La vie d’un journaliste voyageur, par Albert Londres

Publié le 25 février 2014 à 11:01 par RAGEMAG  | 0

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Le grand reportage moderne, qui ouvre au journalisme l’enquête à l’étranger, a forgé ses lettres de noblesse en France avec les travaux d’Albert Londres. Le journaliste s’illustre dans la première moitié du XXe siècle avec de longs récits de voyage et des enquêtes au style léché qui dépeignent avec précision les réalités de son époque. En préambule de La Chine en folie, qu’il visite en 1922, Londres fait la description du quotidien d’un journaliste.

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Albert Londres

En 1922, Albert Londres a 38 ans. Deux ans après son pénible périple russe, raconté dans son récit Dans la Russie des Soviets, le voici partant vers l’Asie pour le compte de L’Excelsior, quotidien français de l’époque et pionnier du photojournalisme. C’est grâce à cette publication, créée par Pierre Lafitte, qu’Albert Londres pourra sillonner la planète, et notamment cet « Orient » que le Petit Journal lui avait refusé. Ironie de l’histoire pour une publication qui n’avait pas hésité à investir de grosses sommes pour faire du journalisme de qualité, L’Excelsior sera vite confronté à des problèmes de trésorerie et Pierre Lafitte sera contraint de vendre.

C’est pourtant ce journal qui donnera à Londres l’occasion de préciser son style et son approche du métier de journaliste, jusqu’à la théoriser. Dans ces extraits de la première partie du récit, intitulée « Histoire qui peut servir de prologue », il narre le quotidien de son double fictif, de ses relations avec son rédacteur en chef et du cheminement qui l’amène à trouver son sujet, avec pour toile de fond les conditions de vie d’un journaliste voyageur de l’époque, où aventure rime avec inconfort.

Ce texte vieux de près d’un siècle peut faire écho à la vision moderne du journalisme de Nathan Thornburgh, co-fondateur de Roads & Kingdoms. Il éclaire de manière significative le retour d’une frange de la presse actuelle à un journalisme ambitieux, et souligne l’importance d’une éthique stricte en matière de journalisme de voyage, seule garante de sa crédibilité. Le journalisme d’Albert Londres ne sacrifiera jamais l’un de ses piliers fondamentaux et continue de montrer que la forme peut sublimer le fond sans altérer les exigences déontologiques de la profession.

Extraits du prologue de

La Chine en folie

par Albert Londres

Jean-Pierre d’Aigues-Mortes n’avait pas de profession : il était envoyé spécial de journaux. Depuis des années il arpentait la terre d’un point cardinal à un autre. Aussi, pouvait-il jurer que la géographie se trompe en n’avouant que quatre points cardinaux. Certainement il y en a davantage…

Jean-Pierre était devenu ce qu’il était sans préméditation. Un jour on l’avait fait appeler dans un bureau. Là, un monsieur portant généralement le titre de rédacteur en chef et la rosette d’officier de la Légion d’honneur, et qui avait obtenu de l’administration quelque maigre crédit, pour donner « un peu plus de vie au journal », lui avait dit : « Bonjour ! Avez-vous une valise ? Oui ? Allez donc voir à Constantinople ce qui se passe. » Il partit. Il tourna trois mois dans les Balkans, puis il revint.

« Les divers Orients virent son ombre se profiler sur leur sol. Il fut prisonnier dans Fez et toute une nuit le you-you-you des Marocaines chanta à ses oreilles la mélopée de sa mort probable. »

Le rédacteur en chef, qui avait été félicité pour l’idée, regarda le voyageur avec des yeux étonnés et lui dit : « Que faites-vous là ? Il faut repartir. » Il repartit.
Quand il eut couché dans toutes les capitales d’Europe, interviewé quatre monarques, prédit d’imminentes complications internationales, comme il ne lui restait plus une bank-note et que, d’autre part, son journal avait à fouetter d’autres chats que de répondre à ses télégrammes désespérés, Jean-Pierre retraversa l’Occident en wagon de troisième classe et reparut visiblement affamé.
— Encore vous ? lui dit le rédacteur en chef. Vous n’aviez plus d’argent ? Ce n’est pas ce que dit l’administrateur.
— Qu’est-ce qu’il dit ?
— Que vous avez déjà dû acheter une maison de campagne.
— Deux !

Il repartit. Les divers Orients virent son ombre se profiler sur leur sol. Il fut prisonnier dans Fez et toute une nuit le you-you-you des Marocaines chanta à ses oreilles la mélopée de sa mort probable. Sur la mer Noire, Jean-Pierre attrapa un gracieux typhus — pour le punir de se mêler de ce qui ne le regardait pas.

« Allez donc voir à Damas ce que fait l’émir Fayçal. » Jean-Pierre partit à Djeddah, afin de contempler ce roi de la Mecque. Mais les Anglais sentirent Jean-Pierre sur la mer Rouge. Et, si tout le monde ne le sait pas déjà, que chacun l’apprenne ici : il est bien préférable pour un correspondant en voyage de curiosité de rencontrer sur son chemin une tribu de scorpions que deux gentlemen de la police anglaise. À quelque temps de là, alors que sous le prétexte d’étudier le problème égyptien, Jean-Pierre était au Caire, se chauffant dignement les côtes au soleil de février, l’Eastem Telegraph C°, qui lui en avait fait quelques autres, lui apporta un câble réfrigérant : « Allez Moscou. » Il alla.

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Le Caire, 1922.

*

À découcher dans ces proportions, une étonnante maladie avait atteint Aigues-Mortes : il ne pouvait plus contempler deux jours de suite sa figure dans la glace de la même armoire. Repassant une fois par Paris, la seule vue de son appartement le plongea dans une inguérissable mélancolie. Il vendit ses meubles qui jusqu’ici lui avaient été si fidèles. Il donna congé et, pour tromper l’attente, il élut domicile à Terminus Saint-Lazare, d’où il pouvait, de sa fenêtre, voir des taxis chargés de bagages, tandis que, par la lucarne de son cabinet de toilette, entraient les chers appels des sifflets de locomotives.

Ce fut plus tard, six mois après, qu’il reçut la révélation de la détresse des retours. En général, les gens pleurent et s’effondrent aux départs. Ce sont de faux voyageurs. Ils font partie de cette catégorie de malheureux qui mettent une semaine à boucler une malle ! C’est quand on rentre que la lèvre est amère et le cœur dans le brouillard !

« Ainsi, pendant dix-sept mois, il avait traîné son incertaine carcasse de Suez à Panama et de la polaire à la croix du sud, pourquoi ? Pour se heurter ce soir à cette créature qui, elle, n’avait pas bougé ! »

Jean-Pierre revenait d’Amérique du Sud. Le voyageur de grand chemin prend rapidement l’habitude de circuler tout à son aise parmi des millions d’individus qui lui resteront parfaitement inconnus. Il va parmi ces foules, sans plus s’occuper d’elles que le poisson de l’immensité de la mer. Quel étonnement, en revoyant sa Patrie, d’entendre les passants parler tous votre langue ! Ce sont vos frères, vos sœurs. On se promène en famille ! Mais l’horizon se rétrécit bientôt. On dirait que les fron­tières bornent votre vue. Votre jugement, si libre sur les routes du monde, revêt comme un uniforme national. On a la sensation que, derrière vous, une main vous a doucement replié les ailes.

Ce soir, dans Paris retrouvé, Jean-Pierre marchait sur les boulevards extérieurs. En passant près de la bouche du métro Pigalle, il entendit crier près de lui : « L’Intran ! la Presse ! Paris-Soir ! » Il connaissait cette voix, elle parlait à ses souvenirs. Il se retourna. Il vit la même petite marchande de journaux, avec les mêmes cheveux roux, qui, à la même place, lançait les mêmes mots !

Ainsi, pendant dix-sept mois, il avait traîné son incertaine carcasse de Suez à Panama et de la polaire à la croix du sud, pourquoi ? Pour se heurter ce soir à cette créature qui, elle, n’avait pas bougé ! Jean-Pierre poursuivit son chemin. La main invisible qui conduit les hommes le mena dans une taverne que d’abord il n’avait pas reconnue.
— Hé ! bonsoir ! Aigues-Mortes ! lui dit-on, que faites-vous par ici ? Vous n’êtes donc plus en voyage ?
Voilà la phrase, se dit Aigues-Mortes. Je la connais ! On me la répète depuis dix ans. Je n’ai plus le droit de marcher sur le sol de mon pays sans que cela paraisse louche !
— Quand repartez-vous ? demanda l’ami.
Le garçon apparut. C’était toujours le même garçon. Un client l’appela. Ce garçon n’avait même pas changé de nom !
— Tiens ! fit le garçon, monsieur d’Aigues- Mortes ! Quand repartez-vous ?
— Adieu ! fit l’homme errant.
Il ralliait la gare Saint-Lazare quand, à l’angle de la rue Saint-Georges et de la rue de Châteaudun. Jean-Pierre gagna son Terminus. Une fois dans sa chambre, il jeta violemment son chapeau sur sa valise.
— Ah ! le Carnaval ! s’écria-t-il, quelle grande idée philanthropique ! Convier ses contemporains à changer de gueule du jour des rois au mercredi des cendres, voilà ce que les Italiens, à mon avis, ont fait de mieux dans l’histoire !

*

Le lendemain après-midi, on pouvait voir Jean- Pierre d’Aigues-Mortes, absorbé, sur l’un des trottoirs de la rue Pignon. Il regardait dans la vitrine des Messageries Maritimes la carte d’Extrême-Orient.

« La Chine ? La Chine et son anarchie ? La Chine, enjeu de la partie de canons qui se prépare entre le Japon et l’Amérique ? Va pour la Chine ! »

Il parlait tout seul : « Port-Saïd, Suez, Djibouti, Colombo. Bon ! disait-il. Pénang, Singapour, Saïgon. Parfait ! Haïphong, Hong Kong, Shanghai, Yokohama, voilà mon affaire ! » Il avait passé sa nuit à chercher vers quelles terres il pourrait s’en aller. C’était urgent puisque sa présence en France tournait au scandale ! Les Balkans ? On compterait par kilomètres les lignes de copie qu’il écrivit sur cette question. Le bluff bolchevique ? Il l’avait déjà dénoncé. La Nouvelle Turquie ? Oui et non. L’Espagne ? Il faudrait l’assassinat d’Alphonse XIII pour redonner de l’actualité au pays. Il envoya promener l’Europe.

Le Mexique ? La guerre des pétroliers ? Trop brûlant pour des journaux à gros tirage. La fraude de l’alcool aux États-Unis ? L’Allée du Rhum ? On le lui avait déjà refusé. Quoi ? Et de l’autre côté du canal ? se dit-il. L’Inde en flammes, Gandhi ? Pas mauvais ! La Chine ? La Chine et son anarchie ? La Chine, enjeu de la partie de canons qui se prépare entre le Japon et l’Amérique ? Va pour la Chine ! Et, donnant un grand coup de pied dans sa chère valise en peau de cochon :
— Réjouis-toi, ma vieille, nous allons repartir sur les grands chemins.
Donc ce lendemain après-midi, ayant tenu son petit monologue rue Vignon, Jean-Pierre pénétra dans le Hall des Messageries.
— Quelle est la date du prochain départ pour Shanghai et Yokohama ?
— Plus de place avant cinq mois ! Tout loué !
Jean-Pierre sourit. S’il ignore beaucoup de choses, il sait qu’un correspondant trouve toujours une cabine à bord. Il sait qu’il n’est jamais resté sur un quai. II sait, la foudre tomberait-elle tous les cinq mètres devant sa personne, un jour d’embarquement, qu’il arriverait quand même à temps et tout entier, pour gravir la coupée, ou profiter de l’échelle de corde.
Il demanda de nouveau :
— Quel jour le prochain départ ?
— Samedi.
— Salut !

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Shanghai, dans les années 1920.

On était jeudi. Il sauta dans un taxi : « Au Grand Journal ! »
— Quand on vous revoit monsieur d’Aigues- Mortes, lui dit le garçon de l’ascenseur, c’est que vous allez repartir. Il entra chez le rédacteur en chef.
— J’ai une idée. Cela ne vous coûtera pas cher. Je m’arrangerai.
— Où?
— Indes, Japon, Chine.
— Vous vous arrangerez ?
— Il paraît que là-bas des journaux du pays payent assez correctement la copie. Avancez-moi quelques billets. Vous ne ferez pas une mauvaise affaire.
— Vous partez demain ?
— Après-demain.
— Voilà un bon.
— Au revoir !
— À l’année prochaine !
Jean-Pierre était déjà sorti.
— Dites donc, passez chez l’administrateur. Je crois que votre assurance sur la vie ne vaut plus rien.
— Pas le temps! Au revoir !
— Passez chez l’administrateur, vous dis-je. Ce serait le journal, ensuite, qui serait forcé de casquer, C’est déjà suffisant de vous donner de l’argent tant que vous êtes en vie !

*

Marseille. Jean-Pierre gagna le cap Pinède. Il monta sur le bateau. Il avait trouvé une cabine, évidemment !
— Parfait, dit-il, après avoir serré la main du barman, ami d’autres traversées, on va toujours vivre quarante-cinq jours là-dessus qui ne devront rien à personne.

Et Jean-Pierre huma le large, passionnément. S’il voyageait, c’était comme d’autres fument l’opium ou prisent la coco. C’était son vice, à lui. Il était l’intoxiqué des sleepings et des paquebots. Et, après des années de courses inutiles à travers le monde, il pouvait affirmer que, ni le regard d’une femme intelligente, et malgré cela proprement faite, ni l’attrait d’un coffre-fort, n’auraient pour lui le charme diabolique d’un simple et rectangulaire petit billet de chemin de fer.

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Pont du Commandant Dorisse incendié, à Marseille en 1920.

*

Le journalisme de voyage, selon Roads & Kingdoms

« Je pense que le journalisme de voyage ne devrait pas être différent du journalisme traditionnel. Il a besoin d’être transparent vis-à-vis de son lecteur : le journaliste doit montrer où il est et dire comment il s’y est rendu. Ces questions concernent précisément le journalisme de voyage, parce que la plupart des articles sont achetés et financés par les destinations. Ils font venir des auteurs quelque part et leur font écrire quelque chose. Ce n’est pas vraiment notre truc.

Les journalistes avec qui nous travaillons vivent dans les endroits sur lesquels ils écrivent. Nous ne sommes pas assez gros pour acheter des billets d’avion à nos journalistes, mais si on en arrive là, nous le ferons de la même manière que le Time : d’excellents journalistes et photographes payés par la rédaction pour faire les meilleurs articles possibles. Je pense qu’hélas, dans la plupart des publications dédiées au voyage, les gens oscillent entre le professionnel et l’amateur, et ce sont les destinations qui les paient.

Nous recevons pas mal de propositions d’hôtels qui veulent qu’on envoie tel ou tel auteur chez eux… très bien, les gens font ce qu’ils veulent, mais ce n’est pas ce que nous faisons. Ce n’est pas dans notre ADN. Le journalisme de voyage, pour nous, c’est du journalisme. Il se situe dans des lieux où nos lecteurs ne vivent pas, mais nous ne cherchons pas à faire acheter des billets d’avion aux gens, ni à leur dire de manger telle ou telle soupe de mouton. C’est plutôt, pour nous, comme regarder les Jeux Olympiques en étant un snowboarder moyen : il y a quelque chose d’inspirant dans la lecture de textes à propos de lieux dans lesquels nous n’irons probablement jamais. »

Extrait de notre entretien avec Nathan Thornburgh, co-fondateur du magazine.

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