Lo-fi : l'art de groover avec un son de merde

Publié le 11 juillet 2013 à 10:03 par Julien Lafond-Laumond | 0

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Kanye West, qui pour Yeezus se contente d’un son pauvre, d’un mixage médiocre et d’une communication rachitique ; Boards of Canada qui, après sept années de silence, revient avec un disque autistique à la technologie ouvertement dépassée… Deux grands disques du moment, même s’ils multiplient par ailleurs les différences, partagent un point commun essentiel : leurs nombreuses références à la culture lo-fi. Mais le lo-fi, qu’est-ce que c’est, d’où ça vient ? Et qu’est-ce que ça veut dire ?

Impossible d’abord d’évoquer la culture lo-fi sans évoquer celle contre qui elle s’est construite : la culture hi-fi. Nous sommes au milieu des années 1960, le son stéréophonique se développe, mais ne convainc pas encore – trop gadget, trop difficile à gérer. La révolution qu’elle implique nécessite en effet une refondation complète des techniques d’enregistrement, que ne voulaient pas, par exemple, des Brian Wilson ou Phil Spector à l’apogée de leur carrière. Cette refondation des méthodes de studio prendra forme quelques années plus tard, au début des années 1970, début de l’ère hi-fi. Ingénieurs du son et producteurs maîtrisent alors parfaitement l’enregistrement multicanal et ses prises de son à plusieurs microphones. Le son gagne alors franchement en complexité, en finesse : il est maintenant spatialisé. Et cela ouvre des possibilités vertigineuses. À l’autre bout du circuit, bien sûr, pour le ménage qui veut profiter de ces nouvelles avancées, un équipement adéquat est de mise. Le hi-fi, pour haute-fidélité, propose à l’auditeur cette expérience sonoréaliste : comme s’il était lui-même derrière la console de mixage – le nouveau rêve du mélomane.

Les ESS AM-T 1B, fantasme d'une génération

Les ESS AM-T 1B, fantasme d’une génération

Évidemment, cet équipement hi-fi est cher, très cher, tout comme l’est l’enregistrement studio quand on le veut de qualité et dans l’air du temps. Cette période est par conséquent clivante : il y a les groupes qui enregistrent à gros moyens, qui se professionnalisent et se starifient, et il y a ceux qui restent dans l’antichambre du succès, largués par le système ; il y a les auditeurs qui jouissent d’un signal non endommagé, qui profitent d’une musique savamment enregistrée dans un confort intégral, et il y a ceux qui doivent se contenter d’un son merdique et qui garderont toujours un train de retard. Ces clivages-là seront une des raisons fondamentales de la naissance des mouvements contre-culturels et dissidents de la fin de la décennie. Tous ces mouvements diront stop, entre autres, à l’élitisme technologique de disques comme The Dark Side of The Moon des Pink Floyd, ou Rumours de Fleetwood Mac ; à l’onanisme de musiciens déconnectés de la société et en priorité ceux du rock progressif ; aux concerts dans les stades, qui déifient même ceux qui au départ se voulaient subversifs (les Who, les Rolling Stones) ; à la mercantilisation excessive de la musique et à son intronisation définitive dans la société du tout spectaculaire. L’arrivée du lo-fi et du DIY sonne donc comme un ras-le-bol mis en pratique. Pour rompre avec le trop-plein de techniques, de pognon et d’hypocrisie des années 1970, il fallait reprendre la main et marquer une rupture franche.

L’éthique DIY

Au départ du DIY, il y a un éminent refus du capitalisme et du consumérisme : la musique ne doit plus être trustée par le monde de l’industrie et par quelques grands labels aux dents longues. Elle doit se repopulariser selon un principe simple : quiconque veut créer doit pouvoir le faire. Le modèle des années 1970 était celui d’un milieu musical fermé et hyper professionnalisé, un milieu qui maintenait l’auditeur à distance avec comme injonction :  « ne fais rien et contente toi d’aimer ». L’éthique politique du Do It Yourself vise au contraire à briser la frontière entre le créateur et le spectateur ; il ne doit plus y avoir que des acteurs.

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Trois punks

Sortir de l’Empire du capitalisme musical était une tâche d’ampleur. Il fallait d’un côté renoncer à de nombreux attributs de la modernité, de l’autre fournir des efforts supplémentaires colossaux pour s’organiser, s’autogérer de manière à ne pas rester isolé, seul dans son garage ou sa chambre d’ado.
Cela a commencé par renier un son 70’s qu’on ne  pouvait pas produire soi-même : pas d’instrument dernier cri, pas de technique d’enregistrement de pointe, pas de son propre et spatialisé comme toutes les radios et télés en diffusaient… Tout cela était trop cher, trop brillant, il fallait jouer avec du matériel accessible, c’est-à-dire bas de gamme ou récupéré à droite à gauche. La cassette audio démocratisée présentait de ce fait de nombreux avantages : elle était peu coûteuse, peu encombrante, très facile à manipuler, à enregistrer, à effacer, à copier et à diffuser.

Pour exister, il fallait également créer des communautés d’activistes, fonder une autre façon de se pérenniser. Des microlabels gérés par les musiciens eux-mêmes, des lieux de rencontres improbables, des concerts non autorisés, des fanzines diffusés à la main, des radios pirates et des mixtapes artisanales se sont agencés de manière à construire de réelles contre-cultures. C’était des cercles de passionnés où tout le monde se connaissait, où tout le monde mettait la main à la pâte à tout sujet.

La plus célèbre de ces communautés fut bien entendue celle du mouvement punk, qui allait bien au-delà de simples considérations artistiques. Le punk marquait la naissance d’un art de vivre au sens large, dont la musique était le tremplin. La contestation était systématique et totale, le punk faisait table rase d’à peu près tout l’existant. Il annonçait un nouveau point de départ, un nouvel an zéro à partir duquel tout pouvait basculer. Le punk avait une énergie et un savoir-faire qui ouvrait la voie à d’innombrables nouvelles communautés. Avec son éthique DIY, il envoyait le message qu’un genre musical pouvait s’inventer et se développer en toute autonomie, en toute indépendance, complètement à l’abri du système mercantile dominant. Message parfaitement reçu par des milliers de marginaux de tous poils.

L’esthétique lo-fi

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R. Stevie Moore et son fils spirituel Ariel Pink

Si on considère le DIY simultanément comme un état d’esprit et un projet politique, le lo-fi (pour low fidelity) renvoie plutôt à l’esthétique qui peut en découler. Éthique DIY et esthétique lo-fi se recouvrent certes le plus souvent – ils se servent effectivement des mêmes moyens –, mais leurs motivations et leurs buts ne sont pas forcément identiques. Pour les punks, par exemple, la critique sociale et politique prime sur l’exploration créatrice : le son abrasif à basse qualité sert surtout à signaler l’urgence, à symboliser la contestation plutôt qu’à théoriser un nouveau type de musique. À l’inverse, chez R. Stevie Moore, pionnier de la pop lo-fi, l’enregistrement homemade prend une tout autre valeur. Fils du musicien mainstream Bob Moore (bassiste pour Elvis et chef d’orchestre pour Roy Orbison), R. Stevie ne sort des circuits classiques que pour une chose : donner libre cours à une inventivité très, très débridée. Dans son premier album compilé en 1976, Phonography, on ne distingue pas le moindre engagement idéologique. En revanche, la subversion se situe au plan sonore. Moore y fait voler en éclat un nombre incalculable des conventions pop : ses morceaux sont bricolés en solitaire, piste par piste, à partir d’instruments déglingués, de lignes vocales grotesques et de collages douteux. Son inspiration est surréaliste, comique et bizarrement touchante.

Lo-fi et éthique politique DIY sont deux spectres entremêlés mais distincts. Le punk originel et sa charge sociale entrouvriront la porte à d’autres scènes aussi engagées et aussi minimalistes artistiquement, comme le punk hardcore (Black Fag, Dead Kennedys, Minor Threat), le punk seconde génération (Bad Religion, Pennywise, Rancid) et les mouvements identitaires Oi!, Queercore ou Riot Grrrl. D’autres scènes cumuleront l’éthique DIY et la recherche formelle : c’est le cas des foisonnantes et contrastées écoles post-punk, des chapelles industrielles et de leurs multiples filiations droitières (bruitisme, néofolk, electronic body music). À l’inverse, dans l’héritage de R. Stevie Moore et de ses 400 albums, se développeront nombre de courants rock lo-fi absolument dépolitisés. Pour des artistes passionnants comme Jandek ou Daniel Johnston, le DIY, ce n’est pas faire face au monde, ce n’est pas combattre un système, c’est s’en retrancher complètement et pouvoir enregistrer le plus frontalement possible les tremblements de l’âme humaine.

Sun City Girls, monument lo-fi très déviant

Sun City Girls, monument lo-fi particulièrement déviant

La lo-fi music se définit à partir du moment où un son médiocre et des faibles moyens techniques ne sont pas envisagés comme des freins ou des contraintes mais comme une finalité. Pour les chefs de file de l’indie-rock lo-fi – Pavement, Dinosaur Jr., Guided By Voices, Pixies ou The Mountain Goats –, les voix mal assurées, les guitares dissonantes et le mixage en bouillie (qui ne distingue aucun instrument) sont les clés de leur identité sonore. Idem pour les piliers fondateurs du black metal tels que Burzum, pour qui les distorsions aiguës non maîtrisées et les basses inaudibles parce que noyées derrière la batterie sont des caractéristiques intrinsèques d’un genre nouveau. Pour tous ces musiciens-là, le lo-fi, c’est à la vie à la mort, ils l’ont au plus près de leur chair et troquer leur son, c’est attaquer leur nom.

Lo-fipster et mainstream DIY

Dans l’imaginaire collectif, jusqu’à la fin des années 1990, le lo-fi était, à juste titre, signe d’indépendance et d’authenticité. C’était le son qui tranchait d’avec la propreté mainstream et permettait d’identifier les marges de la société. Mais, comme d’habitude, avec l’apparition d’Internet et l’informatisation du monde, les choses se sont compliquées…

Il est en premier lieu important de préciser qu’aujourd’hui, l’opposition hi-fi / lo-fi n’a plus vraiment de sens. Avec l’apparition des formats (mal) compressés et de l’écoute musicale en milieu sonore parasité, la qualité de la diffusion et de l’écoute sonore a drastiquement baissé depuis une quinzaine d’années. Y compris les enceintes ou lecteurs MP3 de facture correcte sont formatés pour diffuser un signal pauvre : les basses sont boostées, la stéréophonie est gonflée aux fameux effets 3D de manière à rendre plus impressionnant un signal initial des plus ordinaires. Ainsi, par rapport au contexte des années 1970, la pensée unique capitaliste est aujourd’hui grandement détachée de la question de la qualité (sonore), au profit de celles de la maniabilité et de la connectivité. Et c’est ainsi certaines franges indépendantes comme la musique expérimentale ambient ou la techno berlinoise qui se sont réappropriées un certain désir de perfection formelle.

« Même en restant chez soi, on peut sonner pro. Le lo-fi n’est plus une fatalité. »

D’un autre côté, les possibilités de l’enregistrement homemade se sont décuplées ces dernières années. Même en restant chez soi, on peut sonner pro. Le lo-fi n’est plus une fatalité. Pour un gamin un peu nerd qui passe ses nuits sur son Cubase cracké, les possibilités sont infinies. Il peut produire une musique que le commun des mortels ne pourra en aucun cas différencier d’une production de major. Le cas de Calvin Harris est à ce titre édifiant : ce gamin limite antisocial, bouclé dans sa chambre à composer de la musique douteuse, s’est retrouvé en quelques semaines propulsé nouvelle star de la dance de grande écoute sans qu’on modifie quoi que ce soit de ses morceaux. DIY et mainstream sont aujourd’hui intimement liés, car si le cas de Calvin Harris est d’une intensité excessive, le modèle de son histoire tend à devenir la norme. Cette nouvelle norme, pour un rappeur, un producteur ou un musicien quelconque, c’est de se faire signer par un label influent ou une major grâce à ses enregistrements DIY, et de voir ensuite ses enregistrements autoproduits distribués à grande échelle sans autre retouche qu’une petite compression finale.

Pour ces raisons, l’ancrage idéologique et culturel du DIY prend sérieusement du plomb dans l’aile. Internet a largement aplani les différences entre industries puissantes et petits cercles activistes. Tous communiquent maintenant à peu près de la même façon, avec les même méthodes et seulement des moyens inéquitables. Les contre-cultures DIY tendent de plus en plus à devenir des cultures intégrées, des subcultures auxquelles tout le monde peut avoir facilement accès sans la moindre transgression. Quant au lo-fi, on peut dire qu’il est devenu un style comme un autre. Les contraintes existent moins, tous les types de timbres sont beaucoup plus faciles à obtenir : alors on choisit de sonner propre ou sale comme on choisit entre polo cintré et t-shirt tâché – sans plus d’enjeux que ça.

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Ce dangereux révolutionnaire adore le son lo-fi

Pris dans la culte du rétro, on peut par exemple dépenser des fortunes pour récupérer du matériel limité des années 1980. Pour beaucoup moins que ça, on pourrait certes s’enregistrer avec des micros et une console de qualité, mais ce n’est plus forcément un critère. L’amour du vintage a ouvert la voie du lo-fi de luxe. On en pense ce qu’on veut. Ce qui est certain en tout cas, c’est que ces différents registres sonores, ces différentes signatures qualitatives ne cessent aujourd’hui de cohabiter, de se modifier, de disparaître et de revenir comme reviennent toutes les modes. Ce n’est sans doute pas très grave. Kanye West, avec ses millions derrière lui, se met dans la peau d’un ado fauché et plein de rêves. Pourquoi pas ? Boards of Canada joue la carte d’un enregistrement DIY avec la même installation depuis quinze ans, et on les félicite pour ça. Quant aux Daft Punk, ils décident à l’inverse de se remettre dans le contexte de l’âge d’or des majors, en injectant tous les ronds qu’ils peuvent pour en mettre plein la vue. Au moins, ils surprennent…

L’éthique DIY en tant que mouvement social n’a ainsi plus beaucoup de sens, le lo-fi n’a plus tellement de valeur comme projet esthétique global… et pourtant les deux continuent à vivre librement, pour le meilleur et pour le pire. Il semblerait que nous en soyons à l’âge des histoires impossibles à écrire, où chaque vérité proposée est instantanément faussée par sa horde de contre-exemples. Qu’en sera-t-il demain ? Difficile à dire. Le verre à moitié vide, c’est que le monde de la musique est profondément désorganisé, déstructuré, vidé de toute substance sociale. Le verre à moitié plein, c’est qu’il est quand même difficile de s’ennuyer ou de bouder des années qui ont vu naître une telle quantité de projets passionnants. La musique n’a jamais été aussi accessible et diversifiée, en un mot aussi foisonnante. Ce qui semble tant lui faire défaut actuellement, c’est un esprit collectif, un regain de sens… Mais cela aussi, ça pourrait revenir.

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À propos de l'auteur

Julien Lafond-Laumond

Julien Lafond-LaumondPsychologue en terres corréziennes, je suis à côté de ça grand amateur de musique. Outre Ragemag, je participe aussi aux webzines culturels SWQW et Playlist Society.



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