« Il n’y a rien de moins sexy qu’un tournage » interview d’Ovidie

Publié le 26 juillet 2012 | par Mathilde Warnier | 6

Alors qu’elle vient de publier, avec Francis Métivier, Sexe et Philo, Ovidie a accepté de répondre à nos questions.

 

Comment passe-t-on de la philo au porno? Et de là comment y retourne-t-on?

Il n’y a pas de passerelle. J’aime simplement m’interroger sur absolument tout, de l’alimentation, jusqu’à mon rapport à autrui et à ma place dans la société, en passant par le rapport au corps et à la sexualité… La philosophie m’a aidée à être capable de construire un discours et un point de vue. Elle m’a apporté une méthodologie, qui m’a permis d’écrire une dizaine de livres. Elle m’a apporté une discipline. Elle me permet de structurer mes idées et de travailler efficacement sans me perdre en chemin. Comment on y retourne ? En croisant Francis Métivier, au salon du livre de Saumur, qui m’a proposé de participer à l’écriture de Sexe et Philo.

On vous a qualifié de BHL du porno, qu’est-ce que cela vous évoque?

Il s’agit simplement d’une vacherie balancée par John B-Root. Je ne sais plus dans quel contexte il avait déclaré cela. Je pense pourtant qu’au fond il m’aime bien. Mais d’une manière générale, une femme qui réfléchit trop, et en particulier en matière de sexualité, ça irrite. Surtout lorsqu’elle a su se faire une place importante dans un secteur aussi masculin que celui de la réalisation de films pour adultes. Une femme, c’est pas censé trop cogiter. C’est censé être désirable et se la boucler.

Comment peut-on être féministe et faire du porno?

En partant du principe que laisser la réalisation de films porno uniquement aux mains des hommes serait une erreur fondamentale. Le risque étant la représentation d’une seule sexualité systématique, souvent plutôt avilissante. Et c’est malheureusement à cela que nous sommes arrivés ces dernières années, avec le gonzo comme représentation majoritaire de la sexualité. Un autre positionnement féministe est de défendre le droit de toutes les travailleuses du sexe. Il y a un vide en matière de droit du travail, en particulier concernant les prostituées, qui n’ont toujours pas de vrai statut légal comme devrait y avoir droit tout travailleur. Les actrices ont, elles un statut légal, mais il est important de rester vigilants concernant leurs conditions de travail.

« Je tire une satisfaction et un épanouissement de mon travail. Mais zéro lien avec un plaisir sexuel. Je ne me rince pas l’œil. »

Le travail n’a-t-il de valeur que s’il est détaché du plaisir? Alors, être « pro », est-ce revendiquer une forme de frigidité ?

Je ne tire aucun plaisir sexuel en filmant des gens en situation sexuelle. Ma concentration est la même qu’il s’agisse du tournage d’un documentaire où tout le monde est habillé, ou bien qu’il s’agisse d’un film explicite. Je tire une satisfaction et un épanouissement de mon travail. Mais zéro lien avec un plaisir sexuel. Je ne me rince pas l’oeil. Il n’y a rien de moins sexy qu’un tournage.

Qu’est-ce qui sépare la pornographie féminine de la pornographie mainstream?

Probablement le désir de ne pas représenter une sexualité systématique. Et également l’implication personnelle des réalisatrices qui vont se demander « pourquoi je tourne cette scène comme ça ? Comment cette pratique s’intègre dans le reste du film ? Pourquoi ce cadrage ? ». Les réalisatrices qui se revendiquent de cette mouvance essaient de donner du sens au sexe qu’elles filment. Alors que la plupart des pornographes se mettent en pilotage automatique lorsqu’ils tournent une scène de sexe. J’en connaissais même un qui s’ennuyait tellement qu’il mettait sa caméra sur pied et fermait les yeux, ni vu ni connu.

Vous reconnaissez-vous dans le mouvement post-porn?

J’ai toujours revendiqué mon entière admiration pour les pionnières du féminisme pro-sex et du post-porn. C’est d’ailleurs à ce titre que j’avais retranscrit dans mon premier livre Porno Manifesto le « post-porn modernist manifesto » co-signé entre autres par Annie Sprinkle et Veronica Vera. Je ne cherche pas à être une Annie Sprinkle bis, mais j’ai toujours reconnu qu’elle m’avait influencée dans ma démarche. Je lui en reconnais la « maternité ». Sans Annie Sprinkle, je n’aurais pas eu ce parcours. Je n’aurais probablement jamais approché de producteurs de films porno.

Faire du porno à destination des femmes, est-ce considérer qu’il existe des fantasmes féminins et des fantasmes masculins?

Non, surtout pas. Il y a autant de fantasmes féminins qu’il y a de femmes. Il serait faux d’affirmer que « toutes les femmes aiment ceci… ou cela… ». Maintenant je peux simplement confirmer puisque je consulte régulièrement les courbes d’audience, que j’attire un plus grand public féminin. Lors de la diffusion d’Histoires de sexe(s) sur Canal +, il y a eu une augmentation de +400 % de femmes par rapport aux courbes habituelles de cette tranche horaire. Idem pour Infidélité, qui a attiré les téléspectatrices. Le fait de montrer un film qui s’interroge sur la notion de couple interpelle plus de couples que d’hommes seuls. Donc plus de femmes. C’est logique.

« les féministes, qui prétendent que le coït est phallocrate, et qu’en dehors du clito il n’y a point de salut, m’emmerdent »

Qu’avez-vous pensé de l’opération lancée par certaines féministes, « Osez le clito« ?

J’ai écrit il y a quelques années Osez découvrir le point G, j’ai donc choisi mon champs de bataille. Attention ! Je n’ai pas dit que j’avais choisi mon « camp », mais bien mon « champs ». Il y a bien des choses encore à faire et à promouvoir autour du clitoris, surtout en ces temps de misère sexuelle absolue. Cependant, les féministes, qui prétendent que le coït est phallocrate, et qu’en dehors du clito il n’y a point de salut, m’emmerdent. C’est aussi rétrograde que nier le plaisir clitoridien.

Existe-t-il un orgasme féministe? 

L’orgasme en lui-même est déjà féministe, dans le sens où il est subversif par essence. L’orgasme et l’amour sont incontrôlables et gratuits. C’est en cela qu’ils sont potentiellement insurrectionnels.

Et des positions sexuelles machistes?

Ce ne sont pas les positions qui sont machistes, ce sont les intentions. C’est la considération que l’on a pour la personne avec qui on baise qui compte.

Le féminisme serait-il le machisme du XXIe siècle?

Ah bon, la majorité des viols sont commis par des femmes ? Ah bon, les femmes qui collectionnent les hommes sont des déesses, et les hommes qui font la même chose sont des serpillères ? Ah bon, on considère qu’un nouveau père doit rester au foyer, au moins le temps que l’enfant marche ? Ah bon, la majorité des ado touchés par l’anorexie sont des garçons ? Ah bon, vraiment ? Si c’était le cas, alors les féministes seraient devenues les machistes du XXIe siècle, oui peut-être.

 


Boîte noire:

Sexe et Philo d’Ovidie,

L’histoire du modernisme post-porn, ici

Un article de blog sur le post-porno,

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À propos de l'auteur

Mathilde Warnier

Mathilde WarnierJ'ai vu de la lumière, alors je suis entrée. Un peu étudiante, un peu chroniqueuse. Un peu de tout, beaucoup de rien, pour l'instant, mais je me soigne. Höderlin disait "là où croit le péril croit aussi ce qui sauve". Du coup, moi, comme une conne, je fonce vers la tempête...



6 réponses à « Il n’y a rien de moins sexy qu’un tournage » interview d’Ovidie

  1. Kalachniko

    A vrai dire, je trouve cette interview assez vaine tant dans ses réponses que dans ses questions.
     » Comment passe t’on de la philo au porno ?… » Très bien, et l’interviewée de nous apprendre qu’elle peut faire deux choses à la fois, penser et tourner des films, formidable !! La question en elle même est déjà « machiste » et la réponse tombe dans le panneau sans sourciller.
    John B-Root te traitant de BHL du porno ? C’est très culotté pour un faiseur de navets mous du genoux aussi excitants qu’un concert de Franck Mickael. Mais c’est surtout insultant même pour une boutade quand on connait la saloperie intellectuelle du susdit écrivain et réalisateur.
    Peut on être féministe et faire du porno ? si tu te considères comme féministe, tu en es la preuve vivante non ? Le porno américain rassemble des dizaines de formes, le réduire au gonzo est d’une mauvaise foi exemplaire, et le gonzo français connait un franc succès chez les hommes comme chez les femmes, peut on le nier autrement qu’en essayant laborieusement de se placer au dessus du lot ? Est-il si ignoble de penser que les femmes aiment parfois que certaines choses soit faites par des hommes et réciproquement ? Heureusement que tu existes, mais la dimension engagée et féministe que tu accordes à tes films ne réside, je crois, que dans ta tête, ce qui n’est pas le cas de tes écrits qui, à mon avis méritent plus d’attention.
    Ensuite, une question : que penses tu du travail de Sasha Grey ?
    « Existe t’il un orgasme féministe ? » « L’orgasme et l’amour sont incontrôlables et gratuits. » Un peu comme une envie de faire caca, est-ce pour autant insurrectionnel ? héhéhéhé
    « Le féminisme serait-il le machisme du XXIe siècle? » Alors là, je trouve indigne de toi la pelletée foutraque de tes exemples, tous relèvent de concepts de fond, bien distincts les uns des autres et qui ne peuvent être invoqués pour répondre à une question aussi simpliste. Béotie, mère Patrie ?…
    Pour le reste, on est plutôt d’accord …
    De rien, Ov’, de rien ….

  2. A.S. A.S.

    Si vous voulez une réponse d’Ovidie ou de Mathilde, peut-être vaut-il mieux commenter sur le fil Facebook.

  3. Kalachniko

    Ben apparemment sur FB ça ne réagit que peu …

  4. tamudjan

    J’ai bien du respect pour Ovidie, qui a fait ses preuves, et j’ai lu attentivement son Manifeste il y a quelques années. Certaines choses, toutefois, m’échappent. Certes, je suis un homme, mais je ne vois sincèrement pas en quoi son discours serait spécifique, dans son « féminisme », d’une manière de voir qui serait dérangeante – en tout cas différente – par rapport au tout-venant de la production pornographique. On est surpris de cette étiquette de « pornographe et féministe » que la réalisatrice trimbale comme un étendard, qui fait penser à n’importe quelle association de deux termes que l’opinion commune estime antithétiques. « Pornographe et anarchiste »; « prostituée et communiste »; « maîtresse SM et syndicaliste »; « top model et philanthrope »: tout est possible… A l’époque du « porno vert » (pour sauver la forêt tropicale) ou de l’érotisme « trash » dans la publicité (pour sauver le capitalisme), le « porno féministe » est une niche comme une autre – qui sera bientôt rangée dans une catégorie opératoire comme les genres « gros seins », « domination soft », « cosplay », « femmes mûres », etc.

    Dresser artificiellement une contre-idéologie (aussi mal assurée et définie soit-elle) face à une idéologie supposée (le porno ordinaire, qui serait machiste, sexiste, grossier, simplet) ne menace en rien l’hégémonie de la seconde – qui finira par digérer la première et l’ajouter à sa panoplie. Et puis, en tant que moyen d’expression (et la pornographie en est un), le porno ordinaire n’est pas plus férocement « masculiniste » que la peinture, la sculpture, la poésie ou la littérature depuis la nuit des temps. Le théâtre antique ou moliéresque, la statuaire médiévale et renaissante, la peinture maniériste ou romantique, le récit épique, ne sont pas moins sexistes (et idéologiquement connotés anti-féministes) que le porno ordinaire ou l’érotisme au quotidien: cela ne les dévalorise pas pour autant et ils intéressent autant les femmes que les hommes d’aujourd’hui. Va-t-on nier que le roman balzacien ou dumassien est épouvantablement sexiste, et l’incriminer comme tel (quitte à aller jusqu’au boycott) en lui préférant systématiquement les récits « queer » ou « gay friendly » de la production américaine actuelle?

    Soit, le porno ne serait pas flatteur pour la femme,encore que cela se discute aisément (mais l’est-il pour l’homme?) Mais le football, la Formule 1, le défilé militaire, la publicité, sont davantage « féministes »? Est-ce que conduire une BMW (la voiture de l’homme qui a réussi) est machiste, tandis qu’acheter une Mini (la voiture – si féminine! – de la femme intelligente) est un acte féministe? Est-ce qu’Ovidie tournerait un film porno dans lequel on ne verrait (par exemple) que des pénétrations d’homme par des femmes munies d’objets, des scènes homosexuelles (des deux sexes), des scènes de transsexuels et de travestis; rien que des caresses profondes ou solitaires: un film sans fellation ni sodomie (hétérosexuelles), sans porte-jarretelle ni bas résille, ni maquillage? Cela, pour le coup, serait peut-être (un brin) « subversif » (ou « transgressif »), mais tourner un porno ordinaire en prétendant qu’il est « féministe » parce que sa réalisatrice se dit telle, voilà qui relève un peu de l’arnaque intellectuelle.

    D’ailleurs, lorsqu’elle prétend tourner du porno comme elle tournerait du non-porno, avec la même attention strictement technique au détail et le même détachement par rapport au sujet, Ovidie paraît se prendre un peu les pieds dans le tapis: d’abord, parce qu’un/une cinéaste non porno peut parfaitement avoir un rapport érotique (maniaque, excitant, amoureux) vis-à-vis de sa caméra et de la scène qu’il tourne: il faut être naïf pour imaginer que le réalisateur/la réalisatrice non porno est serein(e), froid(e), objectif(ve), peu impliqué(e) du point de vue émotif, tandis que le réalisateur porno est un libidineux en rut qui cherche à se stimuler aux premières loges et à moindres frais… Ensuite, on est bien d’accord que le film pornographique doit exciter le spectateur, pas le réalisateur ( ni même, au sens strict, les acteurs) Bientôt,, nous ne serons pas loin d’une hypothétique niche « veggie-sex » dans laquelle on verrait (en fait) des acteurs manger du rôti de veau avant l’amour – mais sous l’oeil d’un réalisateur s’affirmant végétarien…

    Quant au caractère « subversif » de l’orgasme, franchement, on a des doutes… En quoi un jeune couple (ajoutons… lui banquier, elle avocate) qui a une douzaine d’orgasmes (cumulés) dans la journée, serait-il en train de se livrer à de la subversion? On pourrait alors imaginer qu’à force d’orgasmes solitaires, tous les célibataires deviendraient anarchistes… En réalité, on peut tout aussi bien prétendre que l’orgasme est conservateur, petit-bourgeois, ou encore représente le comble de la « beaufitude » et d’un quotidien de blaireau…

    Même l’aspect « femme qui réalise du porno » est strictement déclaratif; dans un magazine, on glosait il y a un peu sur la présence « d’une femme » au sein du directoire d’une des plus grandes banques d’affaires du monde, « un univers si masculin » – mais on ne précisait pas que ladite femme était milliardaire et épouse d’un des « sorciers » occultes du capitalisme mondial: en bonne représentante de sa classe sociale, elle défendait ses intérêts – communs à ceux de tous ses collègues masculins. L’aspect « femme » ne jouait aucun rôle, à peine celui d’un prétexte ou d’un alibi…

    Dans la presse porno, telle ou telle comparaison de spécialistes aboutit régulièrement à la conclusion que le porno tourné par des femmes se différencie très peu (si l’on peut dire: à l’usage) du porno tourné par des hommes – et il est au fond souhaitable qu’il en aille ainsi: imagine-t-on que les critiques gastronomiques doivent un jour entériner la notion de « cuisine féminine » et « cuisine féministe » en apprenant à distinguer un navarin d’agneau « homme », « femme » et « féministe »? Alors qu’on ne demande au plat qu’une chose: qu’il soit bon au goût et digeste à l’emploi…

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