Comment Bruce Lee mit fin au règne du plus grand studio chinois

Publié le 10 janvier 2014 à 9:56 par Nicolas Prouillac | 1

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Run Run Shaw s’est éteint dans la nuit du 7 janvier, à l’âge vénérable de 106 ans. Né en 1907, il aura traversé plus d’un siècle d’histoire de la Chine, qu’il marqua de son empreinte en fondant les mythiques studios Shaw Brothers, qui conduisirent les productions chinoises au sommet du cinéma d’action mondial. Pourtant, comme toutes les entreprises humaines – et même les plus grandioses –, la Shaw Brothers connut le déclin au faîte de sa gloire. Un effondrement qu’explique en partie la venue d’une jeune vedette sino-américaine qui allait mettre le monde à ses pieds.

Run Run Shaw, né Shao Yi Fu, était le plus jeune fils d’un riche marchand de textile de Shanghai. Une certaine confusion entoure son lieu et sa date de naissance, mais son âge ne fait pas de doute, ni le fait qu’il grandit à Shanghai. Il y connut la chute de la dynastie Qing et à l’époque, la Perle de l’Orient jouissait d’un formidable essor culturel qui perdura jusque dans les années 1930. Elle devint dès 1920 le centre de la production cinématographique chinoise, et même si la grande majorité des films projetés étaient américains, les premiers longs-métrages chinois firent leur apparition sur les écrans et nourrirent l’imaginaire des frères Shaw, dont le destin commun allait épouser durablement celui du 7e art. L’avènement de la République de Chine et la guerre sino-japonaise mirent un terme provisoire à la fête, qui poussera le futur nabab à quitter la Chine continentale pour d’autres contrées plus clémentes.

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Shanghai, 1930.

La naissance de la Shaw Brothers

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Run Run Shaw, vers 1930.

Tout commence véritablement lorsque l’aîné des frères Shaw, Runje (né Shao Zuiweng), réalise The Platinum Dragon, le premier film tourné en cantonais, produit à Shanghai dans les studios de la Unique Film Productions, société qu’il fonda en 1924. Le film, porté par l’une des plus grandes stars de l’opéra cantonais de l’époque, rencontre un grand succès et dès lors, le nom de Shaw est synonyme de gloire. Deux ans plus tard apparaissent les premiers wu xia pian (films de cape et d’épée chinois), produits sous la férule des forces de Tchang Kaï-chek, futur Président du gouvernement central de la République de Chine, qui entend détrôner les productions américaines au profit de films historiques chinois, inspirés de romans et de légendes populaires.

Durant l’été 1927, quelques mois après le Massacre de Shanghai – qui conduisit à près de vingt-cinq années de guerre civile en Chine –, Run Run, alors âgé de dix-neuf ans, abandonne la ville de son enfance et rejoint son frère Runme (né Shao Renmei) à Singapour. Ils entreprennent alors de bâtir un empire cinématographique qui conquerra toute l’Asie du Sud-Est, commençant par distribuer les films de leur aîné avant d’acquérir rapidement une foule de salles de cinéma (plus d’une centaine en dix ans), et contribuent activement à l’industrie du divertissement malais, élargissant leur activité en créant des parcs d’attractions jusqu’à Borneo ou Java. Vingt ans après leur arrivée sur la péninsule malaise, les frères Shaw sont les maîtres incontestés du cinéma local et ils montent leurs propres studios à Singapour et Kuala Lumpur. Mais toutes les bonnes choses ont une fin.

En 1937, la Seconde Guerre sino-japonaise est déclarée alors que le Japon poursuit sa politique expansionniste en Chine. Ils bombardent Shanghai et causent un exil massif vers Hong-Kong, où se rendra le deuxième enfant de la famille, Runde Shaw (né Shao Cunren), pour ouvrir là-bas une succursale de la Unique Film Productions, fondée par l’aîné Runje, qui ne quittera jamais la Chine. Mais en 1941, les Japonais s’emparent de Hong-Kong et étouffent une industrie cinématographique déjà bouillonnante. Simultanément, l’armée nippone envahit Singapour et la Malaisie, démantèle les cinémas de Run Run et Runme, et confisque leur équipement de tournage. Run Run confie avoir enterré avec son frère plus de quatre millions de dollars en or et en bijoux dans leur jardin, qu’il déterrèrent après la guerre pour reprendre leurs affaires : « Les perles étaient devenues brunes, les montres rouillées et les billets complètement moisis. Mais l’or était toujours étincelant et les diamants, saphirs et émeraudes n’avaient pas bougé : nous étions encore riches… »

« La Shaw Brothers est une véritable ville-cinéma qui enterre toute concurrence. »

La guerre ayant ruiné la majeure partie des producteurs chinois, la fratrie a le champ libre pour s’imposer une fois de plus et étendre son empire. Toujours basé à Hong-Kong, Runde investit une partie du trésor en 1950 dans la création de la Shaw & Sons, mais il peine à s’imposer alors que la concurrence muscle le jeu et que la demande s’accroît. En effet, l’accession au pouvoir des communistes en Chine continentale en 1949 avait mené à un nouvel exode vers l’île, colonie anglaise depuis 1842. Si les productions de la Shaw & Sons sont indéniablement supérieures d’un point de vue technique à celles de ses principaux concurrents, la Motion Picture & General Investment, ces derniers enchaînent néanmoins les succès et les films de Runde font qualitativement pâle figure à côté. Run Run décide donc de prendre les choses en mains et débarque à Hong-Kong en 1958.

L’année d’après, le riche entrepreneur crée la Shaw Brothers. Il s’inspire du modèle hollywoodien et lance de grandes constructions sur les terres acquises par son frère quelques années plus tôt dans la Clearwater Bay. Il fait édifier une dizaine de studios, plus d’une quinzaine de plateaux de tournage extérieurs, des studios de doublage, une vaste collection de quelques 80 000 costumes et fonde même une école d’acteurs : une véritable ville-cinéma qui enterre toute concurrence.

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L’âge d’or du studio

iaXdHnoloGaAAu début des années 1960, la rivalité entre la Shaw Brothers et la MP&GI bat son plein. Mais très vite, l’écurie de Run Run Shaw prend les devants en mettant la main sur les acteurs et réalisateurs les plus en vue du moment. Plus de 2000 techniciens sous contrat, presque autant d’acteurs et d’actrices, et une technique irréprochable : les films de la Shaw Brothers sont tournés en couleur, en format scope, et la postproduction (montage image et son, doublage) est impeccable – bien que les voix des acteurs soient systématiquement postsynchronisées. En 1964, le fondateur de la MP&GI, Loke Wan-tho, meurt dans un accident d’avion. La compagnie ne s’en relèvera pas et Run Run Shaw est seul en piste.

Les productions de la Shaw Brothers se divisent entre mélodrames en costumes et films d’aventure historiques. Dès 1949, le régime communiste avait interdit la production de wu xia pian en Chine continentale, et Run Run Shaw choisit de donner un nouveau souffle au genre en s’inspirant des chanbaras (films de sabre japonais) signés par Kenji Misumi et Akira Kurosawa. C’est le début d’une époque bénie qui mettra un terme à l’égide anglo-saxonne dans les salles hongkongaises, et éblouira les cinéphiles du monde entier, comme en témoignent Quentin Tarantino ou les rappeurs du Wu-Tang Clan à travers leurs nombreux hommages aux films estampillés « SB ».

La carrière de King Hu

Extrait d’un article à retrouver dans son intégralité sur le site du ciné-club de Caen.

« Né le 29 avril 1931 à Pékin, King Hu (de son vrai nom Hu Jinquan), s’intéresse dès son plus jeune âge à l’art, et en particulier à la calligraphie. Il fait ses études à l’Institut National des Beaux-arts de Pékin tout en fréquentant assidûment L’Opéra de Pékin, dont il sera aussi élève à la fin des années 1940.

En 1949, il fuit le régime communiste et émigre à Hong Kong. C’est là qu’il rejoint l’industrie cinématographique où il est acteur puis assistant. En 1958, il est engagé par la Shaw Brothers toujours comme acteur ou assistant, notamment de Li Han-hsiang. Il passe à la réalisation en 1964 avec Ding yishan et The Story of Sue San.

Sons of the Good Earth en 1965, un film sur la résistance des Chinois contre les Japonais pendant la guerre est censuré en Asie, notamment à Singapour de par son thème anti-japonais. Cette mésaventure est à l’origine d’un premier désaccord avec la Shaw Brothers, pour qui le marché asiatique est primordiale. La Shaw Brothers retire ainsi à King Hu la réalisation d’un deuxième film qu’il commençait à réaliser sur le même thème. [...] »

En 1966 sort L’Hirondelle d’or, de King Hu, qui révolutionne le genre. Premier wu xia pian à s’exporter à l’étranger, il révèle aussi la présence d’un maître derrière la caméra, qui réalisera plus tard de très grands films (Dragon Gate Inn, A Touch of Zen, Raining in the Mountain) et influencera profondément Tsui Hark, le génial chef de file de la génération suivante. Le film de King Hu est un modèle virtuose de découpage et de chorégraphie, faisant du kung-fu un art du mouvement en parfaite symbiose avec la mise en scène cinématographique. Aux yeux du public occidental, si L’Hirondelle d’or frappe par son indéniable maîtrise formelle, l’intrigue peut sembler sommaire et le fond anodin. Et pourtant, L’Hirondelle d’or est le premier wu xia pian à avoir pour héros une femme, et King Hu cherchait à faire des combats de véritables ballets, travaillant pour cela en étroite collaboration avec Han Ying-chieh, de l’Opéra de Pékin. Le style inimitable qui en résulte inspirera trente-cinq ans plus tard à Ang Lee son succès international, Tigre & Dragon (2000).

Mais ces deux qualités particulières ne sont pas du goût de Run Run, tant sur le plan des mœurs que du rythme du film, et il laisse le soin à Han Ying-chieh de retourner des scènes d’action et de couper les séquences les moins spectaculaires du métrage. Si ces retouches ne nuisent en rien à l’immense succès du film, King Hu s’en désole et quitte fâché l’enseigne prestigieuse. En producteur avisé, Run Run ne le retient pas, convaincu que son perfectionnisme lui aurait coûté beaucoup. Le nombre faramineux de productions portant la marque de la Shaw Brothers invite effectivement à penser que les frères Shaw aimaient davantage s’entourer d’habiles faiseurs que de véritables auteurs.

Ce pool de cinéastes abrite néanmoins des personnalités de grand talent, parmi lesquels le flamboyant et très prolifique Chu Yuan (La Guerre des clans, 1976) ; Chang Cheh, réalisateur vénéré de la trilogie du sabreur manchot (Un Seul bras les tua tous, Le Bras de la vengeance, La Rage du tigre) ; ou encore Liu Chia-liang, père de la célèbre trilogie de la 36e chambre de Shaolin, dont le dernier volet marque la fin de la Shaw Brothers, en 1985. Car malgré le rythme effréné des sorties de films confectionnés dans les studios des frères Shaw jusqu’à leur cessation d’activité, les années 1970 ont apporté avec elles de grands succès comme la plus amère défaite.

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L’Hirondelle d’or, de King Hu (1966).

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Bruce Lee, ou la technique des cinq points et la paume qui font exploser le cœur

L’année 1970 voit naître la Golden Harvest des cendres de la MP&GI, rebaptisée Cathay après la mort de son fondateur et plongée depuis dans un coma profond. L’initiateur du projet, Raymond Chow, officiait auparavant comme responsable de la publicité et chef de la production de la Shaw Brothers. Chow était de ces hommes qui sentent le vent tourner malgré le calme apparent.

« Élevé à Hong-Kong auprès de ses frères et sœurs, Bruce Lee étudie le wing chun dès l’âge de 13 ans dans l’école du célèbre maître Yip Man. »

Au même moment de l’autre côté du Pacifique, un jeune acteur sino-américain de 29 ans passe six mois alité à la suite d’une grave blessure au dos. Trois ans après son passage remarqué dans la série Le Frelon vert, le natif de San Francisco médite sur sa carrière et affine sa philosophie des arts martiaux dans une parfaite immobilité. Cantonné depuis l’arrêt du show à des rôles secondaires, voire à pas de rôle du tout lorsqu’il opère comme chorégraphe des combats ou professeur d’arts martiaux pour des célébrités telles que Steve McQueen ou Roman Polanski, il s’interroge sur son avenir et le destin prend comme souvent la forme d’un coup de téléphone. Au bout du fil, Raymond Show, impressionné par sa performance dans Le Frelon vert, lui propose de venir travailler à Hong-Kong…

Bruce Lee connaît intimement l’île sous domination britannique, bien qu’il soit né en Amérique. Élevé à Hong-Kong auprès de ses frères et sœurs, il étudie le wing chun dès l’âge de 13 ans dans l’école du célèbre maître Yip Man. Exceptionnellement doué, il se laisse griser par sa maîtrise des arts martiaux et la situation dégénère plus d’une fois. Sa mère veut alors l’éloigner des gangs qui sévissent dans les rues de Hong-Kong et le renvoie aux États-Unis, où il étudie la philosophie à l’université de Washington. Ainsi, lorsque Chow lui propose de revenir au pays, Lee accepte, mais pas sans tenter sa chance auprès de la glorieuse compagnie de Run Run Shaw.

operation-dragon-1973-10-gCelui-ci commet alors l’impardonnable erreur de le laisser filer. Le temps et la permanence du succès ont érodé son odorat légendaire, et il refuse d’engager Bruce Lee pour plus de 2 000 dollars le film, contrat standard proposé aux débutants. Chow a le nez plus creux et appâte la future star avec un contrat à 7 500 dollars le film. Naturellement, Bruce Lee accepte et tourne Big Boss en 1971, qui fait instantanément du petit dragon une star dans toute l’Asie, puis à travers le monde. La Golden Harvest représente dès lors un sérieux concurrent pour la Shaw Brothers, et Raymond Chow ne tarde pas à mettre les bouchées doubles, apportant un vent de fraîcheur sur la production hongkongaise – comme Run Run en son temps.

Les intrigues se modernisent, délaissant les vieilles histoires de sacrifice et de loyauté au profit de récits de vengeance ou de comédies d’action aux combats plus brutaux, aux stars plus expansives. La carrière fulgurante de Bruce Lee permet au studio d’exporter à l’international les films d’arts martiaux, et ils lanceront quelques années plus tard celles des immenses stars que sont Jackie Chan et Sammo Hung, ainsi que celles de réalisateurs comme John Woo et avant lui Tsui Hark, qui fit ses armes à la télévision.

De son côté, la Shaw Brothers n’en finit plus de payer sa bévue et son immobilisme, le succès allant décroissant malgré la qualité de ses productions. Run Run Shaw se détourne quelque peu du cinéma hongkongais, coproduisant notamment Blade Runner, de Ridley Scott, en 1982, avant de se détourner totalement du 7e art pour investir dans la petite lucarne, cessant toute activité de production cinématographique trois ans plus tard… Et pourtant, Run Run Shaw est mort heureux et milliardaire. Son incroyable épopée a pris fin paisiblement – comme Bill s’effondrant après cinq pas très dignes dans le final du diptyque bien connu –, et son sourire nous laisse entendre que l’unique faux-pas de sa carrière était une manière comme une autre de précipiter l’ordre des choses.

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À propos de l'auteur

Nicolas Prouillac

Nicolas ProuillacRédacteur en chef adjoint (Culture) – Auteur et cinéphile, car « le cinéma est une illusion qui rachète toutes les autres », comme aurait pu l’écrire Cioran s’il n’avait pas passé son temps à écouter Bach.



Une réponse à Comment Bruce Lee mit fin au règne du plus grand studio chinois

  1. Zut, du coup je viens de commander un coffret de DVDs Shaw Brothers. C’est pas sympa, j’ai déjà une pleine bibliothèque de bouquins et films en retard :)

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