Le silence des agneaux et la (R)évolution des Colibris

Publié le 15 février 2013 à 10:58 | par Benjamin Sire | 1

Dans le silence assourdissant de médias obnubilés par la boucherie chevaline, le mariage,  la PMA ou « la papalité interruptus », s’est déroulé le 30 janvier dernier, à l’Espace Reuilly de Paris, un événement qui mérite pourtant de retenir l’attention, avec le lancement de la (R)évolution des Colibris, emmenée par Pierre Rabhi et sa bande d’écocitoyens. L’occasion pour Ragemag de revenir sur la portée et le sens de cette manifestation qui a réuni une foule trois fois supérieure aux prévisions.

Pierre Rabhi : le petit homme vert qui veut faire la (R)évolution

Quel événement parisien ou meeting politique peut mobiliser, en dehors de toute campagne électorale, 3000 personnes venant des quatre coins de la France aux abords d’une salle ne pouvant pas en accueillir 800, sans qu’aucun des médias de la place ne daigne y consacrer sa plus misérable colonne ?

Ne s’agirait-il pas de l’affirmation d’un mouvement citoyen qui échappe aux autorités, au pouvoir, à l’air de ce temps médiatique à cheval dans les lasagnes, fait de mariage pour ceux qui en ont quelque chose à foutre, de guerre plate au Mali, d’évasion fiscale de stars, ou d’agitation délétère du chiffon rouge (ou noir) de la discutable fascisation d’un pays qui n’en demande pas tant.

Ne serait-ce pas la structuration d’un collectif, qui, à la suite de ses mises en garde lors de la précédente présidentielle avec sa campagne Tous candidats , raconte, l’espoir en bandoulière et avec douce pédagogie, comment l’engrenage fatal « d’un modèle pillard hégémonique et gaspilleur » ne peut être aujourd’hui arrêté que par « la fédération des consciences » dans un élan citoyen conjuguant au même temps les priorités écologiques, sociales, économiques et démocratiques ?

Logique, les obèses au cerveau confit de certitudes ronronnantes ne veulent toujours pas croire à ce temps proche de la révolte, à cette heure où le cadavre de la probité viendra, tel le dibbouk, hanter leur conscience en pantoufles, Sicav et questions existentiallo-consuméristes. Comment les « pillards », « hégémoniques » et « gaspilleurs », enfin, surtout ceux qui ont poussé au vice, pourraient daigner céder la parole à leurs plus sages (donc implacables) contempteurs ? Comment pourraient-ils ouvrir les yeux et les bras, quand ils se contemplent si laids en ce miroir d’évidence que leur tend, avec cette naïveté qui peut renverser les montagnes, le père Rabhi et sa bande ? Les réponses sont dans les questions. Passons.

« un mouvement de citoyens décidés à construire une société vraiment écologique et humaine… »

Le collectif Colibris est né en 2007, des cendres du Mouvement pour la terre, et se définit comme « un mouvement de citoyens décidés à construire une société vraiment écologique et humaine, avec pour mission d’inspirer, relier et soutenir toutes les personnes qui participent à construire un nouveau projet de société ». La punchline est presque banale au regard de l’ambition réelle du projet, dont l’écologie ne constitue qu’un versant. C’est en effet la préoccupation démocratique qui en est au cœur, avec une volonté de réformer en profondeur la constitution et les institutions, tout comme l’éducation et l’économie. C’est afin de présenter les grandes lignes de ce projet participatif et d’en amorcer la propagation à l’occasion d’une campagne étalée sur 18 mois, que se tenait le rassemblement du 30 janvier, auquel participaient, aux côtés de Pierre Rabhi, des personnalités telles que Étienne Chouard (déjà interviewé dans ces colonnes).

Tous candidats, ou tous candides ?

Le mot révolution, assimilé ici au rêve et à l’évolution, mérite son emploi. Fondé sur l’implacable constat de la faillite des organisations politiques traditionnelles autant que de la persistance d’une crise économique et écologique sans égale dans l’Histoire, en dépit d’une productivité sans cesse croissante, le mouvement Colibris met tout simplement dans la balance la question de la survie de l’humanité. Le mal incriminé est la cécité des gouvernements et institutions internationales, incapables d’appréhender les enjeux réels qui se présentent à eux et toujours prompts, en bons apprentis sorciers, à s’agiter doctement en dehors des clous des priorités les plus évidentes. Pour y remédier, les « Colibris » axent leur démarche autour de cinq priorités mises en résonance.

1°) Une économie relocalisée et décentralisée, luttant « contre l’appropriation commerciale des biens communs de l’humanité ».

Sur ce dernier point, on pense notamment aux semences, mais aussi à l’eau ou à ces plantes essentielles pour la médecine dont les cultures ancestrales ont été préemptées, le plus souvent avec la collusion des gouvernements, par les laboratoires pharmaceutiques.

2°) Une révolution éducative déclinant le modèle déjà éprouvé à l’école des Colibris, aux Amanins, renversant le slogan « Quelle planète laisserons-nous à nos enfants » en « Quels enfants laisserons-nous à notre planète ? », dans une volonté de responsabilisation de l’enfant et de sa mise en cohérence avec son environnement.

Si l’idée dégage un dérangeant parfum post-soixante-huitard, les résultats de l’école, créée par Isabelle Peloux, ouvrent néanmoins d’intéressantes perspectives. Reste à voir comment un tel modèle serait transposable en banlieue où les problématiques sont tout autre que dans la douce campagne drômoise…

3°) Une agriculture prenant en compte la question écologique dans son ensemble et permettant la libre production et utilisation des semences agricoles.

Cette question des semences peut paraître accessoire vue des tours de la Défense. Elle témoigne pourtant de la plus insupportable dérive du libéralisme à travers l’aliénation des paysans par les industriels du secteur et la surexploitation des sols dans une vision de rentabilité à court terme. Elle participe tout autant à la pollution de l’environnement, qu’elle représente un danger sanitaire et un étranglement de la démocratie.

4°) Une démocratie réinventée, en appelant à une nouvelle République, née des travaux d’une assemblée constituante populaire dont les « membres seraient inéligibles aux mandats qu’ils définiront » et de l’obligation faite aux élus de rendre compte des résultats de leurs mandats, par ailleurs uniques et non-cumulables. À cela s’ajouteraient, entre autres particularités, la prise en compte du vote blanc, la mise en place d’une véritable éducation politique et de processus permettant l’implication réelle des citoyens dans la vie de la cité…

Il faudra sans doute faire taire TF1 au préalable…

Les biocarburants : trop bios pour être verts ?

5°) Une politique énergétique et d’habitat faisant le pari de la sobriété et du renouvelable.

Ce discours qui introduit l’idée précieuse de progressivité des prix de l’énergie est déjà très présent dans l’ère écolo-politique. Il se heurte néanmoins, à défaut de miser sur la recherche fondamentale, aux entichements passagers pour des solutions souvent toutes aussi polluantes que celles qu’elles prétendent remplacer (bio-carburants), ou au faible rendement énergétique au regard de la mise en place qu’elles supposent (éolien). À ce sujet, on ne cessera de faire parler la perplexité au regard du peu d’intérêt actuel de la communauté politique et industrielle quant à la poursuite de l’investissement et de la recherche sur les supra-conducteurs, dont on sait pourtant l’incroyable potentiel en termes d’économie d’énergie.

Ad augusta per angusta , mais c’est une autre histoire.

Utopique ? Et alors ?

Une fois déroulés les cinq piliers de la sagesse du Colibris, très longuement détaillés dans un remarquable et dense document de 31 pages, se pose la question, à l’image de la phrase de Clémenceau en exergue de Ragemag (« Il y a en moi un mélange d’anarchiste et de conservateur dans des proportions qui restent à déterminer. » ), de la proportion entre le concret et l’utopie qui s’exprime en leur sein. Le mouvement prétend concilier les deux et fait même de ce syncrétisme son credo, y ajoutant la volonté de voir l’homme reprendre son destin en main.

Redonner la parole aux citoyens ?

« La folie est de toujours se comporter de la même manière et de s’attendre à un résultat différent. » Albert Einstein

Tout cela est peut-être bancal, débordant de cette naïveté qui désole ceux qui en feront les frais en premier (demandez à Ben Ali) et convoque leur ironie. Qu’importe. Comme dans la bouche d’autres personnalités auxquelles nous ouvrons nos colonnes, le discours est novateur et foisonnant de solutions, les unes regardant peut-être trop dans le rétroviseur de l’histoire, les autres en appelant insuffisamment à l’imagination comme moteur de l’avenir. Quoiqu’il en soit, à l’heure où l’on nous sert la soupe libérale, arôme européïste et Goldman Sachs, comme indépassable horizon d’indigestion, comme suicidaire TINA, le battement d’aile du Colibris apporte une fraîcheur qui doit être regardée avec le plus grand sérieux, méritant bien quelque considération médiatique. À l’approche du vide, l’utopie concrète aura toujours plus d’intérêt que des solutions dont le caractère mensonger autant que la démence ne font plus l’ombre d’un doute. Quelle est la plus grande folie ? Se laisser tenter par une inconnue intellectuellement stimulante ou persister goulûment dans l’erreur macabre ?

Comme le disait Musset : « Ne pouvant se corriger de sa folie, il tentait de lui donner l’apparence de la raison. »

Et le camarade Albert Einstein : « La folie est de toujours se comporter de la même manière et de s’attendre à un résultat différent. »

* La vidéo qui accompagne cet article peut mettre du temps à se charger. Elle est destinée aux courageux et personnes concernées qui pourront se faire une idée très précise du message et du Plan des Colibris, puisqu’elle dure près de 3 heures et reprend la conférence dans son intégralité.

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À propos de l'auteur

Benjamin Sire Wuyilu

Benjamin SireRédacteur en chef de Ragemag. Aussi musicien et amoureux des oxymores. Ex un peu tout. Futur quoi ?



Une réponse à Le silence des agneaux et la (R)évolution des Colibris

  1. Dianae

    « à l’heure où l’on nous sert la soupe libérale »

    Pour mieux combattre son ennemi, il faut commencer par bie le nommer : est-ce là le bon terme ? Il ne s’agit pas là de libéralisme économique mais de ploutocratie prédatrice.

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