Guide du petit enculé. XVIe épisode : Johannesburg, Afrique du Sud.

Publié le 3 mars 2013 | par Joachim Bel Mokhtar | 0

Encore une pub pour l’Eurobifton. Unique plan de carrière du crisard moyen. C’est vrai que ça en jette le nouveau riche : le genre  qui se la colle pépère à l’autre bout de la planète. De l’éternel bronzé qui ne goûte l’hiver que sur les glaçons de son cocktail.
Impossible alors de trouver le sommeil, des cartes postales surgissant de mon esprit comme d’un vidéo projecteur déglingué. Quand l’aurais-je cet éternel été ? Pendant que certains se dorent la pilule, d’autres regardent mourir leur pays et ricanent du clash épistolaire entre un ministre et son tombeur texan, burné comme un esclavagiste.
L’hiver devenu trop dur à encaisser, c’est dans l’hémisphère sud qu’il me faut me consoler, en Afrique du Sud, s’il vous plait.

District neuf

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L’Afrique du Sud, c’est la terre sainte du pape Mandela, peut-être le seul mec qui s’est mangé 20 piges de zonz’ sans broncher, restant entièrement tourné vers son destin politico-humain.

De quoi apprendre à serrer les dents en étant sûr de tenir son billet première classe pour le paradis. De quoi voir du beau monde, pas le genre de raclure comme bibi. Pour ma tronche ça se fera à la togolaise, avec un sprint final et un cliffhanger sur le train d’atterrissage : opération royaume des cieux, même par la petite porte.

A travers les nuages, Johannesburg apparaît enfin, dévoilant ses pâtés de maison rectilignes et ses courants d’air descendus des sommets du Lesotho. Un peu plus loin, reliée par un cordon autoroutier, Pretoria la capitale administrative, se dessine dans les vapeurs du matin.

Le centre-ville et la façade du Carlton Center renvoient les rayons solaires vers notre carlingue pressée de se poser. Autour de cet amas de béton, des cités pavillonnaires se réveillent, dans la routine consumériste trop confortable. De l’autre coté, les townships jettent dans le bain des secondes ceux pour qui l’apartheid est toujours là, invisible et vicieux.

« Les voilà, ces aliens nés de cette société moderne. Leur exclusion, de prime abord pigmentaire joue désormais la symphonie punitive du fond de leurs poches. »

Les voilà ces aliens nés de cette société moderne. Leur exclusion, de prime abord pigmentaire, joue désormais la symphonie punitive du fond de leurs poches. Les bâtisses de tôle demeurent, véritables épaves rouillées de l’égalité sud-africaine.

Les banlieues pavillonnaires ne sont pas en reste. Ça se barricade dans de la résidence typée hollywoodienne, derrière du portail moyen-ageux et digicodé façon CIA. Leur exclusion à eux, c’est la peur de l’autre et le pouvoir d’acheter des choses dont on n’a pas besoin.

Faut le comprendre blade runner, quand on court et tire plus vite que son ombre, on réfléchit après le coup de sang. La question que personne se pose, c’est le cadeau de St Valentin à l’origine du défouraillage. Qu’est ce que cette vahiné de platine a bien pu offrir pour mériter son collier de 9mm ? «  Tiens chérie, un groupon pour une séance chez le pédicure ! »

Blague ou pas, ça l’a pas fait marrer le champion. En tout cas l’alibi social était trop beau. C’est vrai qu’avec cette insécurité lancinante, c’est normal de confondre sa femme avec un intrus. Face à cette paranoïa, on perd alors tous ses moyens, faisant appel à l’arme de poing.

L’avion se pose enfin. L’heure est venue de fouler la terre des diams et des chercheurs d’or.

Le vide et la vertu

Le combo DTS (douanier-taxi-sodomie) effectué, me voilà au centre de la ville. Faut être honnête, pas grand-chose à foutre à la pointe de l’Afrique.

Ayant consulté le site d’infos aux voyageurs du ministère des affaires étrangères,  je sais que j’ai une chance sur deux de me faire décapiter par un pickpocket ou violer par un dresseur de hyènes à qui j’aurais refusé de donner mon larfeuil.

Je file donc déposer mes objets de valeur (montre flik flak, nokia 3310 et canon boloss 350d) dans ma superbe auberge de jeunesse située à Hillbrow. Sorte de bronx sud-africain, le quartier regroupe d’anciens habitants des townships, à qui on a filé un toit en béton mais pas de quoi s’en sortir, autant te dire que y a de l’ambiance et que je vais pas payer cher pour me pieuter.

La piaule miteuse ressemble à un hôtel de passe : parfait, de quoi se dépayser et oublier les bars lounge péteux de Paname.

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Première étape avec le musée de l’apartheid, un gros bloc de béton et de briques, pensé pour faire chialer.

Des photos en noir et blanc retracent l’atrocité de l’époque, et le valeureux Mandela, dans la sagesse et la retenue, rayonnant de son pardon, toujours tourné vers le futur et la réconciliation.

Je m’y fais quand même vite chier comme un rat mort, peinant à digérer ce trop plein de bons sentiments.

Ça commence à bien faire, nom d’une couille ! Toute cette mode de larmoyage. Tout le monde aime chialer sur son passé et tout le monde continue à répéter les même merdes dans son présent. L’apartheid n’est pas fini, l’apartheid, le vrai, est bien vivant, il règne sans l’ombre d’un doute sur le monde. Cet enfoiré, c’est l’argent.

Poussant mes godasses vers la faune, je me tape, en bon touriste à banane carrefour, la visite du parc aux lions. Comme à Thoiry et comme un con, j’observe les félins, ne songeant qu’à l’art du braconnage et à une soirée avec Charlize Theron sur la peau de ces trophées.

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Il est temps de se rincer les molaires avec une blonde. La jolie déboule sur le comptoir, de la Castle Lager qu’ils l’appellent, bien fraîche, elle me rafraîchit la gorge et les idées.

C’est qu’il faut se les enfiler les longues avenues quand ça cogne. J’en regretterais presque les courants d’air de Strasbourg Saint-Denis. Non je déconne.

Une fille se pose sur le tabouret à coté du mien. Elle est grande et élancée, les cheveux courts, de belles lèvres charnues pleines de douceur. Un lourd collier de bois entourant son cou.

Elle commande une bière. Je souris et elle me salue.

On bavasse un peu et on parle soudain de mes origines puis des siennes, elle qui est de père Tsonga (pas le vendeur de Kinder Bueno) et de mère Xhosa.

Nous filons vers la Hillbrow Tower, et contemplons les environs de son sommet, à gauche les toits de la cour constitutionnelle, à droite les jardins botaniques.

Ma nouvelle pote fantasme sur la France et sur les droits de l’homme. Elle me demande si là-bas les noirs sont bien traités, si les peuples d’où qu’ils viennent peuvent se retrouver dans la république et y prospérer. Je lui dis que les choses ne sont pas aussi simples et que le tableau n’est pas aussi beau qu’il n’y paraît.

Elle s’en moque et me parle encore de mon pays. Pour elle les blancs, lorsqu’ils sont français ne lui inspirent pas ce blocage qu’elle garde avec ses compatriotes. Même après une victoire des Bafanas Bafanas, elle ne sautera pas dans les bras d’un babtou. D’ailleurs, il n’y a pratiquement pas de couples mixtes qu’elle me dit. Sauf quand ce sont des étrangers.

Le pays reste brisé par ces douloureuses décennies qui planent comme un spectre sur la nation. Les gens ont voulu se réconcilier et oublier le passé, mais la retenue reste inévitable, la méfiance plus encore.

Elle qui bosse pour une association culturelle, m’invite à un concert organisé par une grande ONG, y aura de la star, de quoi passer un bon moment dans le Ellis Park Stadium où les Springboks ont éclaté les rubypèdes français il y a peu.

Tiens un stade sud-af’, de quoi se rappeler les belles vacances de 2010 où on boudait en car, comme en colo’. Comme de belles lavettes du ballon rond.

Die groot party

Une caisse de bière plus tard, me voila dans la fosse entouré de jeunes sud af’, afrikaners pour la plupart, la gueule boutonneuse comme les petits bourges australiens.

Rodriquez

J’espère qu’ils vont pas nous lâcher de la country pour descendant de fermiers boers. Je préfère encore danser avec les touristes dans une fausse cérémonie zoulou.

Die Antwoord ouvre le bal, avec un putain de hip hop festif et décalé. Mi punk mi rien du tout, avec une panoplie complète de street-art-wear. N’empêche, les instrus font de l’effet dans le caleçon et je me laisse prendre au jeu.

La foule connait les lyrics par cœur et se laisse porter par l’électricité décalée de ce son venu des banlieues du Cap.

Le concert s’achève. Le clou du pestacle est censé arriver maintenant. C’est lui qui a fait vendre les places à guichet fermé. Un ricain que la Motown avait détroussé sans fair-play dans les seventies. Tout le monde le croyait mort.

Putain de merde : Sixto Rodriguez. Ces connards veulent écouter un chicanos avec un nom de sextoy ? On se fout de qui ? En plus c’est un chinois. Qu’est ce que c’est que cette merde.

 « La musique touche au but, sans détour ni arrangement. Avec la brutalité bienfaitrice de la vérité. »

L’apache croisé vietnamien s’assoit sur un tabouret, avec sa petite gratte et ses lunettes trop lourdes pour sa caboche. Le public se tait religieusement. Ma copine de l’aprem qui m’a rejoint, me glisse à l’oreille que ce mec est le dieu des hippies locaux. Soi-disant que ses morceaux ont aidé les gens. Le mec a accompagné les mouvements de contestation dans le flot paisible de ses accords. Le tout sans le savoir. C’est beau.

Ça change rien, ça reste un livreur de sushis avec un nom de conquistador, y a forcément une couille dans le Kub Or.

Le mec sourit à la foule et démarre sa petite mélodie. Sugar man.

Dans le souffle chaud de l’été, le monde s’arrête. Dès les premières notes, une onde nostalgique et frissonnante fait chanceler la muraille protectrice derrière laquelle les âmes se cachent. La musique touche au but, sans détour ni arrangement. Avec la brutalité de la vérité, il nous enlève dans cette pause temporelle, la sienne, dans l’explosion générale de nos sentiments.

Je me tourne vers le public. Tous restent subjugués par ce frêle magicien. En tous résonnent l’unicité de l’espèce, la quête du bonheur et l’expression éphémère de son existence.

Pour quelques instants encore, les chimères se laissent apprivoiser. La nuit tombe sur le stade, précipitant les étoiles dans cette prière déguisée.

 

Boîte Noire

 

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À propos de l'auteur

Joachim Bel Mokhtar

Joachim Bel MokhtarBanlieusard d'origine & stambouliote de coeur, j'observe le monde le cul entre deux chaises, entre Orient et Occident.



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