« Il y a un intérêt à hacker le domaine public » : Entretien avec Lionel Maurel

Publié le 20 novembre 2012 | par Emma Dreyfus | 3

On a souvent une image rétro du bibliothécaire. Mais à l’heure du numérique, la profession est confrontée à des enjeux de taille. Lionel Maurel a cette particularité d’être à la fois juriste, bibliothécaire et tenancier d’un blog incontournable sur les questions relatives aux droits d’auteurs et aux libertés numériques. Sous le pseudo Calimaq, en référence à Callimaque de Cyrène, un poète grec et bibliothécaire de la mythique Bibliothèque d’Alexandrie, au IIIe siècle avant J-C, il alimente à un rythme effréné son S.I. Lex. Lex Google, Licence Libre, Copyfraud, Domaine public, Contribution créative, copy party… Lionel Maurel illumine la caverne de l’obscurantisme. (1)

Comment un étudiant en droit devient bibliothécaire puis bloggueur s’intéressant aux transformations du droit à l’heure du numérique et à la défense de la culture du libre ?

@Calimaq aka Lionel Maurel

Je me suis rendu compte que je passais beaucoup de temps à la bibliothèque et que cela avait peut-être un sens particulier : j’étais plus fait pour être bibliothécaire que juriste. Je n’avais pas l’intention de continuer à faire du droit mais quand je suis devenue bibliothécaire, je me suis rendu compte qu’il y avait des tas de questions juridiques qui se posaient. Ce sont des lieux faits pour copier des œuvres et, dans le contexte actuel de crispation autour des questions de droits d’auteurs, tous les actes de copies sont fortement contraints, insérés dans des règles compliquées à appliquer par des bibliothécaires qui ne sont pas des juristes. Il y a constamment des problèmes qui se posent. Avoir un scanner est un gros casse tête car il n’y a pas de cadre juridique pour les scanners, contrairement à la photocopieuse.

Tout ce qui est numérique introduit des aspects qui ne sont pas bien pris en compte par la loi. Je me suis retrouvé dans un milieu constamment confronté à des règles. Or je ne suis pas juriste. Je me suis donc remis au droit et j’ai créé un blog car je me suis rendu compte que cela avait un intérêt de partager ce genre de questions. Finalement, je me suis aussi intéressé aux remix, aux mash up et plus généralement aux questions liées au droit d’auteur.

La législation relative à la propriété intellectuelle est tellement complexe que finalement ne viole-t-on pas le droit d’auteur en permanence  ?

Si, sans arrêt dans la vie quotidienne ! Si tu te mets à chanter debout sur un banc, tu violes les droits d’auteurs ; il n’y a qu’un seul jour où cela est autorisé : le 21 juin. Internet c’est le pandémonium, il y a des tas de gens qui prennent des images, du contenu. Sur Youtube, il est quasiment impossible de savoir si une vidéo est légale ou pas. A l’époque, Napster a fait couler beaucoup d’encre, mais si on regarde la plupart des plateformes telles que Facebook, Pinterest ou Tumblr, il y a sans arrêt des partages de contenu, ce n’est pas du peer to peer et pourtant cela ressemble beaucoup a ce qu’était Napster.

Pourquoi ces plateformes ne sont-elles pas inquiétées ?

Pinterest et Tumblr l’ont un peu été sur les images. Quant à Facebook, je me l’explique mal. La presse demande à Google de payer pour les liens hypertexte mais si on commence pour Google, pourquoi Facebook ne serait pas inquiété ?

Est-ce que ce serait justement une bonne solution la Lex Google ?

Ce serait une catastrophe. Google peut tout simplement désindexer les sites de presse français qui n’ont aucun moyen de l’en empêcher. Cela s’est d’ailleurs produit en Belgique et, finalement, les journaux ont redemandé l’indexation. Je pense qu’il y a d’autres solutions plus efficaces que de faire payer Google. Le fait que le moteur de recherche ne paie rien aujourd’hui est  un problème qu’il ne faut pas nier. Je ne suis pas pour le tout gratuit ou une absence de régulation sur Internet.

Faut-il faire participer tout de même Google au financement de la presse en ligne ?

Les patrons de presse demandent un droit voisin, une sorte de nouvelle couche de droit qui n’est pas un droit d’auteur mais qui bénéficierait aux éditeurs de presse. C’est déjà ce qu’ont obtenu les producteurs de musique. Ils ne sont pas auteurs, mais ils ont un droit voisin sur les enregistrements. Les éditeurs de presse veulent faire payer Google sur cette base-là. Sauf qu’on voit que cela ne marche pas, car Google peut désindexer les titres. C’est quand même légitime que Google participe d’une certaine manière au financement, car actuellement Google fait une évasion fiscale totale. Le siège est en Irlande, donc Google bénéficie de la législation irlandaise et paie très peu en France.

« Les producteurs de contenus
sont prisonniers d’une conception
où tout doit être régulé
par le droit d’auteur. »

Il y a aussi une autre question : la principale source de revenus reste la publicité, qui est très peu taxée, ce n’est pas normal. Je pense que les éditeurs de presse font fausse route sur les moyens de se défendre. Ils ne devraient pas revendiquer un droit nouveau mais demander la justice fiscale. La publicité en ligne devrait être taxée car c’est une manière d’instrumentaliser des tas de mécanismes. Quand les acteurs du web se financent par la pub, ils ont tendance à enfermer les utilisateurs dans des écosystèmes fermés. C’est le vrai problème de l’Internet. Je suis pour l’Internet ouvert. Les éditeurs de presse ont même tenté de faire criminaliser l’utilisation de liens hypertextes : 3 ans de prison et 300 000 euros d’amendes pour un lien hypertexte !

Comment expliquer cette surenchère de législations et de sanctions ?

Les producteurs de contenus sont prisonniers d’une conception où tout doit être régulé par le droit d’auteur. Ils sont tellement crispés sur les questions de propriété intellectuelle qu’ils n’imaginent pas qu’il y ait d’autres solutions leur permettant d’arriver au même résultat sans ajouter des couches de droit généralement pas applicables.

Pourquoi le législateur n’arrive-t-il pas à combiner le respect de la propriété intellectuelle et les libertés numériques ?

Il y a un vrai problème de débat public. Pour la Lex Google, le projet de loi a été directement rédigé par les lobbies de la presse qui l’ont donné au gouvernement, c’est souvent comme ça. Un projet arrive tout ficelé au gouvernement. Ce n’est pas la bonne manière d’aborder les questions ; il n’y a pas de discussion ouverte. L’alternance n’a rien changé. Ce n’est plus une question polarisée politiquement, cela devient un problème de la démocratie : comment traite-t-on les questions numériques ? A ce titre, il y a beaucoup de projets inquiétants sur l’open data, la neutralité du netla mission Lescure, l’incertitude sur Hadopi…

Le gouvernement a donné sa confiance à la mission Lescure, qui ne semble pas prête à casser sa DRM mentale. Or, des propositions alternatives existent comme celle de la Quadrature du Net, qui n’a pas été invitée, et ne le souhaite pas, à la table des réflexions…

Le projet de la Quadrature du Net est un projet global de réforme du droit d’auteur avec la mise en place de la contribution créative. Ce qui effraie les industries culturelles, ce serait leur perte de contrôle. Il y en aurait déjà une au niveau de la circulation des contenus, puisque le partage serait légalisé. Évidemment, il y a tout un pan de l’industrie culturelle qui sent bien que si la distribution lui échappe, il y a quelque chose de fondamental qui va lui échapper.

Quels sont les modèles économiques alternatifs ?

Il y a plusieurs positions. Celle que défend notamment le parti pirate : le partage doit être légalisé sans compensation, sans aucun mode de financement alternatif, car le piratage n’a jamais causé de perte à l’industrie. Il y a effectivement des études qui sembleraient montrer que les pertes ne sont pas dues au piratage car ceux qui piratent le plus continuent d’acheter beaucoup. Cette tendance a été corroborée par une étude de la Hadopi elle-même ! Le peer to peer a finalement un peu le même rôle que la radio.

Je suis sur une position qui est différente, je pense aussi que le piratage n’a pas causé de dommages fondamentaux aux industries cultuelles, mais je pense qu’il faut organiser un financement alternatif de la création. L’idée est de mettre en place un financement mutualisé qui soit établi sur la connexion internet, donc un surcoût à l’abonnement, et ensuite redistribué en fonction de l’usage des œuvres. Dans le modèle que défend la Quadrature du net, que je soutiens, la grosse nouveauté c’est que l’on ne distribuerait pas les contenus uniquement aux professionnels de la culture. Si je fais des vidéos en amateur que je mets en ligne et que j’ai un trafic conséquent, j’ai le droit de toucher une part de la contribution créative.

En pratique, comment fonctionnerait cette contribution créative ?

On pourrait imaginer que quelqu’un qui a un blog, qui fait de la vidéo, de la photo, qui écrit en tant qu’amateur et qui serait dans une logique de se dire qu’il veut dégager des revenus pourrait s’enregistrer auprès d’un organisme, qui n’existe pas pour le moment, et en fonction de l’usage constaté du blog, il aurait droit à une part. Ce n’est pas mirobolant, mais c’est une forme de reconnaissance. Ce système serait aussi valable pour les professionnels : si Rihanna est échangée sur les réseaux de peer to peer, elle a droit à une part de la contribution créative. Le modèle de rémunération ne doit plus être basé uniquement sur l’achat.

« Une des manières de corriger
le système serait de ne plus faire
de répartition proportionnelle. »

Pour la presse, ce système serait hyper bénéfique, car pour le moment il n’y a aucun retour sur les partages des contenus en ligne. Le seul problème, qui fait que la presse est encore frileuse, c’est qu’il faut accepter que les bloggueurs touchent aussi une part. Ces derniers sont instrumentalisés par les industries culturelles et souvent payés en gratifications. Ce système de financement mutualisé pourrait pallier à ce problème d’indépendance. Tout le monde prend une part sur le pot commun.

Comme cet organisme pourrait fonctionner ?

Le vrai défi est de réussir à monter un système de répartition qui ne retombe pas dans les errances des sociétés de gestions collectives de type Sacem, qui ont des problèmes de financement dénoncés par la Cours des comptes. Il y a aussi l’effet déformant qui concentre la rémunération sur un petit nombre d’artistes très visibles dans les médias. Une des manières de corriger le système serait de ne plus faire de répartition proportionnelle. Ce n’est pas parce qu’un artiste est 1 000 fois plus exposé qu’un autre qu’il doit toucher 1 000 fois plus. Il faut que la répartition touche un plus grand nombre et évite les écarts. Cet organisme devrait aussi fonctionner dans une transparence qui n’est pas le cas actuel.

La Sacem pourrait-elle disparaître ?

Pas forcément. Actuellement, les revenus des artistes ne sont pas tant que ça basés sur les revenus web. La Sacem reverse sur les concerts, les usages dans les bars… Il y a tout un tas de ressources de revenus qui continueraient à être gérés par la Sacem. Cela n’empêche pas non plus de vendre des supports physiques, le vinyle et les coffrets se portent très bien. Il y a toute une part des ventes qui n’est pas mise en péril par la circulation de biens sur Internet. Deux sphères peuvent donc coexister, dont l’une dans le partage marchand et qui serait beaucoup plus ouverte à la création amateur, le véritable enjeu selon moi. Internet, les cultures numériques, c’est une culture de l’amateur qui a eu le moyen de créer.

Est-ce un enjeu de civilisation ?

Clairement, surtout à une époque où l’on est dans une crise industrielle profonde et dans une crise des services. Il faut que cette situation puisse être dépassée par une reconnaissance de cette forme de créativité. L’au-delà de nos sociétés est dans la prise en compte de ces formes de créativité. Pour avoir le temps de créer, il est nécessaire d’avoir un retour économique. La grande question est : comment un peuple qui a les moyens de créer intellectuels et techniques peut être en mesure de donner le plein potentiel de la création qu’il pourrait donner ?

Pourquoi des propositions telles que celles formulées par la Quadrature du Net ne sont-elles pas entendus en France ?

Parti pirate

La Quadrature du net a une audience forte au niveau du Parlement européen, plus ouvert sur la question des libertés numériques. Au niveau français, il y a un verrouillage hyper inquiétant. Les voix alternatives sont éclatées. Le Parti Pirate, encore faible, est en voie de restructuration. La sphère du libre n’a pas réussi à se structurer, il y a Creative Commons France, mais il n’y a pas encore une forme de rassemblement de toute cette frange. Il y a vraiment un enjeu culturel : comment les valeurs du libre peuvent-elles dépasser ces petits groupes ?

Les licences ouvertes de types Creative Commons renversent la logique classique du droit d’auteur, quels sont leurs avantages ?

Ces licences permettent à l’auteur de décider ce qu’il veut faire de son œuvre. S’il n’utilise pas les licences ouvertes, il bloque tout type de réutilisation, puisque c’est sous copyright ou droit réservé. Mais, en fait, quand tu parles avec des auteurs, tu t’aperçois qu’ils ne sont pas contre être repris sur un site. Si tu envoies un mail pour en faire la demande, la réponse est généralement oui. Du coup, ce que la plupart des auteurs veulent, ce n’est pas qu’on ne réutilise pas leur création, mais qu’on ne la modifie pas et que l’on ne fasse pas de l’argent avec. C’est un système modulable d’ouverture de contenu. Il y a une signalétique du droit qui a été bien pensée. Du coup, cela offre une ouverture sur Internet et une pacification des relations entre l’éditeur du contenu et le public.

Toutes les institutions culturelles type musées, archives
et bibliothèques sont dans
un immense paradoxe.

Cory Doctorow

Cory Doctorow, auteur de science-fiction canadien, publie tout ses romans en ligne avec une licence qui permet le partage dans un cadre non commercial (NC). Parallèlement, il fait affaire avec des éditeurs qui éditent ses ouvrages normalement. Il s’est rendu compte que ce modèle lui était très favorable parce que les contenus circulent en ligne, cela lui fait de la pub et il a des supers ventes. Jusqu’à présent c’était une très bonne tactique, mais qui évolue avec les ebooks. Il y a des gradations dans l’ouverture, la licence que j’utilise dit « vous pouvez prendre ce que vous voulez, je demande simplement à être cité comme auteur ». C’est quasiment du domaine public.

La licence ouverte est-ce du copyleft ?

C’est une version plus avancée de l’ouverture des contenus, héritée du logiciel libre. Il n’y a que certaines licences Creative Commons qui sont compatibles avec le principe du copyleft. C’est un peu comme wikipedia  : si tu réutilises le contenu et que tu le transformes, tu dois placer ta transformation sous la même licence. En cas de réutilisation, les contenus doivent toujours rester ouverts. La liberté se propage de réutilisation en réutilisation.

Et le copyfraud dans tout ça ?

C’est l’inverse du piratage, qui viole les droits d’auteurs. Le copyfraud, c’est mettre du droit d’auteur là où il n’y en a pas normalement. C’est faire croire qu’on a un droit d’auteur sur du contenu. Le meilleur exemple, ce sont les musées : sur le site du Louvre, tu peux voir que le musée revendique un copyright sur La Joconde, par exemple, or elle est dans le domaine public. Ces institutions rajoutent des couches de droits artificiellement sur des contenus qui devraient pouvoir circuler. Toutes les institutions culturelles type musées, archives et bibliothèques sont dans un immense paradoxe. Il y a très peu de justifications qui leur permettent de défendre cette position. Wikipedia ne reconnaît pas la validité de ces restrictions. Récemment, un wikipedien a aspiré tout le contenu de la National Portrait Gallery et l’a mis sur Wikipédia. Évidemment, la National Portrait Gallery n’a pas été très contente, mais pour le moment il n’y a pas eu de procès car ce n’est pas du tout certain que le musée gagne, et les images sont toujours en ligne.

Il y a un intérêt à hacker le domaine public  ; quand ces contenus sont enfermés, est-ce qu’il faut  respecter ces interdictions ? Je ne suis pas certain ! Il n’y a pas longtemps, j’ai vu que le département de la Dordogne estimait avoir un droit sur toute les peintures de Lascaux :  toute reproduction est une contrefaçon qui nuit gravement au patrimoine national. Comment un département peut-il revendiquer un droit sur une œuvre qui a 17 000 ans ?

Pourquoi le problème du copyfraud est-il si peu médiatisé ?

Musée Carnavalet – Histoire de Paris / Roger-Viollet

C’est un sujet qui pour le moment n’a pas encore percé et pourtant c’est un vrai scandale national. Cette numérisation est payée par l’argent public, nos impôts, et une fois que le contenu est en ligne on n’a plus le droit de l’utiliser ! Si les institutions culturelles elles-mêmes sur le domaine public ne sont pas capables d’ouvrir leur contenu, comment expliquer à la Sacem qu’il faut qu’elle les ouvre ? Au niveau mondial, ce n’est pas du tout la règle. Aux USA, la conception du domaine public est plus « pure ». À la bibliothèque du Congrès, par exemple, tout ce qui est numérisé est réutilisable. C’est une règle générale, on ne ferme pas le domaine public. Au musée d’Orsay, les photos sont interdites ! Le directeur vient même de déclarer que pour lui prendre une photo dans un musée constituait un acte de barbarie…

Fais-tu des propositions de lois concernant le domaine public ?

Je suis en train d’essayer de secouer le cocotier pour attirer l’attention là-dessus auprès de députés et de sénateurs. Il y a eu une question parlementaire de Marcel Rogemont, député PS, posée à propos de projets de numérisation à la BnF qui vont avoir pour conséquence de marchandiser le domaine public. J’essaie de voir comment on pourrait faire une loi pour mieux défendre le domaine public. Aurélie Filippetti a annoncé une loi sur le patrimoine en 2013 et je pense que ce n’est pas suffisant, il faut une loi sur le patrimoine et le domaine public. On a créé le collectif SavoirsCom1 sur les biens communs de la connaissance où l’on défend cette position d’ouverture des contenus de la culture que ce soit de la création contemporaine, des œuvres anciennes ou du savoir scientifique. Il y a des chercheurs, des journalistes, des auteurs, c’est une communauté diversifiée qui a répondu à notre manifeste. La connaissance n’est pas un bien réductible, elle a une nature particulière qui présuppose une certaine forme d’ouverture et de circulation de contenus.

Peux-tu revenir sur l’exception pédagogique ?

Contrairement a ce qu’on pense, même dans un cadre pédagogique il n’est pas possible de faire ce que l’on veut avec des œuvres protégées. Un professeur qui projette un film ou des images, qui distribue des copies d’un texte, viole le droit d’auteur ! En 2006, la loi Dadvsi, un peu l’ancêtre d’Hadopi, a voulu instaurer une exception sur les usages pédagogiques et de recherches. Les éditeurs de manuels ont trouvé cette loi scandaleuse et l’ont passé à la moulinette parlementaire, c’est à dire qu’ ils ont mis un nombre d’amendements hallucinants et l’ont transformé en quelque chose de complètement ubuesque. C’est un gros pavé avec des tas d’exceptions : par exemple, il est possible d’utiliser un contenu pédagogique à condition que ce ne soit pas ludique ! Dans la classe tu peux mettre de la musique mais si c’est pour la kermesse de l’école non !  Si un professeur veut faire des supports pédagogiques numériques il a le droit d’utiliser pas plus de 4 pages consécutives pour une partition, 3 pages pour un ouvrage de formation musicale, mais pour un livre 5 pages qui, dans le nouvel accord, peuvent ne plus être consécutives. En outre, l’extrait ne doit pas représenter plus de 20 % de la pagination totale pour un ouvrage, pas plus de 10 % pour un périodique, pas plus de 5 % pour un OCFP (un manuel, NDLR)… Les enseignants ne sont pas formés, c’est impossible à appliquer. Cette loi coûte plusieurs millions d’euros à l’État qui sont versés aux éditeurs de manuels, de livres ou de musique.

En tant que fonctionnaire, comment composes-tu avec tes convictions et ton droit de réserve ?

J’ai commencé ma carrière à la BnF, qui aspire 10 % du budget de la culture en France, et la ministre de la Culture de l’époque c’était Albanel (de mai 2007 à juin 2009), donc autant dire que je n’étais pas très bien dans ma peau car j’étais violemment en porte-à-faux. J’ai ouvert mon blog le jour où Albanel a commencé à dire que la Hadopi devrait s’appliquer à des lieux comme les bibliothèques et que l’on devrait réduire les accès Internet à une liste de sites autorisés. Elle appelait cela un Internet citoyen ! J’ai fais un saut périlleux arrière et j’ai ouvert un blog ; c’était mon premier billet. Même dans un Macdo, il y a un Internet ouvert ! Pendant longtemps, cela a été très compliqué et la notion de droit de réserve s’est posée mais j’ai décidé de ne pas trop m’y attarder. Maintenant, je suis passé à l’enseignement supérieur dans une bibliothèque de recherche, donc cela me donne un peu de recul. En tant que fonctionnaire je ne suis pas censé trop critiquer la position du gouvernement mais il se trouve que dans ce pays je peux encore le faire !

Tu es à l’origine de la première copy party, comment l’idée a t-elle germé ?

En décembre 2011, il y a eu une réforme de la copie privée : la copie privée devait être faite à partir d’une source légale, donc cela coupait le pied à une application possible de la copie privée dans le cadre d’un téléchargement. Je me suis dit : une bibliothèque, c’est une source légale, donc pourquoi les gens ne pourraient-ils pas venir avec tous leurs moyens de copies pour récupérer du contenu ? On a donc organisé une copy party dans une bibliothèque universitaires à la Roche-sur-Yon. Une centaine de personnes s’est déplacée et il y a eu un retentissement médiatique non négligeable : France inter, France 3, beaucoup d’émissions de radio en ont parlé ! Les gens ont été intéressés car pour une fois on parlait de la copie d’un point de vue positif. On essaie d’en refaire d’autres.

L’idée, ce serait de développer dans les bibliothèques
des espaces de coworking, de formation, de fablab aussi.

Il y a eu aussi des réactions très négatives, les détracteurs ont trouvé que c’était une provocation, que les bibliothèques allaient devenir sulfureuses et allaient se couper des relations avec les éditeurs. Au XXIe siècle, tout le monde se ballade avec des appareils de copie performants : il existe des applications permettant de scanner des pages, des les transformer en mode texte et ensuite on peut faire des recherches à l’intérieur, la qualité est géniale. Pour un chercheur, cela devrait être un usage. De plus, quand on achète un téléphone, il y a une part de la redevance incluse dans l’achat.

La bibliothèque du futur comment l’envisages-tu ?

J’ai beaucoup réfléchi et j’en suis arrivé à la conclusion que la bibliothèque du futur c’est le web. La bibliothèque n’existe que parce que les objets du culturels sont rares, mais, avec le numérique, les biens culturels ne sont plus rares, ce qui les rend rares ce sont les barrières du droit d’auteur. Quand on aura dépassé ces blocages, tous les contenus culturels seront sur Internet. Cela pose une vraie question aux bibliothécaires : est-ce que cette institution se justifie-t-elle encore ? Mais les supports physiques ne vont pas disparaître, même à moyen terme, même le papier, qui a des avantages sur un iPad. Il y a aussi toute une réflexion autour de la notion de troisième lieu. Dans une ville, il y a le bureau, la maison, mais très peu de troisième lieu qui permette d’avoir une sociabilité en dehors de lieux comme les cafés. L’idée, ce serait de développer dans les bibliothèques des espaces de coworking, de formation, de fablab aussi.

Je ne me fais pas de soucis pour la profession. Les bibliothécaires sont des pros de l’info, qui savent trouver les ressources adaptées, les contenus intéressants selon les requêtes des usagers. On parle beaucoup de curation, et un bibliothécaire est très bien armé pour être curateur. L’Internet est très volatile, il y a donc un enjeu sur  la conservation de la mémoire à l’époque du numérique. Ainsi, tous les tweets sont archivés à la bibliothèque du Congrès aux États-Unis.

Te sens-tu proche de la culture des hackers ?

Je ne suis pas informaticien, je n’ai pas de compétences techniques particulières, sur les aspects purement techniques je ne suis pas un hacker et je touche une communauté plus large que celle des hackers. Mais je pense que l’on peut hacker le droit et je suis dans cette démarche. Les licences libres, c’est un hacking de droit. Aucune loi ne parle des licences libres, ce sont des contrats qui utilisent le droit d’auteur mais sur une base qui n’était pas prévue. C’est aussi l’esprit de la copy party.

(1) Entretien réalisé le 23 octobre 2012.

Boîte noire

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À propos de l'auteur

Emma Dreyfus

Emma Dreyfus"Celui qui ne connaît pas l'histoire est condamnée à la revivre" (K. Marx) alors ne restons pas dans la grotte ! Apprentie journaliste, passée dans les rangs de Science Po, depuis une dizaine d'année je vogue sur la planète culture d'une agence de presse d'un grand groupe de presse et butine dans des revues telle que Stradda qui ausculte les arts dans l'espace public.



3 réponses à « Il y a un intérêt à hacker le domaine public » : Entretien avec Lionel Maurel

  1. ca tombe bien la contribution créative sera le sujet de ma chronique sur RCF demain

  2. Les dirigeants du MOMA à New-York doivent être des barbares alors, dans tout le musée nous sommes incités à prendre des photos et à les mettre en ligne immédiatement pour en partager notre vision.

  3. pal

    Une nouvelle étude publiée par des chercheurs de la Munich School of Management et la Copenhagen Business School, concernant le lien entre téléchargement illégal et promotion culturelle. Les films les plus concernés sont, malheureusement, les productions « petit publique ». Pas de quoi mobiliser les grandes maisons. http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2176246

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