfort de publicité dans L’Express… et derrière ils clament : « On est un mook ! On est un mook ! » Donc tant qu’on peut s’écarter de ces gens-là, moi ça m’arrange.

Et puis ça existe depuis des siècles en Angleterre ou aux États-Unis ce type de publications, ça s’appelle un quarterly, soit un trimestriel. On pourrait très bien dire « un trimestriel » en France. Donc quand on me demande de quoi Feuilleton est héritier, je réponds de Granta en Angleterre, du New Yorker, du Believer… c’est-à-dire des revues qui ressemblent à ça. Il existe un précédent à XXI en Angleterre qui s’appelle Granta, une revue créée dans les années 1970-80 entre livre et magazine avec du grand reportage, des gens comme Kapuscinski, comme Salman Rushdie, avec à sa tête un mec assez génial qui s’appelle Bill Buford, qui après est devenu l’éditeur du New Yorker. Et ça a été un succès, ils vendaient 100 000 exemplaires par numéro dans les années 1980-90, jusqu’à une stabilisation vers 50 000 désormais, mais c’est énorme pour une revue. Donc le modèle c’est Granta, ça me fatigue qu’on présente comme quelque chose de nouveau quelque chose qui ne l’est pas.

Adrien Bosc

Adrien Bosc, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

Ce n’est pas banal de publier des auteurs comme Don DeLillo. Comment faites-vous ?

Ce qui serait étonnant c’est que j’en sois l’éditeur, ce qui n’est pas le cas. Par contre, avoir des bons rapports avec les éditeurs français parce qu’on prévient toujours quand on a repéré un article ou une nouvelle qu’on aimerait republier, avoir une démarche élégante vis-à-vis de ces gens-là et les prévenir au fur et à mesure des publications… après, être en lien avec les agents, faire des propositions, c’est ce qui a permis assez vite d’avoir ces auteurs-là ; les repérer et les lire dans les revues anglo-saxonnes, être aux aguets – et ça c’est la grande force de Gérard Berréby sur la rédaction en chef – de ce que font les traducteurs, de ce qu’ils lisent… La revue est ouverte aux quatre vents. On ne jette pas notre dévolu d’emblée sur de grands noms, il suffit de nous convaincre et beaucoup de propositions viennent des traducteurs. Il est important qu’il n’y ait pas de mépris envers les gens qui nous entourent et qu’on reste à leur écoute.

Pourquoi publiez-vous à la fois de la fiction et de la non-fiction ?

C’est le but dès le départ. Parce qu’on a une identité qui est plus anglo-saxonne que française. C’est ce que j’aimais dans le New Yorker, la possibilité de pouvoir lire un grand reportage de Joshua Foer, un grand reportage de David Grann et, quelques pages plus loin, une nouvelle de Alice Munro ou de Jonathan Franzen. Je trouve que d’avoir les deux en regard apporte quelque chose en plus. Déjà, ça relève le niveau de la littérature en général. On se demande souvent pourquoi la littérature américaine connaît un essor plus important : eh bien entre autres parce que la nouvelle est une des écoles du roman. Il y a une émulation collective très forte qui existe depuis des années et des années à travers des journaux hebdomadaires ou mensuels qui se vendent très bien, comme Harper’s, comme le New Yorker, comme Esquire, qui publient assez fréquemment des nouvelles.

« Feuilleton n’est pas une revue qui marche toute seule. Elle a besoin d’être défendue. »

Donc moi j’aime marier les deux et je crois que notre lectorat aussi. Après, j’aime aussi mélanger invraisemblance et vraisemblance. Et c’est une réflexion qu’on s’est faite assez rapidement avec Gérard, qu’on n’avait pas calculé en le faisant, mais dans le premier numéro, l’invraisemblance a été plutôt du côté du reportage. On traduit beaucoup d’articles américains, et ils ont cette tendance à chercher l’histoire qui va sembler invraisemblable, « bigger than life ». Dans le premier numéro, il y avait un article de William Langewiesche qui s’appelait Le Diable à 37 000 pieds, qui traitait d’un crash aérien entre un jet et un Boeing en Amazonie, où le trafic est quasi-nul, qui se sont percutés au-dessus d’un camp d’Indiens Kayapo. C’est une espèce de rencontre fortuite et tragique entre l’ultra-technologie et le primitif, et quelque chose qu’on peut trouver invraisemblable. Il y a cette phrase d’Aharon Appelfeld, un écrivain israélien, qu’on avait mise en exergue une fois et qui est extraite d’une nouvelle qu’on a publiée qui s’intitule Vers Prague et retour : « La réalité est toujours plus inventive que la fiction. » Je crois que c’est très vrai.

Et donc dans le premier numéro vous aviez ce reportage et cette nouvelle de Franzen qui était là, ras de plancher, sur la vie quotidienne d’un new-yorkais à Paris. Finalement, c’était presque un reportage en soi, naturaliste. J’aime bien cet entremêlement qui brouille parfois la frontière entre les deux. D’ailleurs on est allé au bout de la logique en publiant un article un peu bidonné volontairement – c’était précisé à la fin –, qui racontait l’histoire de ce faux Paris qui a été construit en 1917 à l’Est de Paris pour que les bombardiers allemands voient Paris avant Paris : c’était un leurre. On avait demandé à Bruce Bégout de faire ce reportage, un historique de ce faux Paris, c’était une histoire assez incroyable. Et puis Bruce s’amusait tellement qu’il nous a demandé s’il pouvait broder autour de la réalité, et il a inventé toute une histoire et des personnages. Comme c’est un écrivain qui joue sur cette notion de faux-semblant, on a accepté.

Est-ce que le choix du support papier était une évidence pour vous ?

Oui, mais c’est aussi parce que je viens de l’édition. Il me semble que la librairie, en mode de diffusion et de relais vers le lecteur, est beaucoup plus fiable actuellement – beaucoup plus intéressante en tout cas – que ce qui se passe en kiosques. Il y a un rapport de prescription du libraire qui est très fort. S’il n’aime pas un livre ou une revue, il ne les met pas en avant. C’est ce qui nous différencie aussi parfois d’autres revues, cette possibilité de se retrouver dans certaines librairies en caisse, parce qu’il y a un coup de cœur du libraire, parce qu’il met un mot dessus. C’est une aide à la diffusion qui se paye en kiosques, en relais ou en Fnac, et même sur Amazon. Dans la librairie indépendante, qui est finalement le secteur de la librairie qui se porte le mieux actuellement, parce qu’elle a su se renouveler et faire des choix, il y a une réelle visibilité pour la revue. L’évidence est aussi là. C’est ce qui peut faire que dans la même rue, vous pouvez avoir deux libraires, dont un qui n’aime pas Feuilleton et un qui l’aime : le premier en vendra trois, parce qu’il n’aime pas la revue et ne l’expose pas, et puis l’autre en vend cent. Il n’est pas question de typologie urbaine, de marketing et tout ça, c’est un simple facteur humain.

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La couverture du numéro 10, par Mike Lemanski.

Ce sont des chiffres pris au hasard ?

Non, ce sont des choses qui ont existé dans Paris. Et ça arrive aussi dans des librairies mal gérées. Par exemple, la librairie Bisey, à Mulhouse, est une excellente librairie, Feuilleton y marche très bien. Alors que dans la Fnac qui était en face et qui a fermé, ou dans le Chapitre à côté, qui est maintenant revendu, ça ne se vendait pas parce qu’il n’y avait personne pour le défendre. Ce n’est pas une revue qui marche toute seule. Elle a besoin d’être défendue. D’où le choix du papier.

Et il y avait une véritable conviction autour de ça. À la dématérialisation répond toujours une espèce de mouvement contradictoire. C’est-à-dire que plus on est dans la rapidité et dans la dématérialisation, plus y répond une demande surannée. Et, sans vouloir être prétentieux, on citait pour illustrer ce principe l’essai d’un spécialiste des médias allemand du début du siècle qui s’appelait Wolfgang Riepl, et dont l’ouvrage s’intitulait « De la circulation de l’information dans l’Antiquité, plus précisément chez les Romains » – c’est pour ça que je dis que ça peut sonner prétentieux. Il explique qu’un nouveau média ne supplante jamais l’ancien mais l’oblige à se radicaliser sur ce qui fait sa spécificité. Dit comme ça, c’est très juste sur ce qui se passe actuellement. La radio n’est jamais morte de l’arrivée de la télévision. L’arrivée d’internet a radicalisé les journaux sur ce qui fait leur spécificité. Et ceux qui sont en train de crever sont ceux qui ne se sont pas radicalisés.

Notre spécificité c’est le point de vue ? Envoyons des journalistes sur le terrain, faisons des longs reportages… C’est le papier ? Faisons plus de papier. C’est l’objet ? Partons vers plus d’objets. Donc finalement, l’arrivée de ces revues symbolise ce mouvement de radicalisation.

Quel usage faites-vous alors de votre site internet ?

Minime. C’est un relais pour nos actualités, on y présente le chapeau des articles, l’illustration principale, les trente premières lignes… mais l’idée c’est plus que le site renvoie vers la revue. C’est un joli site, on en est content, mais il n’est pas très actif, ce n’est pas l’idée.

Vous n’imaginez pas vous développer de ce côté-là ?

En tout cas si on le fait, on le fera différemment. On ira trouver des gens qui ont envie de monter quelque chose de différent sur internet, mais on ne fera pas comme les autres. Ça ne nous intéresse pas.

La presse et l’édition souffrent-elles du peu d’attention accordée généralement à la forme ?

Oui, complètement. La plupart des magazines sont moches. Les chartes éditoriales sont bâclées, il n’y a plus aucun respect de principes typographiques – aussi bête que ça puisse paraître –, la plupart sont assez ratés, même les nouveaux en kiosque. Et même dans ce qui se fait maintenant en revues, comme certaines arrivent avec l’envie de faire un peu la même chose mais qu’elles le font moins bien, ça devient moche. Peu de choses dénotent. Après, moi j’aime ce que fait la presse américaine, je trouve que les chartes sont léchées, qu’il y a un vrai respect de ça… Je ne vais pas vous servir un discours pro-atlantiste sur le mode : « C’est toujours mieux là-bas. » Mais bon, force est de constater qu’ils s’en sortent mieux de ce point de vue.

« Je crois que c’est presque honteux pour nos journaux, quand ils se mettent à lire les publications étrangères, de voir la différence de niveau entre ce qu’ils publient et ce qui est publié là-bas. »

Après, sur ce qui est arrivé en modèles français intégrés, c’est plutôt enthousiasmant. Le Vanity Fair en France, j’attends de voir, mais il y a des reportages qui n’ont pas été mal, il y a des plumes que j’apprécie qui ont écrit dedans, qui ont fait des longs reportages. Si la place est au long, tant mieux. Et les photos sont léchées. Je trouve plus intéressant d’ailleurs que ce soit sur la photo, puisque toutes ces revues ont fait le pari de l’illustration, ce qui a créé une espèce de mode autour de chaque portrait qui maintenant va être redessiné, on a même ça maintenant dans la presse en kiosques. Dans Feuilleton on en a marre et on commence à mettre de plus en plus de photos parce qu’on se dit que ce n’est plus dans cette mode qu’il y a une avant-garde. Ce n’est plus aussi intéressant, il va falloir mélanger les deux.

Après, il est encouragent de voir que les illustrateurs qui travaillent avec nous ou avec XXI travaillent de plus en plus avec les magazines, il y a quand même une sorte d’émulation collective qui est bonne à prendre. Dans le dernier Vanity Fair, j’ai vu des illustrations d’Aleksi Cavaillez, que j’adore et qui travaille beaucoup pour Feuilleton et Desports, je suis content que ces revues-là puissent donner un peu le la. Les illustrateurs commencent à vivre un peu mieux et le niveau général monte.

Quel rapport entretenez-vous avec vos illustrateurs ?

On essaie le plus possible de les renouveler, il y a très peu d’illustrateurs qui reviennent à chaque numéro. On a un rapport avec eux qui est le même que ce que je disais pour les traductions : il y a une page « contact » sur Feuilleton, on reçoit tous les jours des propositions de sujets, des propositions de traductions, des propositions de portfolios ou des propositions d’illustrations.

Donc il y a des illustrateurs dont on reçoit directement les propositions et d’autres qu’on repère dans d’autres publications, étrangères ou françaises. On essaie aussi de chercher des illustrateurs qui ne sont pas forcément présents dans les autres revues. Mike Lemanski, c’est quelqu’un qu’on a vraiment amené en France, mais qui est très connu en Angleterre et aux États-Unis.

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Desports, l’autre revue d’Adrien Bosc.

Pourquoi d’après vous les médias français publient-ils si peu d’auteurs étrangers ?

C’est vraiment lié à la spécificité de notre revue. On ne peut pas leur reprocher de faire de la création originale, c’est même plutôt à nous qu’on pourrait répliquer qu’il est facile de publier des auteurs étrangers. En fait, s’il y avait un journal en France qui avait, avec de la création originale, le niveau de ce qu’on publie en reportages, ce serait tant mieux. Mais je ne crois pas que ce soit le cas. Je crois que c’est presque honteux pour nos journaux, quand ils se mettent à lire les publications étrangères, de voir la différence de niveau entre ce qu’ils publient et ce qui est publié là-bas. Déjà, les journalistes bossent beaucoup plus, même s’ils ont sans doute plus de moyens pour bosser. Quand on voit combien payent les journaux pour des reportages, ça ne pousse pas à l’exigence…

« L’ego des patrons de presse, c’est la gangrène du journalisme. »

Après, on essaie de varier les deux chez nous, on a un quart de la revue qui sont des créations originales, avec des gens comme Philippe Vasset, Bruce Bégout, Oliver Rohe… Tout le monde se disait héritier du nouveau journalisme américain, bah on voulait montrer ce qu’était l’original, quitte à faire rougir ceux qui ne sont pas au niveau de cet héritage. Parce qu’aussi il y a une exigence sur le fact-checking, au New Yorker par exemple qui a un service dédié. En France, il y a des articles bidonnés qui peuvent passer pour bons parce qu’il n’y a pas ce niveau-là de vérification. Voilà pourquoi on traduit. Après, que les autres ne traduisent pas, je comprends, mais qu’au moins ils fassent de bonnes choses.

Et il y en a, mais le problème c’est que ça devient rarissime. En fait, on voit que dans chaque service International des journaux français, il y a trois ou quatre grands reporters qui rongent leur frein parce qu’on ne leur laisse pas de place. Ils viennent nous contacter après ou ils contactent XXI et d’autres revues en disant : « On a un long reportage mais on ne peut pas le placer. » Et quand ils y parviennent, on le voit, ça relève d’un coup le niveau du journal en général. Ils ont tout intérêt à multiplier ça.

Quel est le problème majeur de la presse française ?

Je pense qu’il y a un problème d’exigence en général. En France, on est plus dans une tradition de l’édito, ce qui exaspère la plupart des lecteurs je pense et qui explique le rejet des journalistes. L’ego des patrons de presse, c’est la gangrène du journalisme. À chaque page, vous avez quelqu’un qui est là pour donner son avis sur le monde, et qui donc considère que son avis vaut plus que la plupart des avis. Moi je ne vois pas quelle est la légitimité de ces gens. Parce que ce n’est même pas la légitimité d’un journaliste de terrain, ce sont des gens qui passent d’un plateau de télé à un plateau à radio en taxi, qui passent une heure en conférence de rédaction, et entre deux portes écrivent un édito dans lequel ils s’insurgent contre les charges sociales… C’est tellement français ce truc-là, cette presse d’opinion. C’est pour ça qu’on ne fait pas d’édito dans Feuilleton, c’est un exemple de ce qu’on déteste dans la presse. Enfin si, on en a, mais on s’est dit qu’on allait mettre un éditorial d’outre-tombe, pour donner la parole à des classiques qui disent bien mieux les choses sur l’actualité parce que l’actualité est cyclique. Le problème de la presse française, je crois que c’est cette presse d’opinion.

Desports, la plume et les crampons

par Adrien Bosc

En 1960, Pier Paolo Pasolini, inconditionnel du Bologna Football Club 1909, affirmait : « Le sport est un phénomène de civilisation tellement important qu’il ne devrait être ni ignoré ni négligé par la classe dirigeante et les intellectuels. »1 Un an après le lancement de la revue Desports, nous restons convaincu de la justesse de cette affirmation. L’ambition qui fut la nôtre au commencement de la revue reste intacte, réconcilier sport et littérature, battre en brèche l’a priori d’un clivage entre les deux domaines. En juin 1924, Albert Londres, après avoir décrit l’enfer des bagnes, entreprend de suivre le Tour de France et ceux qu’il appelle « les forçats de la route ». De la dénonciation de ce « tour de souffrance », aucune rupture, mais l’évidente continuité d’un travail journalistique, cheviller cette même ambition de « tremper la plume dans la plaie ». Père du grand reportage, Albert Londres abolit les frontières entre sujets dignes et futiles : seule l’histoire prime. Noblesse du journalisme de terrain, grand reportage par excellence, des liens indéfectibles unissent d’emblée le sport au journalisme.

Entre 1954 et 1958, Antoine Blondin avait « colonne ouverte » à L’Équipe, sa chronique singulièrement différente du reste du journal portait le titre « La Semaine Buissonnière ». Des reportages à mi-chemin entre journalisme et littérature. Rigoureux dans les faits, l’écrivain s’ingéniait à décrire l’événement en lui offrant une dimension nouvelle, romanesque dirons-nous simplement. Ainsi de ce match de football au beau milieu du Finistère, sous la pluie, opposant des amateurs. Exercice de style, l’écrivain transfigurait le réel. D’abord réticent à cet esprit nouveau, l’ensemble de la rédaction s’engage dans cette voie et écrit les plus belles pages de l’histoire de ce journal. Depuis, nombreux sont les journalistes, les écrivains qui ont célébré le sport et l’ont extrait de ce no man’s land où l’intelligentsia l’avait parfois rangé avec dédain : Norman Mailer et son Combat du siècle, Jean Hatzfeld dans le quotidien Libération, Ryszard Kapuscinski et sa Guerre du Foot, et plus récemment, Bernard Chambaz dans Plonger. Tous récuseraient sans nul doute le terme de « journaliste sportif », ou pire : « écrivain sportif », rétifs aux cloisons si peu semblables à nos vies, ils sont journalistes, écrivains, et le sport qui, parfois fait éruption dans leurs œuvres, plus qu’un prétexte et un tremplin à raconter autre chose, à dépasser le simple fait.

Voilà l’ambition première de la revue Desports telle que nous l’avons souhaité dès le départ avec Victor Robert, le sport comme un tremplin à raconter tout autre chose : raconter le Yémen à travers un reportage sur le saute-chameau (et oui !) de Samuel Forey ; un autre histoire de l’Italie à travers les pages de la Gazzetta dello Sport parcourues par Bernard Chambaz ; revenir sur le siège de Sarajevo en écoutant Élisa Mignot nous conter les jeux d’hiver de Sarajevo et le devenir des installations olympiques pendant et après le conflit, etc. La revue est née ainsi, après avoir publié dans la revue Feuilleton un reportage de Philip Gourevitch sur l’équipe cycliste du Rwanda, « Les Grimpeurs », ainsi qu’un portrait de Mike Tyson, « Tyson en banlieue », nous avons reçu de nombreux témoignages enthousiastes, lecteurs, libraires, journalistes, nous laissant supposer qu’il y avait sans doute une nécessité de faire entendre le sport autrement, de créer cette revue « à lire avec marque-page ».

1 Les Terrains, Pier Paolo Pasolini, éditions Le Temps des Cerises.

Boîte noire

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À propos des auteurs

Nicolas Prouillac

Nicolas ProuillacRédacteur en chef adjoint (Culture) – Auteur et cinéphile, car « le cinéma est une illusion qui rachète toutes les autres », comme aurait pu l’écrire Cioran s’il n’avait pas passé son temps à écouter Bach.

Arthur Scheuer

Arthur ScheuerFondateur et Directeur de publication.



3 réponses à La revue est-elle le futur du journalisme ? Entretien avec Adrien Bosc, fondateur de Feuilleton

  1. Osef

    Je trouve ça très étrange de dire qu’on ne croit pas à l’influence de l’actionnariat juste après avoir cité Bergé qui, depuis qu’il est entré au capital du Monde, a donné une impulsion aux combat sociétaux menés par ce journal, qu’il n’avait pas avant, c’est un fait. A part ça, je ne connaissais pas cette revue. Je ne suis pas entièrement convaincu par le discours car j’ai l’impression de l’avoir déjà entendu, à chaque fois par des personnes qui disaient se distinguer (Revue XXI, Au fait..) Je vais quand même y jeter un œil pour me faire une opinion.

  2. Bonjour,
    Je lis cet entretien avec attention, je suis journaliste et il me semble aussi que pour quantité de raisons, les revues ont encore de beaux jours devant elles. L’analyse d’Adrien Bosc est fort intéressante. En revanche, j’aurais aimé qu’il ait un regard un peu plus critique sur la presse américaine, un peu plus équilibré peut-être. Je suis journaliste et correspondante, installée à New York, je suis bien sûr -comme tout français aimant la littérature- fascinée par les formats longs, la qualité des textes publiés dans les revues américaines. Mais mes collègues américains sont aussi, souvent, des journalistes frustrés, ayant l’impression que leur texte ne leur appartient pas, qu’il est le produit des désirs de leurs éditeurs, rôle quasi-inexistant en France, d’ailleurs ils ne reconnaissent parfois même pas leur texte. Quelques pratiques font mouche, comme celle de commencer un papier en mettant le lecteur “en situation”, comme si le journaliste avait assisté à la scène (d’un meurtre, d’une discussion politique de haut niveau, etc), sauf qu’il ne fait que retranscrire des faits qu’il a dû reconstituer tant bien que mal, on est donc dans un étrange mélange entre fiction et journalisme (mal indiqué) que peu de rédacteurs en chef français de journaux de qualité laisseraient passer. La place du “je” dans quantité d’articles américains est également une pratique étrange, injustifiée dans de nombreux cas, servant l’égo (et les social media) dudit journaliste. Je noterais enfin cette capacité de tant de revues américaines à adorer, aduler, encenser les “histoires”, mais à éviter le journalisme social, la couverture digne de ce nom de mouvements sociaux (grève des enseignants à Chicago, grève des fast-food workers, ou encore le mouvement étudiant québécois totalement passé sous silence). Bref, le journalisme français a des spécificités et des forces qui pourraient aussi inspirer nos confrères américaines. Le mélange est toujours bon. Bon courage à votre équipe,
    Bien à vous.
    Iris Deroeux

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