Le 05 septembre 2011, tous les Syriens qui se sont connectés à Internet ont eu la surprise de découvrir une page contenant des instructions permettant de détourner la censure mise en place par le gouvernement de Bachar el- Assad et d’assurer la sécurité de leurs correspondances privées, leur donnant ainsi la possibilité de communiquer librement entre eux et avec le reste du monde, publiant au passage des fichiers log des dispositifs de surveillance syrien. Quelques membres de Telecomix, groupe décentralisé de hackers européens, constitué en 2009 contre les lois restreignant la liberté d’expression sur le net – sont à l’origine de ce qu’ils appellent « OpSyria ». Okhin, l’un des membres actifs de cette cellule, également proche de la Quadrature du net, nous donne sa vision du hacking et de la liberté.
Les hackers se positionnent-ils en tant que contre-pouvoir ?
Notre but ce n’est pas d’emmerder le monde. Notre but est que les gens comprennent qu’Internet c’est le bien et qu’il faut le laisser faire ce qu’il a envie de faire, et qu’a priori on ne va pas détruire le monde avec. On peut, mais on peut aussi le détruire sans. Ce n’est jamais qu’un super outil de communication qu’il faut préserver car cela permet aussi de construire d’autres sociétés, décentralisées, qui ne dépendent pas forcément de frontières physiques. Nous ne sommes pas là pour mettre à bas les gouvernements. Quand ils font des choses bien, on leur dit, c’est important. Quand il y a eu des rapports anti-ACTA publiés au parlement européen nous l’avons souligné. Nous ne pouvons pas tout le temps être contre, on essaie de faire des propositions. « Laissez nous jouer avec nos jeux et jouez avec les vôtres, si vous n’avez pas envie de jouer avec les nôtres, mais ne venez pas nous embêter ». C’est un peu le message qu’on essaie de dire gentiment aux politiciens.
Comment se retrouve-t-on à contrer le régime de Bachar el-Assad. Quand on voit la situation on se dit je veux faire quelque chose ?
Non, on fait quelque chose. A l’origine nous avons été alerté par des activistes syriens qu’il se passait des choses bizarres avec les firewall syriens et les connexions internet. Un petit groupe de Telecomix s’est synchronisé sur IRC (Internet Relay Chat), a créé un salon de discussion et a essayé d’apprendre comment marchait l’infrastructure pour en détourner une partie sur leurs serveurs. En Syrie, les gens se connectent principalement dans un cybercafé ou sur un smartphone. Quand ils se connectent dans un cybercafé la connexion passe par un portail captif. On a donc redirigé cette page vers un de nos serveurs et ils ont vu s’afficher le message suivant : «You have been redirected to the Telecomix Autonomous DNS due to censorship in your local regime. ». Des tas de syriens ont débarqué sur IRC, il a fallu trouver des traducteurs et on a commencé à faire de la formation. On fait des cours accélérés d’informatique, ils apprennent assez vite d’ailleurs : utiliser Tor, mettre en place un blog, poster des vidéos anonymement pour faire le buzz. On ne veut pas qu’ils dépendent de nous, c’est très important que cela soit décentralisé. On fait aussi beaucoup de veille d’informations, on a mis en place un miroir de vidéo mis à jour en temps réel qui va récupérer les vidéos sur Youtube, Facebook qui les télécharge hors de ces structures, on en fait une copie que l’on archive qui pourra servir de témoignage. On fait aussi du soutien psychologique même si nous ne sommes pas forcément compétents. On a beaucoup de contacts avec des Syriens qui commencent à être techniquement compétents, donc on peut commencer à faire des choses très intéressantes, sonder les deux côtés du réseaux et voir les différences pour trouver des failles.
« On se bat pour la neutralité des réseaux, cela ne veut pas dire qu’on est neutre. On n’est pas la Suisse. »
Vous défendez la neutralité des réseaux mais vos actions ne sont pas neutres…
Nous faisons de la réaction, Telecomix est avant tout basé sur le groupe de propositions Werebuild. Des Internets existent, des gens les cassent et nous venons les réparer, comme ce que nous avons fait en Egypte : quand Hosni Moubarak a coupé internet, on a contacté des fournisseurs d’accès pour voir lesquels d’entre eux pouvaient mettre en place des lignes RTC (56k) pour que les Egyptiens puissent s’y connecter. Ce ne sont pas Orange ou Free qui ont accepté de mettre à disposition des modems et d’offrir les coûts de télecommunication mais FDN (french data network), un fournisseur d’accès indépendant qui milite depuis des années pour la neutralité. On se bat pour la neutralité des réseaux, cela ne veut pas dire qu’on est neutre. On n’est pas la Suisse. Notre but ultime c’est défendre la liberté de communication. A partir du moment où des gouvernements, des entreprises font du DPI (Deep Packet Inspection), de l’inspection des paquets en profondeur, du filtrage, ils agissent contre la neutralité des réseaux, nous luttons contre cela. En Syrie, nous avons mis en place un dark net, un sous réseau sécurisé caché dans internet qui permet d’échapper partiellement à la surveillance.
« Avec d’autres agents qui ont bossé sur l’OpSyria on s’intéresse aux drones. On a vu Occupy en utiliser à Wall Street et on s’est dit que cela pourrait intéresser les Syriens. »
Telecomix est un cluster d’expérimentation, qu’expérimentez-vous aujourd’hui ?
Je ne sais pas tout ce qui se passe au sein de Telecomix. Avec d’autres agents qui ont bossé sur l’OpSyria on s’intéresse aux drones. On a vu Occupy en utiliser à Wall Street et on s’est dit que cela pourrait intéresser les Syriens. Ce sont des machines volantes télécommandées plus ou moins intelligentes avec des caméras qui permettent de faire des prises de vue en altitude et d’être contrôlé à distance mettant ainsi les gens qui filment moins en danger. En Syrie, à l’heure actuelle il est interdit de se promener avec un smartphone…
Quel est votre état d’esprit ?
On ne se prend pas au sérieux, c’est très important car finalement on ne sauve pas le monde, nous faisons des expérimentations, notre rôle est d’inventer de nouveaux outils. Je ne sais pas si ce serait moins intéressant si nous étions payés, c’est une question que je me pose et que je n’arrive pas à résoudre. J’apprends, c’est stimulant. j’ai besoin d’être à fond. Je ne sais pas faire autrement. Ce que nous faisons est très sérieux, il y a des vies en jeu mais c’est important de le faire parce que cela nous plaît et qu’on prend du plaisir à le faire.
Telecomix prône le Datalove, qu’est-ce que cela signifie ?
Data must flow. Toutes les données doivent circuler, tous les fichiers doivent être publiés. Après il y a des fichiers qui ne devraient pas exister comme certains fichiers de police. Je suis pour que toutes ces données soient publiées pour que les gens soient horrifiés de voir tout ce qu’il y a dedans et qu’il se rebellent. Si un fichier existe, je veux savoir ce que les gens savent sur moi. Sur Internet, la vie privée n’existe pas. Toute donnée numérique sera un jour publique autant qu’elle le soit le plus vite possible.
« Une gamine de 15 ans surprise en train de tailler une pipe a été cataloguée comme criminelle sexuelle, elle a été fichée à vie. »
Que penses-tu de la publication des fichiers de pédophiles par Anonymous ?
Est-ce que ces fichiers devraient exister ? En Georgie, la fellation est considérée comme une sodomie qui est illégale. Une gamine de 15 ans surprise en train de tailler une pipe a été cataloguée comme criminelle sexuelle, elle a été fichée à vie. Si des gens sont choqués par la publication de données sur les délinquants sexuels, autant qu’elles soient publiques ou qu’elles n’existent pas. Si la donnée existe tu ne sais pas ce que ceux qui y ont accès vont en faire. Ce sont des données qui peuvent détruire la vie d’une personne, je suis contre la chasse aux sorcières donc je suis contre ce genre de fichiers. La police n’a pas besoin de ces fichiers là c’est par paresse qu’elle les utilise.
« Facebook est dangereux car sa politique de gestion change tous les 6 mois. Le but est de vendre leurs utilisateurs, donc il faut récolter le plus d’infos sur eux. »
Quel est ton rapport à Facebook ?
Je ne vois pas l’intérêt du site. Twitter utilise peu d’information sur les utilisateurs : le mail, les contenus des tweets. Pour raconter sa vie, il y a les blogs. Facebook est dangereux car sa politique de gestion change tous les 6 mois. Le but est de vendre leurs utilisateurs, donc il faut récolter le plus d’infos sur eux. Le bouton « j’aime » que l’on retrouve sur pleins de sites est un script qui récupère les valeurs de compteurs et va les uploader sur le profil caché des utilisateurs. Facebook collecte aussi des données sur des gens qui ne sont pas des utilisateurs. Par exemple, comme j’ai des amis qui y sont, Facebook commence à avoir pas mal de données me concernant. Au départ, les gens comme moi étaient des boîtes noires mais cela devient de moins en moins vrai. Savoir tout sur tout le monde et le vendre à n’importe qui ! C’est Le Meilleur des mondes. Dans 1984 nous sommes gouvernés par des choses qui nous déplaisent, dans Le Meilleur des mondes nous sommes gouvernés par des choses qui nous plaisent. Il y a une adhésion.
Peut-on imaginer une internationale hacker ? Certains médias évoquent même un 5e pouvoir…
Si on nous laisse trop de pouvoir on va a priori en faire mauvais usage au bout d’un moment, parce qu’on hack tout. On essaie de comprendre comment tout marche donc si on nous donne trop d’importance il y a un moment où l’on va casser des choses. Est-ce que tu voudrais que le monde soit dirigé par des gens qui vivent en totale autarcie qui ne se nourrissent que de café et de données ? Non, eh bien nous non plus. C’est une mauvaise chose, si vous nous donnez le monde vous êtes perdus. Si vous nous faites confiance, c’est fini pour vous car à un moment on va partir en vrille, car on va faire des choses juste parce que cela nous amuse. Nous sommes des citoyens comme les autres et tout ce que l’on veut c’est documenter ce que l’on fait, partager de la connaissance. Nous mettre dans le rôle d’un 5e pouvoir c’est nous enfermer dans une caste : les gentils hackers qui vieillent sur Internet. Mais on n’en sera pas toujours là et c’est aux gens de le faire. On explique que ce n’est pas trop compliqué à faire.
Mais en entretenant le mythe de la sécurité informatique on n’est pas quelque part en train de vous donner le monde ?
La sécurité informatique est une communauté ouverte, il y a beaucoup d’exercices de vulgarisation et de documentation. Nous essayons d’expliquer aux gens que leurs données ne sont pas en sécurité. Il faut qu’ils comprennent qu’ils sont en insécurité pour qu’ils prennent les mesures nécessaires.
Qu’est ce qui différencie Telecomix d’Anonymous ?
J’ai une identité et je montre mon visage, je ne suis donc pas anonyme. Je vais assumer ce que j’ai à dire. Sabu n’est plus un Anonymous, contrairement à ce que certains peuvent dire. La différence fondamentale c’est ce qui s’est passé au niveau du rock dans les années 1970. Il y a eu d’un côté les hippies et de l’autre les punks. Les deux voulaient remettre en question le monde et ont utilisé des méthodes différentes et les deux ont… échoué ! Ce n’est pas pour ça que les punks ont forcément tort, ils ont raison de s’énerver car nous laissons passer des choses, on aime trop discuter au lieu d’agir. Ce sont deux façons différentes d’aborder le même problème. On a un désaccord partiel sur les méthodes. Anonymous communique par images, nous on utilise du texte, ce n’est pas la même culture, c’est aussi plus international que Telecomix qui ne compte que 300 personnes environ. Sur l’OpSyria on est moins de 10 personnes. Donc on a des liens de confiance assez forts. On partage beaucoup plus de choses plus que sur les canaux d’Anonymous. Les Anons ce sont des millions de personnes puisque n’importe qui peut l’être, je pense par conséquent que les liens sont moins forts.
Les projets de loi ACTA, SOPA, LOPPSI… n’ont-ils pas accéléré le regroupement des hackers autour d’intérêts communs ?
Cela reste encore bordélique. ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement, l’accord anti contrefaçon qui vient d’être rejété par le parlement européen le 4 juillet, ndlr) attaque le réseau, si tu attaques le réseau, tu attaques les hackers donc ils ripostent. Nous avons gagné un combat sur la neutralité du net c’est à dire que les gouvernements parlent maintenant de neutralité des réseaux, ils sont venus se battre sur notre terrain. Mais à partir du moment où ils viennent se battre sur notre terrain, ils ont perdu. Pourquoi ? Parce que nous avons un énorme avantage par rapport aux lobbies, aux entreprises, aux gouvernements : nous n’avons pas de limites budgétaires et à un moment cela va leur coûter très cher, trop cher. Toutes ces institutions sont sociopathes dans le sens où leur but n’est pas d’aider les sociétés à se développer mais de faire le plus de profits.
« quand tu fais des courses, c’est de la politique et je fais de la politique de ce niveau là. Ce qui me chagrine, c’est que l’on parle de pouvoir d’achat or non je ne suis pas un consommateur, je suis un citoyen. »
Considères-tu que tu fais de la politique ?
Non, même si cela en est. Mais quand tu fais des courses, c’est de la politique et je fais de la politique de ce niveau là. Ce qui me chagrine, c’est que l’on parle de pouvoir d’achat or non je ne suis pas un consommateur, je suis un citoyen. Je me suis éloigné de tout parti politique et je ne veux pas y être associé.
Quel est ta position citoyenne?
Je ne vote pas, je suis anarchiste. Je ne vote pas pour le parti pirate parce que je combat ce système-là. Je ne pense pas pouvoir être représenté par quelqu’un. En revanche, je pense que nous avons la technologie nécessaire pour que chacun puisse se représenter soi-même. Ou nommer un représentant pour ceux qui le désirent.
Boîte noire:
Le blog d’Okhin, ici
Pour mieux comprendre l’OpSyria, là
La neutralité du réseau expliqué par Benjamin Bayart de FDN (French Data Network) ici et là
Telecomix au festival Pas Sage en Seine, ici
Voir toutes les vidéos des conférences de Pas Sage en Seine, là
Quelques hackerspaces :
Paris-banlieue:
www.tmplab.org/
http://www.electrolab.fr/
Toulouse : http://tetalab.org/
Dijon : http://print.squat.net/
Bruxelles : http://fo.am/

Manifestation du 5 mai : sous les pavés, la Rage
juste préciser peut-être que la Géorgie évoquée dans l’article, qui fiche à vie, est l’Etat appartenant aux USA, non la Géorgie dans le Caucase.
et quand même pardon : merci à tous deux pour l’entretien. approfondi, serein, suggestif, ça touche !
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bel entretien, Télécomix très intéressant aussi à tous les niveaux (origine, mode de fonctionnement, membres, actions…) et belle personne qu’okhin que je connais par ailleurs dans le meatspace comme il dirait (dans la vraie vie) : ce qui fait que je vais me permettre de faire 2 remarques sur les points qu’il aborde, on a rarement l’occasion de le faire IRL et ça me manque/frustre donc Rage Mag va me permettre de pallier ça
> l’anarchisme : l’anarchisme d’okhin devrait porter un autre nom, ou il ne devrait pas utiliser ce mot qui porte en lui tout un univers qui n’est pas celui d’okhin ou des hacktivistes… l’anarchisme est véritablement « daté » il est intrinsèque au XIXème siècle et à ses problématiques, à Fourrier, Kropotkine, Proudhon, Rosa Luxembourg et à la querelle doctrinaire avec le communisme, le socialisme et le trotskisme… donc en cela il n’y a rien de plus étranger à l’hacktivisme qui est post-politique et qui ne peut pas se réduire à des choses qui relèveraient des idéologies du XIXème siècle dont les médias, les politiques et les analystes sont encore pétris, et qui font précisément qu’ils ne comprennent ni Télécomix, ni Anonymous, ni Occupy… l’anarchisme est également historiquement et idéologiquement « anti-technique » et anti-numérique, contre les manifestations d’un soi disant progrès par la technologie, Ecole de Francfort et anarchistes sont assez d’accord là dessus donc on est très loin du datalove et de l’IRC… en revanche on peut faire un parallèle entre l’anarchisme du XIXè / XXè et le caractère anti-gouvernemental, anti-multinational, auto-organisé des mouvements hacktivistes
> le 5ème pouvoir : il n’y a qu’un seul pouvoir, c’est l’argent, la politique lui est subordonnée (ça c’est être un anarchiste que de le dire peut être), les médias aussi et les ONG aussi… donc s’il existe un pouvoir des hackers ou des mouvements hacktivistes, il faut le chercher dans l’idée d’un contre-pouvoir, un vrai, pas celui qui est censé être exercé par les médias ou les ONG, et non pas dans l’ajout d’un Xième pouvoir qui n’en serait en fait pas un, et il n’y a qu’à voir le rapport d’okhin aux médias et aux ONG, ou celui de Télécomix ou d’Anonymous à ces 2 « autres pouvoirs » pour s’en convaincre…
quelque fois, je rêve que l’éthique hacker, les hackers et l’hacktivisme ne se dissolvent ni dans les idéologies (anarchisme, communisme, libertarianisme, etc.), ni dans le pouvoir des médias ou des ONG et devienne ce qu’il a plusieurs fois promis d’être : une zone d’autonomie temporaire où gouvernements, multinationales et idéologies/religions ne sont pas chez elles, où seule l’information et les utilisateurs sont roi, un cyber/cypher-espace parallèle à la réalité, un refuge pour les déviants, les dissidents, les personnes éprises de liberté, d’autonomie et d’innovation, une contre culture permanente…
la possibilité d’une île…
Selon moi, l’anarchisme est par essence la seule idéologie immortelle, puisqu’elle est une contestation de la notion de pouvoir « en soi », dans la sphère du politique. Comme le pouvoir est consubstantiel de toute forme politique aboutie (au delà du village Gwayaki), l’énergie et les revendications anarchistes, protéiforme et an-historique ne peuvent disparaître qu’avec la politique.