Le Québec, la rue, l’indépendance : entretien avec Mathieu Bock-Côté

Publié le 14 juin 2012 | par Julien Saint-Jours | 1

Mathieu Bock-Côté, jeune sociologue et chroniqueur québécois parle beaucoup, vite et bien. Avec lui, on ne sera pas toujours d’accord, mais sans arrêt interpellé. Connu pour ses prises de position conservatrices et indépendantistes, le cousin d’Amérique nous éclaire avec verve sur quelques sujets brûlants… en tabarnak !

 

Peu de français comprennent réellement l’enjeu de l’indépendance du Québec, cette souveraineté semble pourtant nécessaire pour bien d’autres raisons, pouvez-vous nous éclairer ?

Je ne suis pas certain d’être d’accord avec vous. Les Français qui nous soutiennent le font la plupart pour les bonnes raisons. Si l’indépendance doit se faire, et elle doit se faire, c’est d’abord et avant tout parce que le peuple québécois, qui est porteur d’une identité nationale singulière, dont le français est une caractéristique fondamentale, doit accéder à la pleine existence politique. L’indépendance est un projet politique existentiel, qui transcende, ou qui devrait transcender, du moins, le clivage entre la gauche et la droite, ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il doit l’abolir.

Après l’indépendance, il y aura des élections, vous savez, et les différents courants politiques qu’on retrouve partout en Occident s’exprimeront à leur manière ici aussi. Des fois, la gauche gouvernera, d’autres fois, la droite gouvernera. La nation québécoise est une petite nation, pour reprendre la formule de Milan Kundera, reprise et approfondie par Alain Finkielkraut. Elle sait que sa réalité ne sera jamais une évidence. L’indépendance lui donnerait une assise politique indispensable à la préservation et à l’épanouissement de son identité. J’ajoute que dans un pays, le Canada, qui a refondé sa constitution, en 1982, en occultant le principe des deux peuples fondateurs, le Québec sera toujours une nation minoritaire, privée des leviers indispensables à son développement. Dans le cadre du multiculturalisme canadien, le peuple québécois est une minorité parmi d’autres, poussé dans une dynamique de marginalisation identitaire.

Alors vous voyez, ce sont des raisons bien classiques qui justifient historiquement la cause indépendantiste. Le souverainisme québécois, c’est d’abord le projet politique d’un peuple historiquement identifié de se constituer en État souverain. Vous me demandez s’il y a d’autres raisons de faire l’indépendance. D’autres raisons ? Si vous me parlez des raisons «sociales», elles me semblent hasardeuses. La souveraineté pour sauver la social-démocratie? Ah bon ? Et que se passera-t-il demain si, dans un Québec souverain, la droite libérale prend le pouvoir et entreprend le démantèlement de ce qu’on appelle le modèle québécois de social-démocratie? Faudra-t-il renoncer à l’indépendance ?

« L’indépendance pourquoi ? Parce que mieux vaut être indépendant que dépendant »

L’indépendance ne devrait appartenir ni à la gauche, ni à la droite. J’ajoute que le Canada, actuellement gouverné à droite, ne sera pas éternellement conservateur. On ne se choisit pas un pays en fonction d’une idéologie. On poursuit l’indépendance parce que nous voulons exister en notre propre nom dans le monde. L’indépendance pourquoi ? Parce que mieux vaut être indépendant que dépendant. Pour ne pas être soumis à une autre nation (ce que nous sommes dans le Canada), tout simplement, ce qui ne veut pas dire qu’on entretienne des rapports hostiles avec elle par ailleurs. Mais cela va de soi.

Cette cause s’inscrit aujourd’hui dans un contexte singulier, celui de la crise de la mondialisation et du nécessaire retour à la nation, aux nations, quoi qu’en pensent ceux qui misent, en Europe, sur une fuite en avant vers une intégration européenne toujours plus poussée. La crise de la mondialisation, c’est celle d’un système qui fonctionnait selon les intérêts prioritaires des «élites mondialisées» et qui avait renoncé à honorer la fonction protectrice du politique. Comme si l’émancipation toujours radicalisée d’individus désaffiliés devait se substituer définitivement à la protection de la collectivité. Comme si ces deux impératifs, émancipation et protection, ne devaient plus s’équilibrer et que le second relevait de peurs irrationnelles. Comme s’il n’était plus nécessaire de faire société, de constituer une communauté politique, un corps politique.

« le national peut être moralement transcendé mais ne doit pas être politiquement aboli. »

C’est la crise d’un système qui entrainait la dissolution du politique dans la religion de l’humanité, selon la belle formule d’Alain Finkielkraut. Il est nécessaire aujourd’hui d’en revenir à l’échelle des nations, la seule où la démocratie trouve un socle où s’appuyer, la seule où le peuple comme idéal parvient à s’incarner dans une communauté de mémoire et de culture, qui lui donne une concrétude existentielle. Cela ne veut pas dire qu’il faut tourner en ridicule les instances, nombreuses, qui favorisent la coopération entre les peuples, qui relativisent leurs conflits. Cela veut dire que le national peut être moralement transcendé (les valeurs universelles existent!) mais ne doit pas être politiquement aboli.

En France si on dit «identité nationale», ça pue le racisme, ici cette notion a une tout autre connotation, avez-vous une recette miracle pour l’ouverture d’esprit vous autres ? Qu’est-ce que le multiculturalisme à la québécoise ?

Je nuancerais. En France, on ne dit pas ça. C’est la gauche française qui dit ça et qui se bouche le nez en confondant toujours l’ouverture à l’autre avec le reniement de soi. J’ajouterais : c’est son problème, et le problème des Français seulement dans la mesure où la gauche multiculturaliste dispose dans votre pays d’une influence disproportionnée dans le système médiatique. Et encore là, s’agit-il de la gauche dans son ensemble, ou d’une partie de la gauche qui criminalise l’identité nationale et diabolise la critique du multiculturalisme, comme on le voit avec le mauvais procès qu’a récemment subit Éric Zemmour. La France ne se résume pas aux «valeurs de la République», à une forme d’universalisme niais et publicitaire récitant le couplet du vivre-ensemble diversitaire. C’est une histoire, c’est une culture, et il est normal que les Français ne veuillent pas que la France se réduise à une surface plane se définissant au croisement du capitalisme mondialisé, de l’État social et des droits de l’homme. Il y a quelque chose d’absolument malsain à vouloir abolir l’histoire d’un peuple, ou pire encore, à la criminaliser en l’invitant à s’en dépouiller, comme le proposent les idéologues de la repentance, qui n’affectionnent l’histoire qu’à condition d’y trouver des raisons d’entretenir une forme malsaine de haine de soi. Et j’ajouterais que c’est un malheur pour la France d’avoir concédé au populisme, pendant longtemps, le monopole du discours sur l’identité nationale. Je vous souhaite de sortir de cette mauvaise situation.

« Ma définition du multiculturalisme : l’inversion du devoir d’intégration »

Toutefois, je réponds à votre question. Le Québec connaît aussi ses problèmes identitaires. N’allez pas croire que nous sommes à l’abri des querelles associées au multiculturalisme. Nous sommes quand même le pays qui a inventé l’idéologie de l’accommodement raisonnable. Ici aussi, on a cherché, pendant plusieurs années, à donner mauvaise réputation à l’identité nationale au nom, justement, d’une forme de multiculturalisme à la québécoise. Ma définition du multiculturalisme : l’inversion du devoir d’intégration. Ce n’est plus au nouvel arrivant de prendre le pli de la société qui l’accueille. C’est à la société d’accueil de se transformer pour bâtir une démocratie fondée sur la survalorisation de la diversité identitaire.

L’identité nationale de la société d’accueil n’est plus qu’une identité parmi d’autres dans un bazar multiculturel. Et dans la mesure où la société d’accueil ne consent pas à la privation de son appartenance au nom du culte de la diversité, on cherchera à «l’éduquer» à la diversité. Avec la crise des accommodements raisonnables il y a quelques années (2006-2008), une majorité de Québécois a marqué une opposition nette au multiculturalisme, même si on le rebaptise ici l’interculturalisme. Il y a pourtant une réalité indépassable : le Québec n’est pas une page blanche et l’identité québécoise s’enracine d’abord dans l’expérience historique de la majorité francophone. C’est à cette majorité que les nouveaux arrivants doivent s’intégrer pour bien s’intégrer au Québec.

Les événements étudiants actuels mettent la lumière sur le Québec et les problèmes sociaux qui s’y développent, quel est votre point de vue quant à cette crise et quelle(s) issue(s) y voyez-vous ?

D’abord le contexte global. Ce sont deux crises qui se rencontrent, peut-être trois. La crise du capitalisme mondialisé, celle de l’endettement public de l’État providence, et celle, enfin de l’anomie générée par la société post-moderne. La crise du capitalisme d’abord : l’économie mondiale semble de plus en plus décrochée de l’économie réelle. La crise de l’État-providence ensuite : l’endettement public est massif. L’État providence est lesté de dettes. On le voit en Europe où la crise de l’euro n’aurait jamais pris cette ampleur si les États n’étaient pas à la merci des marchés. Il est par ailleurs difficilement réformable, tant les groupes sociaux en sont venus à se définir par rapport à lui dans un rapport clientéliste. La crise de la société post-moderne, enfin. Une société fragmentée, qui masque son incapacité à faire du sens collectivement dans un discours sur l’authenticité individuelle, où les grandes finalités collectives sont privatisées. Le consumérisme devient alors une manière de se fuir soi-même, tout comme les thérapies de croissance personnelle, qui représentent autant de manières de fuir le politique, cela d’autant plus que les institutionnelles traditionnellement génératrices de sens, et qui s’inscrivaient dans la logique de la transmission culturelle, ont été discréditées par l’idéologie soixante-huitarde et les discours qui ont récupéré la charge contestataire de la contre-culture. La société occidentale est aujourd’hui historiquement désorientée.

« Il arrive que le cynisme se convertisse en espérance.[...] Le peuple refait l’expérience de son existence. Je ne m’en désolerai pas »

C’est la toile de fond de la crise du politique qu’on voit partout en Occident. Il y a aussi une dimension spécialement québécoise. Le Québec est une société qui porte en elle l’échec de la question nationale, l’avortement du projet souverainiste tel qu’il s’est présenté depuis la Révolution tranquille, et qui n’est toujours pas parvenu à se refonder. Des énergies politiques qui ne savent plus comment se canaliser. Notre société, depuis dix ans, ressent terriblement son impuissance politique. Elle se fait arriver à la fin d’un cycle. Elle ne sait pas trop comment en ouvrir un nouveau. Donc elle tâtonne, elle se cherche, la demande politique est forte, mais elle ne trouve pas d’offre politique satisfaisante. Ajoutez à cela une montée radicale du cynisme causée par la multiplication des rumeurs de corruption au sommet de l’État québécois. Vous avez une société qui se cherche, et qui sent qu’elle pourrait également imploser demain ou se ressaisir politiquement. Il arrive que le cynisme se convertisse en espérance. C’est peut-être le meilleur aspect de la crise étudiante en ce moment. Elle nous déprend de l’illusion de la nécessité historique, qui nous fait croire que tout horizon est toujours bouché. On se redécouvre capable d’agir collectivement. Le peuple refait l’expérience de son existence. Je ne m’en désolerai pas. Reste à voir à quel projet, ensuite, cette action sera conjuguée.

On sent que l’atmosphère est de plus en plus explosive, la tension n’est plus seulement idéologique entre le peuple et les gouvernants, elle s’exprime de plus en plus physiquement entre manifestants et forces de l’ordre et face à la coercition la population choisit majoritairement la lutte, ne se dirige-t-on pas vers une «révolution populaire» ?

J’espère que ce n’est pas le cas. Et je ne le crois pas, bien franchement. La population se désole des flambées de violence comme celles qu’on a vues au centre-ville de Montréal. Et par ailleurs, elle a été éclipsée par ce qu’on a appelé le mouvement des casseroles, qui a rajouté à la protestation populaire une dimension festive qui aurait magnifiquement exaspéré Philippe Muray. Un mot encore sur la violence, toutefois : la violence commence un jour, on ne sait plus où elle finit. Je ne mets pas dans le même sac la violence de la rue (l’émeute) qui peut représenter une exaspération populaire dans un contexte où le conflit social se radicalise et se polarise et celle des casseurs, qui proviennent souvent de l’extrême-gauche radicale, et qui cherchent l’affrontement violent pour lui-même, à la fois parce qu’ils croient que la violence est la grande accoucheuse de l’histoire et parce qu’ils sont intoxiqués par une forme de romantisme révolutionnaire. Il n’en demeure pas moins que les deux sont condamnables, radicalement. Le pari de la démocratie libérale, c’est une canalisation des tensions sociales à travers la délibération publique, modérée d’ailleurs par une indispensable civilité démocratique qui évite la montée aux extrêmes. Les médias sociaux viennent jouer ici un rôle assez corrosif. Ils favorisent la dissolution de cette civilité. La libération de la parole populaire s’accompagne souvent d’une libération de la haine sociale et idéologique. Hélas…

« Le jour où nous ne croyons plus aux institutions, c’est la psychologie de la guerre civile qui s’installe »

Vous avez déclaré : «Être démocrate, cela ne consiste pas à se laisser aveugler par l’idéal. Mais à l’accoupler avec le principe de réalité», les Québécois peuvent-ils encore se sentir l’âme démocrate après ces semaines d’affrontement ? Auront-ils encore foi en leurs institutions si celles-ci ne sont pas capables de résoudre un problème de frais scolaires ?

Je crains que la crise n’abime le tissu symbolique de nos institutions. C’est parce que les conflits sociaux se traduisent dans la logique des institutions qu’ils ne se réduisent plus à de simples rapports de force. Ils deviennent alors des projets politiques concurrents.  Le jour où nous ne croyons plus aux institutions, c’est la psychologie de la guerre civile qui s’installe. Tout est permis. Je dis bien la psychologie de la guerre civile. C’est une image. Mais elle réfère à cette fragmentation de la société en clans qui ne se reconnaissent plus vraiment un destin commun. Mais de l’autre côté, on ne saurait réduire la défense de nos institutions à la seule pensée gestionnaire qui leur sert d’idéologie officielle depuis une vingtaine d’années. La société postmoderne est incapable de faire du sens collectivement, de reconnaître des finalités collectives. Comme si le politique était strictement procédural, comme s’il ne portait plus une charge existentielle. Le désir de faire société, d’exister collectivement, n’est pas superficiel. Il ne s’agit pas d’une fiction collectiviste, comme le croient les individualistes les plus radicaux. Il faudra redécouvrir la bonne manière de faire du sens à partir de l’histoire, en reconnaissant aussi la part d’idéal indispensable à la constitution de toute communauté politique.

Le gouvernement, bien qu’élu, est-il encore crédible et légitime dans son rôle, après une telle levée de boucliers ?

Nos institutions sont légitimes. Ceux qui veulent les jeter par terre dans un grand fantasme contestataire ou qui les discréditent en y voyant seulement le paravent de la corruption ne savent pas à quel point la démocratie libérale est précieuse. Mais nous arrivons à un de ces moments où le politique déborde des institutions qui le contiennent normalement dans une société libérale. On peut s’en désoler et il faut faire avec. Il faudrait aller en élections. Mais s’il y avait des élections demain, nous ne pourrions préjuger maintenant du résultat. Le Parti libéral de Jean Charest peut encore l’emporter. Si tel était le cas, il faudrait que la rue se calme, se disperse. Si tel n’était pas le cas, si le renouvellement de la légalité démocratique dans la légitimité populaire ne suffisait pas pour assurer le retour à l’ordre public, cela voudrait dire que la fragmentation de la société québécoise est encore plus profonde que nous le croyons. J’espère quant à moi que nous changerons de gouvernement. Les énergies populaires libérées depuis quelques mois peuvent et doivent se convertir en projet politique. Sans quoi, notre société sera de nouveau rongée par le cynisme et l’impuissance.

 


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À propos de l'auteur



Une réponse à Le Québec, la rue, l’indépendance : entretien avec Mathieu Bock-Côté

  1. olivier

    Bravo à Monsieur Bock-Coté! C’est un intellectuel intéressant et intéressé du Québec Français, et sans être toujours d’accord avec lui, on apprend à apprécier sa prose analytique étant donné sa grande valeur intellectuelle.

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