Août 2005, Georges Walker Bush invite son ami Lance Armstrong à pédaler à ses côtés dans son ranch de Crawford. Dans le décor bucolique de la campagne texane, deux icônes de l’imaginaire yankee célèbrent le culte du corps et d’une Amérique testostéronée, orgueilleuse et conquérante qui vient encore d’humilier la « vieille Europe » et sa plus indisciplinée fille, la France.
« DoubleYou » ricane encore d’avoir mangé John Kerry au petit déjeuner de la réélection, tandis que « The Boss » rentre juste de sa septième croisade victorieuse dans le Tour de France. A peine huit jours plus tard, la statue du premier se noie dans les inondations cauchemardesques provoquées par l’ouragan Katrina, tandis que celle d’Armstrong, d’un bronze déjà corrodé de doute, attend cet été pour être définitivement déboulonnée par la main lente mais ferme de l’administration anti-dopage US. Deux sourires carnassiers, une seule méthode : la triche.
L’image a déjà sept ans : une autre époque, mais une même Amérique. Car l’Oncle Sam ne change pas, il se contente de congédier régulièrement ses héros et de les remplacer aussitôt, s’épargnant ainsi toute remise en cause. A l’image d’un Colin Powell brandissant un tube rempli d’un anthrax de carnaval et de photos de « camions de chantier à tendances chimiques » à la tribune de l’ONU, pour justifier l’invasion de l’Irak, le « Armstrong Circus » représente la mise sur orbite de la plus hollywoodienne machination de l’histoire du sport. Hollywoodienne, parce que tout y est démesuré, tant en termes de budget, de méthode que de personnel, quand les producteurs prennent le pas sur les créateurs et que le scénario prévoit jusqu’à l’imprévu en contrôlant tous les ressorts de l’émotion. Machination, parce qu’il y a derrière ce conte de fée de rémission médicale dopant (aussi) l’audimat et le brushing de Gérard Holtz, la main et l’expression politique des années Bush : la morgue, l’impérialisme, le mépris de la culture, l’individualisme ultra-libéral, la victoire à n’importe quel prix et plus que tout, le mensonge.
French bashing/Lance bushing
Pour un pays qui, avant l’épopée pionnière de Greg LeMond dans les 80′s, ignorait que l’on put se servir d’un vélo autrement que pour flâner sur le chemin de la High School ou faire le tour de la Napa Valley, venir invariablement terrasser la France, non seulement sur son sol, mais dans l’un de ses domaines de prédilection, relève du plus parfait symbole de puissance. Contrairement à LeMond, populaire mais restant dans le domaine du sport, Armstrong est le héros idéal d’une Amérique, lavant sa culpabilité au French bashing et voulant à nouveau régenter le monde au lendemain de l’ère Clinton et des attentats du 11 septembre 2001..
Après Lyndon Johnson, trouble successeur de Kennedy , c’est aussi le retour aux manettes des Texans, d’un peuple fantasmé de travailleurs valeureux aux idées simples et aux mains pleines de cambouis, par opposition aux cols blancs de Washington dont les Bush, originaires du Connecticut, sont pourtant les flagrants représentants. Qui de mieux alors que « Big Tex » Armstrong et son visage de GI de propagande pour narrer cette geste mensongère en toisant les « French cowards » de son regard d’aigle ? Sans doute personne, d’autant que la symbolique du triomphe contre la maladie à la force du jarret, ce kaléidoscope d’images d’Épinal où se rencontrent les mythes de l’American Way of life, de l’exceptionnalisme américain, du doigt de Dieu et du dépassement de soi, colle à merveille au sentimentalisme d’Outre-Atlantique. C’est beau, mais c’est faux. Non pas ce cancer dont l’annonce fit pleurer tout le pays autant que sa rémission le tint en haleine, mais tout le reste et le décorum qui l’accompagne. Même si le lien entre cancer et dopage reste encore à affiner, en dépit de quelques études le démontrant*, l’étau se resserre autour de cette hypothèse. Il y aurait donc un monstrueux paradoxe à se faire, comme Armstrong, le chantre moulinant de la lutte contre le cancer, via sa fondation « Livestrong » et le maître hors norme d’un dopage cancérigène. Qu’importe que « Livestrong » enregistre des dons records depuis la condamnation du « Postman » texan par l’Agence antidopage américaine (Usada). Le mensonge, même voilé par l’aveuglement de masses confondant patriotisme et nationalisme, ne donne pas quitus.
Le meilleur en tout
Pourquoi Armstrong ? Comment Armstrong ? Après tout, les annales du cyclisme et plus encore son histoire récente ont montré combien était courante et industrielle la consommation de produits dopants dans ce sport, sans pour autant garantir une gloire éternelle à ses usagers. De la mort de Tom Simpson en 1967 sur les pentes du mont Ventoux, à celle du polytoxicomane Marco Pantani en 2004 à Rimini, en passant par la suspension du successeur espagnole de Armstrong, Alberto Contador, les exemples sont aussi nombreux que les spectateurs lors d’une explication finale entre grimpeurs sur les pentes de L’Alpe d’Huez. Mais en ce domaine, comme en tout autre, Lance Armstrong a surpassé tous ses concurrents. Bras – ou jambe – armé d’une vision politique et d’un imaginaire collectif, Armstrong s’est non seulement forgé un palmarès unique dans le Tour, mais a surtout poussé le perfectionnisme appliqué au concept de victoire, davantage qu’à celui de sport, jusque dans ses derniers retranchements. Sa volonté exceptionnelle – seule vérité de ce personnage équivoque – son sens du détail, sa capacité de détachement autant que de dépassement et l’autorité implacable qu’il a su imposer au peloton confinent à la science. Tant qu’à se doper, autant le faire mieux que les autres. Jamais contrôlé positif autrement qu’à posteriori, soutenu par la très anglo-saxonne UCI, et peut-être par un Nicolas Sarkozy qui, à l’époque, ministre enamouré de Bushisme, venait dauber sur la diplomatie française à l’Ambassade Américaine, Armstrong aurait aussi poussé ses équipiers à se doper et contrôlé toute la chaîne de la contamination. Et on ne parle pas de ses relations avec le sulfureux docteur Michele Ferrari, le Paganini de l’EPO. Aujourd’hui incriminé sur la foi des témoignages de nombre de ses anciens partenaires, eux mêmes chargés comme des mules pyrénéennes, tels ses compatriotes Levi Leipheimer, Christian Vande Velde ou David Zabriskie, le texan a aussi pratiqué l’intimidation et la menace à l’égard de ceux qui tentaient d’altérer son scénario, comme Greg Lemond, Filippo Simeoni, ou le coureur Français Christophe Bassons, depuis contraint d’arrêter sa très modeste carrière après avoir dénoncé le dopage. Ne laissant rien au hasard, ni sa préparation, ni ses relations il a ainsi pu, contrairement à presque tous ses successeurs, passer en temps réels entre les mailles du filet qui se referme pourtant aujourd’hui, non sans avoir fait naître des vocations stupéfiantes parmi ses compatriotes.
L’alchimie américaine
Ainsi, outre les trois accusateurs déjà nommés, comment oublier Tyler Hamilton, coureur halluciné dont le « courage aux hormones » a fait chavirer les téléspectateurs, enchaînant 2ème place au Tour d’Italie 2002 et 4ème place au tour de France 2003 avec… une fracture de la clavicule ? Multipliant les suspensions pour dopage comme un VRP les excès de vitesse, sa fuite en avant le conduit au plus profond de la dépression jusqu’à la fin de sa carrière. Comment ne pas rappeler le cas de Floyd Landis, comme Hamilton, autre ancien lieutenant devenu procureur d’Armstrong, qui au sortir d’un irréel Tour victorieux en 2006 où il enchaîne exploits surréalistes et prodigieuses défaillances au gré de son taux de charge, obtient le triste privilège d’être le premier vainqueur déclassé pour dopage ? Au final, presque tout le cyclisme américain de très haut niveau passé par les réseaux Armstrong s’est brulé les ailes au soleil de la chimie illégale. Pourtant seul Armstrong aura survolé le tour et une époque sans autre contrariété qu’une trainée récurrente de doute et beaucoup d’arrogance.
Etait-il le meilleur, le plus organisé, une sorte de mutant transformé par le traitement de son cancer, ou le plus symbolique des rêves atrophiés d’une nation, pour bénéficier de l’indulgence des foules autant que des autorités multiples ? Sans doute un peu de tout cela. Coureur se signalant par une victoire au sprint – oui, au sprint – lors de son premier tour de France en 1993, il se transforme vite en rouleur, spécialiste des courses d’un jour, mais incapable de gravir une bosse dans les rayons de grimpeurs quelconques. Déjà populaire et suspecté de dopage après ses premières victoires et son titre mondial de 1993, l’annonce de sa maladie provoque un véritable électrochoc bien au-delà du monde du vélo. Quand il revient en 1998, son physique s’est affiné, son regard s’est aiguisé, sa détermination s’est affutée et il commence à grimper dans les cols comme dans les cœurs des américains. Viendront l’avènement des Texans, le 11 septembre, la guerre en Irak, le French Bashing… On connaît la suite….
* Notamment une analyse publiée dans Current Sports Medicine Reports (Australie – 2006)
Boîte noire
Quand l’ultra dopé Tyler Hamilton charge Armstrong, petite vidéo
La vie et l’oeuvre de Lance Armstrong en images, ici
La condamnation officielle de l’USADA, en américain, là
Pour en savoir plus sur la fameuse question nébuleuse des Watts développés par les cyclistes, Et hop
Sarkozy aidait-il Armstrong ? L’AFLD le suppose… hups



Manifestation du 5 mai : sous les pavés, la Rage
Bien vu le parrallèle avec W
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