Dans sa chronique de février 2013, Michel Onfray, philosophe hédoniste et proclamé antilibéral, reprend la théorie hobbesienne du contrat social – chose qu’il avait déjà faite auparavant. L’homme serait un loup pour l’homme dans un mythique « état de nature », où les individus seraient jetés les uns contre les autres comme des monades belliqueuses. Par l’exercice d’une liberté individuelle fantasmée et absolue, elles seraient ainsi poussées à se faire la guerre en permanence. De ces postulats tenus pour irréfutables découlerait le contrat social : c’est par ces heurts inévitables que les individus décideraient volontairement de « faire société », afin de résoudre ces conflits et de vivre en paix.
S’il ne s’agit pas de reprendre une anthropologique rousseauiste – qui n’est au final que l’envers d’une même pièce moderne – force est de constater que cela contient un certain nombre de fausses vérités et d’affirmations péremptoires sans fondements. Il nous semblait nécessaire de revenir sur certaines d’entre elles, pour une raison simple mais importante : le mythe hobbesien sert en effet de fondement à l’anthropologie libérale, ce qui peut paraître paradoxal quand on sait les convictions mises en avant par ce philosophe.
L’homme un loup pour l’homme ?
« La conscience d’être un individu autosuffisant et délié est une création spécifiquement moderne ; elle ne se retrouve nulle part ailleurs. »
Tout d’abord, il est bon de revenir à cet aphorisme hobbesien, latinisé en « homo homini lupus » . Si le philosophe anglo-saxon le met en avant, c’est, entre autres, pour justifier l’existence d’un Léviathan servant à ordonner cette addition de férocités égoïstes. L’idée qui sous-tend cette affirmation est que l’individu, sans l’existence d’une puissance supérieure pour le contraindre, serait voué à se prendre pour une sorte de loup solitaire affamé. Or, il est déjà intéressant de noter que ce fameux loup, contrairement à l’image qu’en donne Hobbes, vit par essence et par nature en meute, il n’est jamais seul, hormis les cas rares et exceptionnels que sont les « loups solitaires » . La comparaison que l’on veut faire entre l’état de nature où l’individu libre considéré comme un atome s’opposerait à d’autres individus-atomes ne tient donc déjà pas debout.
Marcel Gauchet
Ensuite, la conscience d’être un individu autosuffisant et délié est une création spécifiquement moderne ; elle ne se retrouve nulle part ailleurs, pas même dans la contrée qui vit la naissance de « l’imaginaire d’autonomie radicale », à savoir l’Athènes antique – bien qu’il soit possible d’en voir quelques prémisses dans l’hubris socratique du questionnement perpétuel, ou dans les idées et l’attitude d’un Diogène de Sinope. En effet, même là où les citoyens étaient des individus, libres et autonomes, on n’y séparait pas encore radicalement, métaphysiquement l’individu de sa communauté d’appartenance. Socrate lui-même s’opposait à ses concitoyens tout en étant farouchement patriote : il faisait son service militaire, il vivait DANS la cité à laquelle il participait et à laquelle il donna des enfants, et il acceptera cette appartenance jusqu’au jugement suprême qui le conduisit à sa mort, pour la simple et bonne raison qu’il s’agissait de la décision de sa patrie. « L’idée moderne de l’individu – « cet idéal du moi qui veut exister par lui-même » – n’est apparue qu’au terme d’un long processus dans l’histoire occidentale pour régner sans partage dans les sociétés contemporaines » (Marcel Gauchet).
L’idée d’autonomie elle-même était inséparable d’un collectif humain : l’idéal grec de polypragmosunè (capacité à avoir plusieurs activités avec grâce) impliquait une idée de liberté des Anciens où, démocratie oblige, l’individu s’accomplissait véritablement dans la participation à la chose publique – et non en jouissant tel Onan dans sa sphère privée. Comme le dit d’ailleurs un célèbre poème grec : polis andra didaskei, la cité éduque l’homme. La séparation ontologique de l’individu et de sa communauté est donc le propre de la modernité libérale, dont l’individualisme voit le monde comme une somme d’individualités a priori détachées de toute société, et non comme une relation complexe entre des individus qui n’existeraient pas sans un collectif distinct de leur simple somme, collectif qui n’existerait pas lui-même sans ces individus, les rendant de facto liés et inséparables.
L’état de nature de l’Homme
Aristote
On peut déjà en conclure une chose : il n’existe pas d’« état de nature » , du moins pas au sens de Hobbes ou d’Onfray. L’homme vit toujours en société, il est en cela par nature un animal social – zoon politikon dirait Aristote. Des tribus les plus reculées aux métropoles chinoises, même l’homme le plus solitaire vit dans une forme de collectif humain, qui véhicule des valeurs, des significations, des signifiants, une langue, un imaginaire, etc. L’idée même de solitude ou d’isolement de masse est une création sociale. Louis Dumont affirma ainsi que, pour avoir des individus individualistes, il était nécessaire d’avoir une « société holiste » le permettant.
Dire donc que de cet état de nature proprement irréel proviendrait la société, par une recomposition volontaire d’individualités agressives, c’est affirmer une contre-vérité absolue. Les seuls exemples d’êtres humains élevés dans un tel monde (comme les « enfants sauvages » élevés par des animaux), c’est-à-dire hors de toute société humaine, montrent que ceux-ci développent un caractère anti-social et ne savent pas user du langage – exit le logos qui fonde la sociabilité humaine. C’est, au demeurant, la même erreur que fait Rousseau, que le philosophe argentan vomit à longueur de textes et de CD. Celui-ci part en effet du même point de départ : l’agrégation de solitudes originaires autour d’un contrat social.
Le recours aux forêts
Partant de cela, il est illusoire de penser, comme Hobbes ou Onfray (dont la misanthropie est assez visible dans son Recours aux forêts), que l’homme serait mauvais par nature : l’homme n’est ni bon ni mauvais par nature. Pire, l’idée qu’il serait par nature mauvais est ce qui peut justifier la tyrannie voire le totalitarisme – l’homme étant mauvais à la base, mieux vaut un pouvoir avec de la poigne pour le dresser et le redresser, voire un « homme nouveau » pour le remplacer. Ce mythe justifie, en outre, la résignation, au nom du fait qu’il sera toujours cet incorrigible « loup pour l’homme ». C’est complètement faux, enfin, puisque l’altruisme est aussi au cœur même de l’humanité (qui n’aurait pas survécu sans cette vertu spontanée), et plus particulièrement de ce qu’Orwell appelait la « décence ordinaire », que le projet socialiste voulait sublimer et universaliser.
On peut dire que l’homme peut être poussé ou incité à pratiquer l’altruisme plutôt que l’égoïsme ou, au contraire, préférer la pulsion de mort, l’égoïsme individuel et l’intérêt personnel, selon les situations ou les conditions du moment – et on peut très clairement affirmer que la société capitaliste libérale vante ces vices, depuis Mandeville et son « les vices privés fondent la vertu publique » jusqu’au « Greed is good » de Gekko et Friedman. On ne peut certainement pas en déduire une nature voire une essence, bonne ou mauvaise. Dès lors, l’important n’est plus de faire en sorte de dresser des bêtes humaines, ou de revenir à une nature idéalisée, mais bien de défendre une société qui permette aux individus qui la composent de privilégier l’altruisme à l’égoïsme, le don aux relations marchandes et la chose publique à la consommation privée, autant que faire se peut.
Le socialisme et l’individu
« Ce que nos contemporains appellent « communautés » ne sont en réalité que des reconstitutions postmodernes de tribus hors-sol, déracinées et manipulées par le Capital. »
Au contraire de cette vision du monde hobbesienne, moderne et parfaitement compatible avec toutes les calamités libérales que nous connaissons, le projet socialiste originel voulait remettre en avant l’idée fondamentale et noble de communauté – koinonia diraient les Grecs anciens. Idée pervertie aujourd’hui par ce qu’on nomme habituellement « communautarisme », et qui n’est en fait qu’un ethnicisme postmoderne : ce que nos contemporains appellent « communautés » ne sont en réalité que des reconstitutions postmodernes de tribus hors-sol, déracinées et manipulées par le Capital (dont l’exemple-type n’est autre que la Umma fantasmée des banlieues, ou ces China Towns identiques en tous lieux et que chaque grande métropole semble posséder).
L’individualisme socialiste se distinguait ainsi de l’individualisme libéral en ce qu’il affirmait qu’il ne pouvait y avoir d’individus libres sans collectif libre, que ceux-ci se réalisaient dans le tissage de liens sociaux, et qu’ils n’étaient pas par essence des bêtes féroces protégées par bon papa État, mais que c’était au contraire cette forme bâtarde – et bourgeoise – d’individualisme qui les poussait à agir comme telles. Pour cet individualisme, l’homme était foncièrement sympathique. La modernité libérale – plus particulièrement après la révolution industrielle – ayant peu à peu pulvérisé les communautés médiévales (pour le meilleur comme pour le pire), atomisé les collectifs, détruit les anciennes corporations, asservi les cultures populaires, etc… Les premières victimes, populaires, de ce prélude à l’anomie sociale firent tout pour récréer du lien social, des protections collectives (mutuelles, coopératives, syndicats,…), des cultures populaires autonomes, des racines et de la vie communautaire sans laquelle la vie humaine perdait, à leurs yeux, son sens.
« Ayant hérité de valeurs, d’identités, de comportements issus des sociétés pré-capitalistes, ces personnes se souvenaient encore assez de ces anciens modes de vie pour s’en inspirer et imaginer une autre société. »
Ayant hérité de valeurs, d’identités, de comportements issus des sociétés pré-capitalistes (les villages et les anciennes villes principalement), ces personnes se souvenaient encore assez de ces anciens modes de vie pour s’en inspirer et imaginer une autre société, tout en y puisant la volonté de changement propre à l’idée révolutionnaire. C’est ainsi qu’émergèrent les quartiers, les faubourgs populaires, où des ouvriers, des artisans, des petites gens participaient, souvent inconsciemment, d’une forme de contre-culture dans laquelle s’enracinait le socialisme. C’est ainsi, surtout, que se fabriquaient les anticorps au capitalisme et se créaient les conditions nécessaires à l’établissement d’une authentique démocratie populaire. Le socialisme originel était foncièrement localiste.
Cornélius Castoriadis
En effet, il ne peut y avoir de démocratie directe sans communauté politique autonome, où les gens se sentent appartenir à un tout, où ils vivent et partagent un mode de vie, une culture, des événements, des symboles. Pour citer Castoriadis : « La réalisation la plus large de la démocratie directe signifie que toute l’organisation économique, politique, etc., de la société devra s’articuler sur des cellules de base qui soient des collectivités concrètes, des unités sociales organiques. La démocratie directe n’implique pas simplement la présence physique des citoyens dans le même lieu lorsque des décisions doivent être prises ; elle implique aussi que ces citoyens forment organiquement une communauté, qu’ils vivent dans le même milieu, qu’ils ont la connaissance quotidienne et familière des sujets à traiter, des problèmes à résoudre. Ce n’est qu’au sein d’une telle unité que la participation politique de l’individu devient totale (…) » (Le contenu du socialisme, II). La lutte des classes n’était donc que le moyen, et non la fin, de l’établissement d’une telle société, que l’on pourrait qualifier tour à tour de décente, d’autonome, de socialiste, ou de démocratique.
Ce qui s’en suit, c’est qu’il est évident que Hobbes, et Onfray à sa suite, ne sont pas faits du même bois. Avec de plus ou moins bonnes intentions (que l’on ne saurait enlever à Onfray), l’un comme l’autre enlèvent toute plausibilité à l’idéal républicain et socialiste d’une authentique démocratie, qui se baserait sur l’autonomie de collectifs populaires et non sur la politique « représentative » ou l’arrachage infini de droits à l’État surplombant. Les deux voient le monde comme une constellation d’individualités égoïstes et intéressées et partent de ce paradigme, de cette anthropologie, pour justifier à la fois la négativité intrinsèque de l’homme et l’hétéronomie constitutive de l’État moderne. Partant, il devient impossible d’essayer d’instaurer une société décente quelconque, sans retomber dans un Empire du Bien redouté, « l’empire du moindre mal » qu’est le libéralisme devenant ainsi l’unique alternative réaliste pour ce véritable loup-garou. Pour citer Anselm Jappe : « Les échos qui nous parvenaient du matérialisme historique et de la psychanalyse, encore mal vus de l’idéologie officielle, nous conduisaient à démolir avec une espèce de joie méchante toute l’idéologie « bourgeoise » de l’altruisme, sans nous laisser apercevoir qu’avec une telle anthropologie pessimiste il serait assez difficile de construire cette société émancipée qui restait notre horizon politique. Ainsi, nous avons involontairement anticipé sur un stade du développement capitaliste qui alors était encore à venir : le libéralisme pur et dur, libre du tribut hypocrite que ses prédécesseurs payaient encore à la « vertu » ».
De quoi Onfray est-il le nom ?
Michel Onfray est un personnage somme toute estimable. Du point de vue humain, l’homme est inattaquable : bénévole dans une université populaire qu’il a fondée, participant à une association de réinsertion sociale et fidèle à ses racines, il représente en de nombreux points ce que l’on pourrait qualifier de décence humaine. Il est donc d’autant plus odieux de le voir régulièrement subir des critiques perfides d’envieux qui, n’ayant pas sa reconnaissance médiatique ou son aura, se contentent de lui asséner des coups répétés en-dessous de la ceinture. Du point de vue philosophique, s’il est plus contestable, un fait reste certain : c’est un intellectuel qui travaille, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. On ne peut nier le fait qu’il est assidu, laborieux et plonge dans les textes de manière complète, en les lisant entièrement. Hélas pour lui, l’univers de la pensée étant aujourd’hui à un stade décrépi où la médiocrité règne en maître incontesté, il n’aura probablement pas l’occasion d’essuyer des critiques construites et intelligentes de ses idées. Il devra ainsi se contenter des pitreries abominables sur son prétendu « antisémitisme », son « racisme anti-musulman » ou ses masturbations freudiennes…
« L’homme mériterait une telle critique ; il mériterait une critique à la fois antilibérale et socialiste. »
Et pourtant, l’homme mériterait une telle critique ; il mériterait une critique à la fois antilibérale et socialiste. Nonobstant le talent ou le mérite qu’on veut bien lui accorder, il s’agit d’un philosophe extrêmement médiatisé, particulièrement écouté – ses cours à l’Université Populaire de Caen sont toujours bondés à craquer – et relativement populaire. Ne serait-ce que pour ces raisons, il apparaît nécessaire de se pencher plus longuement sur son oeuvre prolifique, en tant qu’elle a un impact sur le monde réel, dont elle est aussi une image, un révélateur. N’ayant pas les connaissances philosophiques pour participer à pareille entreprise, je ne me permettrai pas de fustiger péremptoirement toute sa production intellectuelle. D’autant moins qu’elle est parsemée de bonnes idées – pensons à sa défense du proudhonisme, sa critique de l’idée de misère propre chère aux Nouveaux Philosophes, sa revalorisation du Camus libertaire, sa démolition de Sade et de Sartre, etc. Néanmoins, je me permettrai de remarquer quelques paradoxes en ce qui concerne son idéologie.
Anti-libéral assumé, Onfray ne cesse pourtant de faire l’apologie de l’utilitarisme, à la base de l’anthropologie intéressée et rationnelle qui sous-tend tout l’ordre libéral (comme ont pu le montrer les travaux du M.A.U.S.S). De la même manière, il met en avant ce qu’il nomme une « politique nominaliste », en oubliant de mentionner le fait avéré que ce nominalisme médiéval est l’une des sources de l’individualisme libéral (comme l’ont amplement démontré les travaux de Louis Dumont ou
de Marcel Gauchet). Rien de surprenant à cela, quand on sait que pour Michel Onfray, l’individualisme, loin d’être lié à un collectif qui prime sur l’individu, postule le fait qu’il n’y ait « que des individus » (sic, Les Radicalités Existentielles) – reprenant ainsi, sans le savoir, l’antienne néolibérale de Thatcher (parfois drapée du beau manteau de « l’individualisme aristocratique » ).
Et du néolibéralisme, il est aussi possible d’en dire quelques mots. Si pour Onfray « On ne peut rendre Foucault et Deleuze responsables, de près ou de loin, de l’état des lieux réel et concret, depuis Mai 68 » (Politique du Rebelle), force est de constater que les choses ne sont pas aussi simples. Foucault, qui s’est rapproché vers la fin de sa vie des Nouveaux Philosophes (dont on connaît désormais l’influence dans la propagation et la domination des idées libérales), a participé du mouvement majeur, depuis cette époque, de domination culturelle du libéralisme. Si Robert Redeker, avec Régis Debray, affirme que « la critique de l’institution pratiquée par Foucault, au sein d’une philosophie du pouvoir comme dispersé, ouvre les portes au néolibéralisme qui remplace l’institution par l’entreprise, la politique par le management » , nul besoin d’aller voir ces critiques pour trouver un tel constat : un de ses plus fervents élèves a lui-même été jusqu’à en faire un « néolibéral » ! Quant aux éloges au sans-frontièrisme, au déracinement radical et intégral de l’individu que l’on trouve chez Deleuze (comme chez ses successeurs façon Antonio Negri ou Michel Hardt), ils ne sont pas sans quelques rapports – sans verser dans l’idéalisme – avec cette hégémonie culturelle.
Tout ceci n’empêche pas Onfray de persister à se revendiquer ardemment de toute la fameuse French Theory. De Foucault à Deleuze en passant par les Guattari ou les Derrida, la radicalité qu’il retient de mai 68 est celle qui fait florès tant dans le gauchisme universitaire que dans les pensées anti-68. Peut-être est-ce la différence entre la position de ce penseur et celle des véritables radicaux : là où, pour reprendre Jean-Claude Michéa sur mai 68, ceux-ci seront plus proches de la « séquence Lukacs – école de Francfort – Socialisme ou Barbarie – Henri Lefebvre – Internationale situationniste », les radicalités à la mode, elles, lui préfèreront « la séquence Althusser – Bourdieu – Foucault –
Deleuze – Derrida ». « C’est pour cette raison que Foucault se retrouve dans la position de penseur officiel, à l’instar de Bergson, « le premier philosophe célèbre », autrefois : il est le philosophe officiel de l’époque. Demandez à Debray : qu’est-ce qu’un penseur officiel ? ; il vous répondra : un penseur non dépaysant, soit précisément Foucault. Ce dernier s’est acharné à donner « à la contre-révolution privatisante les prestiges du transgressif » » (Robert Redeker, op.cit.). Peut-être est-ce aussi pour cette raison que Michel Onfray semble avoir beaucoup de mal à sentir l’air du temps, où domine un « nouvel esprit du capitalisme » imprégné du « gauchisme culturel » (J.-P. Le Goff) de mai 68. Ses analyses des conséquences capitalistes d’un certain mai 68 sont au mieux pauvres, généralement absentes, et au pire aveugles.
De cette façon, il peut vilipender le communautarisme, tout en oubliant que cette French Theory, ainsi que le postmodernisme qu’il défend, sont à la racine de ce qui est en réalité le multiculturalisme, à savoir la prolifération d’ethnies vivant séparément. De cette façon, il peut aussi parler avec regret et mélancolie du déclin de la paysannerie, dont il est issu, tout en faisant ailleurs l’éloge scientiste du progrès techno-scientifique – jusqu’à légitimer une forme « d’eugénisme libertaire » (sic). De longues remarques pourraient sans doute être écrites sur les incohérences de son « capitalisme libertaire », sa vision du monde radicalement individualiste ( « L’évidence de l’individu, sa nature première, atomique, oblige à déduire et conclure au solipsisme. (…) Or, la politique qui construit sur, par et pour la monade reste à écrire » , Politique du rebelle, p.39-41) ou sur ses éloges à l’art contemporain justifiés à l’aide d’arguments libéraux. Si Onfray est un homme fort appréciable, il reste des doutes concernant son travail qui, tout en voulant remettre en cause certains travers du libéralisme, semble en légitimer les causes. Telle est la véritable critique qu’on pourrait lui asséner, si on est animé par un souci de radicalité et des convictions profondément socialistes : qu’il se plaigne de conséquences dont il chérit par ailleurs les causes.
Boîte noire
- Entretien avec Alain Caillé : « Qu’est-ce qu’être anti-utilitariste ? » ;
- Bouveresse et la French Theory ;
- entretien avec Patrick Marcolini sur l’Internationale Situationniste et son héritage ;
- Jaime Semprun, fondateur de la revue et de la maison d’édition post-situationnistes « L’Encyclopédie des Nuisances » , sur le gauchisme ;
- L’Homme est-il un animal sympathique ? Le contr’Hobbes, numéro 31 de la Revue du M.A.U.S.S. ;
- Longévité d’une imposture – Foucault, article de Denis Collin sur le livre de Mandosio à propos de Foucault ;
- compte-rendu critique d’une conférence de Michel Onfray donnée sur l’art contemporain, par le rageux Mikaël Faujour ;
- De l’individualisme et du socialisme selon Pierre Leroux et selon Toqueville, par Bruno Viard ;
- Jean-Claude Michéa sur le socialisme originel.







Cet article est bel et bon, mais, comme souvent, on peut y déceler quelques apories (ou, tout du moins, des incohérences passagères).
D’une part, le fait que le Léviathan est compatible avec le libéralisme. Tout dépend de ce que l’on appelle par libéralisme: idéologie, démocratie bourgeoise, capitalisme, tout cela en même temps? Car le rapport de Hobbes à chacun de ces points n’est pas le même. Hobbes, à plusieurs reprises, rappelle que c’est la soumission qui est à la source de la liberté, idée qui est totalement incompatible avec la tradition issue de John Locke. De même, la seule limite que Hobbes trouve au pouvoir de l’Etat (ou plutôt Commonwealth) est l’impossibilité de donner l’ordre à quelqu’un de se suicider. Dans cette perspective, on ne peut pas dire que l’isonomie ou le « droit naturel » (=droit de propriété) dont se réclament la tradition libérale soient garantis. Par contre, dire que le principe de contrat social en général est compatible avec une vision capitaliste de la société est tout à fait vrai; mais je pense qu’il ne faut pas confondre le contrat social en général, dont les origines remontent à l’école de Salamanque, et le contrat social de type hobbesien, plus radical et pessimiste.
D’autre part, en ce qui concerne Onfray, il faudrait rappeler qu’il se définit comme « libertaire ». On se demande toujours quels sont les contours de son acception du terme, mais à mon sens son « principe de Gulliver » est fort peu conforme à l’idée de Léviathan. Toujours est-il, et là je suis d’accord, que son positionnement politique laisse vraiment à désirer (j’en avais parlé ici: http://socialismecritique.wordpress.com/2013/02/18/apolitisme-de-leudemoniste/).
Enfin, je pense qu’il est hasardeux de faire de la généalogie philosophique comme le fait Michéa. Si la position officielle de Foucault est indéniable, le placer dans la continuité d’Althusser est assez curieux. Mais surtout, opposer l’école de Francfort et les situationnistes à Deleuze et Derrida relève de la création de contradictions fictives. Ces deux courants sont parfaitement compatibles.
J’ajouterais également que critiquer Onfray pour son sans-frontiérisme est assez incohérent, surtout si l’on cite Lukacs dans la foulée. Les marxistes, d’Engels à Lénine, ont toujours eu pour but la disparition de l’Etat et de la Nation…
Un complément intéressant à ce bon article du citoyen-camarade Wilgos. Je pense aussi qu’il faut davantage aller voir du coté de Locke pour comprendre la philosophie politique libérale… même si Hobbes, penseur de l’autoritarisme moderne, doit rester un peu la « mauvaise conscience » de bien des libéraux.
Sur la généalogie de Michéa : en réalité ce n’en est pas une, il regroupe juste des auteurs sur la base de « eux, c’est des faux rebelles pour gauchistes universitaires ». De façon assez arbitraire et avec pas mal de mauvaise foi je pense : tout n’est pas à jeter chez Foucault (malgré tout), et Bourdieu a produit une véritable sociologie de la domination (et on s’en fout après qu’il est été plus social-démocrate que socialo-communiste). Bon, et j’ai beau apprécier l’École de Francfort, ce fut aussi très confiné au milieu universitaire… Et les Situs furent essentiellement une avant-garde artistique perdue en politique, pour le meilleur et pour le pire.
« Dès lors, l’important n’est plus de faire en sorte de dresser des bêtes humaines, ou de revenir à une nature idéalisée, mais bien de défendre une société qui permette aux individus qui la composent de privilégier l’altruisme à l’égoïsme. »
Je ne suis que joie de lire ceci. C’est là aussi du Castoriadis dans le texte, mais merci de défendre cette idée selon laquelle il n’y a pas « d’état de nature », et qu’il n’y a pas « d’anthropologie » hors-sol ou universelle. Chaque société produit un certain type d’individus et de caractères, et il n’y a d’anthropologie que locale et reliée à un système politique et social donné.
Il est d’ailleurs important de récuser toute pensée politique qui commencerait par pré-supposer un certain « type humain » universel et chercherait ensuite à s’y adapter, puisque ce « type humain » sera justement produit par la forme sociale créée. L’anthropologie arrive en bout de châine, comme un état de fait et une conséquence, jamais comme le déterminant et la base de ce que doit être une organisation sociale. Le libéralisme tombe dans cet écueil, en partant d’un individu par nature égoïste et calculateur, mais le MAUSS (que vous défendez ici) tombe parfois dans l’excès inverse. Il me semble qu’aux conceptions un rien bisounours et idéalisées du MAUSS, on peut préférer les thèses plus pragmatiques d’un Lordon dans « L’intérêt souverain », qui déniaise le MAUSS tout en en gardant la substance et les apports.
Je crois d’ailleurs que l’un des gros hits de l’article, mais restant à développer, c’est d’arriver à dissocier l’intérêt (et l’individualisme), de l’égoïsme. Là aussi, le bouquin de Lordon ébauche quelques pistes de réflexion intéressantes pour voir qu’il n’y a pas nécessairement de lien direct entre ces notions.
Tout à fait d’accord, le MAUSS est parfois assez caricatural dans son anti-utilitarisme, on a parfois l’impression d’entendre un sermon de l’Eglise catholique sur l’amour universel, et je trouve la position de Lordon, qui n’est pas autre chose qu’une position bourdieusienne, est plus intéressante. Du coup, je trouve aussi que mettre Althusser et Bourdieu dans le même sac que Deleuze et compagnie est un peu injuste, Bourdieu par exemple a souvent été très mal repris par les « radicaux branchés » mais contrairement à un Deleuze ou un Foucault, ce mauvais usage déforme réellement la pensée de Bourdieu
OH MY GOD !
Il faut au moins un master de philosophie pour comprendre un traître mot de tout ça !
Que de concepts et d’idées…un Léviathan par ci, une école de Francfort par là, un soupçon de nouveaux philosophes, de la French theory et une pincée de Michea comme toujours.
Pendant ce temps là les pauvres continues d’etre pauvres et les riches de s’enrichir.
Bref, le jour où vous passerez de la pensée aux actions dans la vie réel vous m’appelez les gars !
Yep. Ou sinon on peut aussi se dire que Ragemag est une bonne boîte à outils et que c’est aussi aux lecteurs de s’en servir pour passer aux actions dans la vie réelle ?
« Ragemag ne peut pas tout ». [Lionel Jospin, 04/03/2013]
Bah je vais être incorrect et citer Lénine (Que faire?, 1902): « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. »
Je ne suis pas léniniste, mais là Vladimir a raison. Sans construction idéologique cohérente, nous ne pourrons rien faire. Jamais. Nulle part. D’autant plus que notre lutte est aussi une lutte idéologique.
Ce n’est pas incompatible ! L’idéologie peut être concomitante de l’action !
Deux remarques :
1) Le libéralisme s’est construit progressivement et continue son mouvement de sape tout aussi progressivement. Ce qui m’interpelle c’est que de notre coté il semblerait que seule une révolution qui renverserait d’un coup d’un seul le système est envisageable.
2) Pour le commun des mortels toutes ces théories philosophiques sont assez incompréhensible… dans ces conditions comment agir en fonction de ces différentes idées ?
Je suis preneur d’un gros article de vulgarisation sur Ragemag de tout ce fatras idéologique !
Cela peut être assez dur de résumer des théories de cette ampleur en un seul article. Je pense qu’un bouquin d’histoire des idées politiques s’impose.
Quant au problème de la révolution, tout dépend; c’est une idée presque fétichiste de l’extrême-gauche, mais que plus personne ou presque ne voit comme réalisable aujourd’hui. Le débat remonte à Eduard Bernstein et à la querelle réformiste (http://fr.wikipedia.org/wiki/Reformismusstreit) et dure encore aujourd’hui.
Coucou Princesse!
C’est étrange ce que tu dis là parce que je suis issue d’une classe moyenne à tendance pauvre, je n’ai pas mon bac (je suis allée jusqu’au 3e mois de Terminale L) et pourtant j’ai tout saisi, j’ai même appris des trucs. Grâce à Ragemag, qui est une formidable boîte à outils, j’ai découvert ma meilleure arme: ma réflexion. C’est tout con, tu dois te dire, et je dois passer pour un cas, mais même si je ne suis pas toujours ok avec les articles, je ne les lis pas en diagonale. Signé: quelqu’un qui déteste la philo mais love grave Michéa.
On fait ce que l’on peut Mlle, mais je ne crois pas que lancer un magazine bénévolement, quitter son travail, y mettre tout son temps et son énergie puisse être assimilé à de l’inaction. Mais peut-être mon regard est biaisé par mon engagement : depuis un an, j’y consacre ma vie…
Ouai ok j’y ai été un peu fort… mais avec Anakin on se rend compte que ce qui manque dans l’Empire ce ne sont pas les idées mais les bras pour les réaliser et les mettre à l’épreuve de la réalité !
D’ailleurs c’est ce qui m’attriste toujours chez les anarchistes, plein de bonnes idées sur le papiers mais souvent incapable de s’entendre au moment de réaliser les choses…
Bref on est plein de bonnes idées pendant notre jeunesse puis on finira par passer du coté de la force obscure comme les anciens de mai 68… déjà je sens qu’Anakin glisse progressivement…
Anakin ?
Anakin Skywalker ! Le future Dark Vador ! Le gentil qui passe du coté de la force obscure… bref c’était une métaphore… je pensais que star wars ca parlait à tout le monde
Vous savez, pour nous les intellectuels, si ce n’est pas dans Nietzsche ou dans Aristote, c’est que ça n’existe pas
.
Quel blabla ! Impossible d’aller jusqu’au bout sans piquer du nez.
À quand une nouvelle interview de Booba ?
Le gouvernement selon Hobbes doit découler d’un pacte de chacun envers chacun où tous cèdent au politburo leur droit de se gouverner eux-mêmes et leur liberté afin que la volonté du politburo ramène les volontés de tous les individus à une seule et unique volonté: le socialisme.