Rencontre avec Christophe Ernault, fondateur de la revue Schnock

Publié le 31 janvier 2014 à 9:54 par Nicolas Prouillac | 0

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Lancée en juin 2011, la revue Schnock a tout de suite fait l’unanimité. Son parti-pris original, qui invite le lecteur à découvrir ou retrouver d’anciennes figures de la culture populaire française sous un jour nouveau, s’exprime dans un savoureux mélange de légèreté et de causticité synthétisé par son graphisme. Nous avons rencontré son co-fondateur Christophe Ernault pour une conversation autour de Schnock et de notre époque.

Christophe Ernault / RAGEMAG

Christophe Ernault, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

Avant d’être rédacteur en chef de la revue Schnock, vous avez été auteur pour la télévision et vous êtes également chanteur/compositeur sous le nom d’Alister. Pouvez-vous nous raconter ce parcours étonnant ?

J’ai commencé par la musique quand j’avais vingt ans et ça n’a pas marché. Donc je me suis dirigé vers la télévision parce que j’avais des potes qui y bossaient et qui cherchaient des scénaristes. À l’époque, c’était un peu le début des programmes courts qui commençaient vraiment à devenir à la mode. J’ai fait ça pendant cinq ans quasiment. J’ai fait un peu de tout : Un Gars, une fille, La Minute blonde mais aussi des émissions pour les mômes. Au bout d’un moment, j’avais un peu fait le tour et je me suis remis à la musique. Et là ça a marché, j’ai signé chez Barclay en 2007 et j’ai sorti deux albums depuis. Là je prépare le troisième, même si c’est un peu difficile vu les temps industriels… Et j’ai écrit un recueil de nouvelles en 2005 qui s’intitulait Playlist contenant déjà un peu les prémisses de Schnock. Il y avait déjà cet espèce de détournement de la culture, non pas nostalgique, mais du passé en tout cas. Tout ce qui était de l’ordre de mon enfance et de mon adolescence, une réappropriation mais aussi une transformation de ce passé en même temps.

Après, je ne me prends pas vraiment pour un journaliste. Je traînais avec ce mec qui s’appelle Laurence Rémila, qui est mon partenaire sur le projet Schnock, et on n’arrêtait pas de se parler des rééditions des disques d’Elvis Costello ou des Stones, des reprises au cinéma, des sorties DVD… Mais on s’est rendu compte qu’on ne s’intéressait plus à ce qui sortait. C’était en 2009/2010, moi j’avais déjà lâché un peu l’affaire avec le cinéma et la musique depuis je ne comprends plus ce qui marche, la jeunesse et tout ça. Sauf des trucs très précis bien sûr. Donc au début ce n’était pas une boutade mais on s’est dit qu’en France, il n’existe pas dans la presse cette passion pour ce que moi j’appelle la culture populaire. Je prends souvent un exemple qui est la revue anglo-saxonne Mojo, qui traite de la pop, et c’est cent pages magnifiques.

On ne trouve pas d’équivalent en France ?

« Au début on pensait que ça allait être un fanzine. Et puis on est allé voir une maison d’édition et ils nous ont donné les moyens de le faire. Le truc a grossi pendant qu’on le faisait et il a fallu s’adapter. »

Moi je ne trouve pas. Sans être prétentieux, on trouve une presse culturelle mais qui est très calibrée dans une espèce d’esthétique et de pensée qui est pour moi héritée de la Nouvelle Vague – que ce soit Télérama, Les Inrocks, même Le Monde, Libé et tout ça. C’est formidable hein, j’ai grandi avec ces journaux mais il n’y a jamais eu une façon de traiter de Jean Yanne ou d’Amanda Lear qui ne soit pas « gag ». Pour Jean Yanne par exemple, dans Schnock, on a trois interviews : une de Tito Topin, une de son attaché de presse et une d’un réalisateur. Il n’y a pas cet intérêt pour une culture populaire accessible mais de qualité – on va pas écrire sur Max Pécas non plus. Je trouvais que ça manquait.

Et puis après, en faisant la revue, quand on a commencé à demander à des filles de faire la maquette, à l’illustrateur de faire les couvertures, l’objet est devenu moins sérieux que ce qu’on pensait faire au début. Entre la gueule du truc et le fait que ça s’appelle Schnock, ça nous a du coup inspiré d’autres choses, des petites touches marrantes. C’est un mélange de tout ça.

La revue s’est construite pas à pas ?

Ah ouais, vraiment. En plus au début on pensait que ça allait être un fanzine, nous. Et puis on est allé voir une maison d’édition et ils nous ont donné les moyens de le faire. Le truc a grossi pendant qu’on le faisait et il a fallu s’adapter un peu à ça parce que c’était pas forcément ce que j’avais en tête au début. Je voulais un truc léger et là c’est quand même 176 pages.

Et maintenant, vous parvenez à vous projeter davantage ?

Oui, maintenant que c’est là il y a une espèce de vitesse de croisière. Notre chance ça a été que ça marche dès le premier. Et depuis – on est au neuvième numéro, ça fait deux ans et demi –, on est dans une bonne dynamique. Mais c’est vrai qu’on a pris un rythme de croisière, autant nous que les maquettistes ou l’illustrateur.

SCHNOCK-COUV-n°3-OK (2)-1Comment la revue a-t-elle été finance ?

On a une maison d’édition qui s’appelle La Tengo qui rétribue les gens, mais à part les ventes, il n’y a pas d’investisseurs. On n’a pas de capital d’investisseurs extérieurs à la revue, en fait. On n’a pas de pub, ça je m’y refuse, on oublie. On le paye aussi un peu d’une certaine façon, on pourrait mieux payer les gens. Mais la pub interférerait complètement avec le discours et l’esthétique graphique de Schnock – pour des sommes dérisoires en plus la plupart du temps.

Quel est-il, ce discours ?

C’est en filigrane, en fait. On n’arrête pas de nous dire : « C’était mieux avant. » Ce n’est évidemment pas du tout ça l’idée de la revue. Et moi j’essaie justement, comme dans mon dernier édito sur Coluche, de mettre en creux le problème comme par exemple celui du marketing dans la presse et dans la culture en général.

C’est un truc qu’il n’y avait pas il y a trente ou quarante ans, à l’époque dont on parle. Il n’y avait pas des batteries d’études marketing pour savoir exactement ce que les gens voulaient acheter et tout ça. Aujourd’hui, ça pourrit tout le système culturel. Et nous, déjà on n’a pas de pub, mais on n’a certainement pas de service marketing, on imagine un lecteur. Mais si les gens de ma génération – en tout cas moi – ne s’y retrouvent plus en musique ou en ciné, c’est que la majeure partie de l’offre culturelle est destinée à des ados entre quinze et dix-neuf ans. Ça, c’est le marketing et c’est de pire en pire. Alors il n’y a pas un bandeau marqué « anti-marketing » sur Schnock mais c’est une façon de faire entendre un petit discours quand même. Parce que c’est une revue sympa, marrante et intéressante, mais j’aimerais bien qu’elle dise aussi quelque chose sur notre époque.

Êtes-vous propriétaires du titre ?

Oui. On est propriétaires, Laurence Rémila et moi. Ce qui nous assure une liberté totale concernant nos choix éditoriaux.

L’édito du dernier numéro de Schnock

Cher Lecteur, Divine Lectrice,

Si vous avez de 27 à 87 ans, bienvenue à Schnock, cette revue est pour vous. Elle a pour mission d’explorer la culture populaire, au sens le plus large et d’en faire revivre aussi bien les œuvres les plus respectables (mais parfois oubliées) que les personnages les plus iconoclastes.

Pourquoi lancer pareille entreprise, à l’orée des années 2010 ? Parce qu’on se sent tous un peu « schnock » sur les bords par moments. On a beau être ce fringant vingtenaire biberonné aux références de ses (grands ?) parents, ce quarantenaire soucieux de compléter ses souvenirs des années Bowie ou Raymond Barre ou encore ce baby-boomer décidé à se replonger une fois de plus dans sa folle jeunesse, une chose nous unit : l’envie d’échapper à l’hystérie de l’époque en faisant un pas de côté, histoire de revisiter le passé en prenant son temps. Sans être ni réactionnaires, ni rétrogrades (l’invention de la roue ET de l’Ipod furent de grandes avancées pour l’Humanité, nous l’admettons volontiers).

Avouons-le d’emblée : Nous aimons les « Schnocks ». Nous discuterons donc longuement avec ces figures d’un autre temps : forts en gueule, élégants débraillés, râleurs en boucle, maltraitant la bienséance et une certaine idée du « bon goût », s’affranchissant des modes et de l’air du temps. Ce sont, à un moment où nous-mêmes commençons à subir les ravages du temps et à cultiver avec délice une certaine morgue à l’encontre des générations qui nous succèdent, nos « résistants » à nous… À leur contact nous apprendrons à être « dignified & old » comme le chantait Jonathan Richman en 1972 (19quoi ?). Et nous verrons s’il est possible ou non de tourner le dos au jeunisme qui nous entoure, sans devenir des vieux c… pour autant.

Bonne lecture !

Christophe Ernault & Laurence Rémila

Christophe Ernault / RAGEMAG

Christophe Ernault, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

Vous êtes donc édités par La Tengo Éditions et distribués par Flammarion, quel rapport entretenez-vous avec ces maisons d’édition ?

Ce sont plutôt de bons rapport. Il n’y a justement jamais eu de problèmes d’ordre éditoriaux. Parfois il faut qu’on explique pourquoi on fait ces choix, il y a des questions, des discussions avec l’éditeur. En revanche avec Flammarion, rien du tout. C’est-à-dire qu’on arrive, on a des réunions avec des vendeurs la plupart du temps, on présente la couv’ et le sommaire à une trentaine de VRP de Flammarion qui posent des questions… Mais ils sont toujours contents.

_97822354610524_SchnockN_9_Coluche_mIls ne peuvent pas émettre d’objections et vous contraindre à changer quoi que ce soit ?

Bien sûr, si demain on arrive et qu’on met une vache ou une merguez en couverture – je dis n’importe quoi –, évidemment ils vont se dire qu’il y a un problème, mais en général ce qu’on apporte est un truc plutôt sympa. Pour le bras d’honneur de Coluche, j’ai senti une petite réticence – pas chez Flammarion mais chez La Tengo –, mais c’est tout. Ce sera jamais Hara-Kiri en termes de couv’, Schnock. Ou alors, il faut faire un autre projet mais là on est parti sur un truc qui est sympa – qui a l’air sympa en tout cas. Je pense qu’il faut garder ce côté-là, quitte à ce que ce soit un peu plus dur à l’intérieur.

Comment s’expriment vos choix éditoriaux ?

C’est un compromis en fait. C’est-à-dire que déjà, il faut qu’on tombe d’accord Laurence Rémila et moi sur la couverture, c’est-à-dire le dossier qui est composé de quarante ou cinquante pages à l’intérieur. C’est déjà un objet de discussions parce qu’il propose des trucs et que je ne suis pas d’accord et inversement. Chacun a un droit de veto par rapport à l’autre. Et puis on se rapproche jusqu’à trouver les figures qui sont les plus, non pas populaires, mais fédératrices.

Et vous décidez ça strictement tous les deux, il n’y a pas de comité de rédaction ?

Non. Après on tiens compte de l’avis de l’éditeur mais encore une fois il n’y a jamais eu pour l’instant de problèmes par rapport à cela.

Comment les sujets vous parviennent ?

Ce n’est pas du tout mon métier d’être rédacteur en chef à la base, j’ai découvert ça sur le tas. Je suis plutôt partisan des gens qui me démarchent et qui viennent me proposer des choses, je ne commande rien. J’aime bien recevoir des mails ou qu’on me demande des rendez-vous, et que les gens me parlent de trois ou quatre sujets qu’ils estiment être dans la ligne éditoriale de Schnock, puis leur dire si ça me paraît bien ou pas. Je n’aime pas les trucs trop pointus parce que les articles sont longs. Je préfère qu’on fasse un papier fouillé sur Téléchat par exemple, qu’un truc bâclé sur Jacques Rivette.

Vous n’avez pas de coup d’avance, d’un exemplaire à l’autre ?

Si, bien sûr. Déjà moi, via ma carrière d’auteur et de musicien, j’ai autour de moi pas mal de gens qui écrivent, qui ne sont pas forcément des journalistes d’ailleurs. Et Laurence connaît également beaucoup de monde. On n’a pas eu beaucoup de mal à trouver des contributeurs, et ils reviennent souvent. Après, c’est par à-coups. Il arrive qu’on trouve qu’il manque un truc au sommaire sur la bédé ou sur les marques et dans ces cas-là on appelle quelqu’un qui est peut-être plus à même de le faire. Mais là je sais quasiment ce qu’il y aura dans les deux prochains Schnock.

« On nous a proposé de passer à un papier plus glacé par exemple, à la fin de l’année, et on a refusé. C’est bien d’essayer de conserver ce côté un peu artisanal, ça fait partie de l’ADN du projet. »

En plus, du fait qu’on soit distribué par Flammarion, on doit les prévenir en avance. Pour le numéro qui va sortir au mois de juin, ils nous demandent déjà une idée de qui sera en couverture, etc. On a eu une réunion fin janvier pour le numéro du mois de juin. Donc ça nous oblige un peu à voir arriver les trucs. Après il faut qu’on équilibre un peu au niveau du sommaire, veiller à ce qu’il n’y ait pas trop de ciné par exemple. Ça c’est un truc très français que j’ai découvert, en tout cas propre aux journalistes français. La majeure partie de nos propositions de sujets traitent de cinéma, c’est hallucinant.

Comment vous expliquez ça ?

Bah moi je ne l’explique pas, sauf que le cinéma est une passion française, c’est évident. La musique, en revanche… moi ça m’intéresse plus de parler de la musique française que de la musique anglo-saxonne, parce que je trouve que les Anglo-saxons le font très bien eux-mêmes et on n’est pas là pour ça, mais pour découvrir ou mettre en valeur des vieux trucs. Mais des mecs qui écrivent sur le sujet, il y en a trois, dont moi. Le cinéma, c’est incroyable. Et en même temps c’est passionnant parce que tu as de vrais connaisseurs.

Combien êtes-vous de salariés, chez Schnock ?

Salariés, c’est un grand mot. On va dire qu’on est quatre permanents, plus un si on compte l’illustrateur mais il fait un dessin par numéro. Donc ce sont les deux maquettistes, moi et Laurence. Et le reste, ce sont des pigistes. La maison d’édition fournit le secrétariat de rédaction, etc.

Christophe Ernault / RAGEMAG

Christophe Ernault, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

Cela vous permet de rétribuer vos auteurs comme vous le souhaitez ?

C’est jamais comme on veut, ça pourrait être mieux. Mais à l’échelle de ce qui se passe dans le milieu de la presse française, ils ne sont pas malheureux non plus. Et puis ils sont payés en temps et en heure. Mais c’est une petite économie l’air de rien, on n’est pas encore une multinationale. Et c’est ce qui fait d’ailleurs le charme de la revue, et sa gueule. Vu qu’on l’a commencée en bricolant… et ça continue, il y a pas mal de coquilles (rires), les photos parfois passent assez mal… Mais je pense que ça lui donne du charme. On nous a proposé de passer à un papier plus glacé par exemple, à la fin de l’année, et on a refusé. Donc c’est bien d’essayer de conserver ce côté un peu artisanal, ça fait partie de l’ADN du projet.

D’abord semestrielle à son lancement, la revue est devenue trimestrielle.

Depuis le deuxième en fait. D’abord, il y a eu le succès assez incroyable du premier numéro, qui aujourd’hui s’est écoulé à quatorze mille exemplaires, après bientôt trois ans d’exploitation. Et après le numéro un, La Tengo et Flammarion nous ont demandé si ça nous intéressait de passer en trimestriel, et nous avec le flux qu’on a eu de propositions d’articles et de collaborations suite au premier numéro, on a vu qu’on avait la matière pour nourrir un trimestriel. Donc on a dit banco et dès le deuxième on est passé en trimestriel.

Comment se portent les ventes ?

Elles sont hyper régulières. Je dirais entre huit et neuf mille exemplaires par numéro. Mais qu’on mette Gainsbourg, Prévost, Pierre Richard en couverture – on va peut-être tenter Paul Préboist pour voir ce que ça donne –, ça ne bouge pas. Il y a une espèce de plafond de verre qui est là, quoi qu’il arrive, je ne sais pas à quoi ça tient. On a déjà un base de lecteurs fidèles. Pourtant c’était pas gagné… rien que le mot « schnock » est segmentant. Il y a plein de gens qui pensent que c’est une revue humoristique, certains pensent que c’est un truc de bédé. Alors que ce n’est pas le cas. Ils ne captent pas encore le projet même si parfois on est nous-mêmes un peu confus. Mais c’est drôle.

Là par exemple, on est en train de préparer une compilation CD pour Warner. Une compil’ Schnock. Ça demande qu’on leur explique. C’est très dur à traduire en musique en plus. On est face à un objet complètement différent et on doit s’adapter à ça.

Vous sentez-vous proche d’autres aventures médiatiques modernes ?

Nous, on aimait beaucoup les revues anglaises type The Believer – qui a d’ailleurs été traduite en France par les éditions Inculte –, avec des dessins et tout ça. Après en France, j’aime beaucoup par exemple ce que fait So Foot depuis des années et même So Film, leur côté artisanal… J’aime cette aventure-là.

Christophe Ernault / RAGEMAG

Christophe Ernault, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

Et des revues du passé ?

Ah, c’est clair. Même si on n’essaie pas de reproduire ça, tout ce qui est Hara-Kiri, Charlie Hebdo, même Actuel. Après, je suis un lecteur hebdomadaire du Canard Enchaîné, je lis Rock & Folk depuis vingt-cinq ans… Rien d’exceptionnel, quoi.

Avec l’essor des médias numériques, comment imaginez-vous le futur de la presse ?

La presse traditionnelle, ça va être dur. C’est quasiment un problème de génération : les gens qui sont à la tête de tous ces journaux sont d’une autre génération et ne comprennent ni les enjeux, ni la technique – ne serait-ce que pour s’en servir. Je m’attends pour eux à de sévères désillusions, parce que ce ne sont plus les gens qui sont à la tête de toutes ces revues qui vont pouvoir s’adapter. D’ailleurs, j’ai lu que Franz-Olivier Giesbert allait quitter Le Point. Il dit que lorsqu’il participe à une conférence de rédaction du site web, il ne comprend rien du tout.

Et vu qu’ils ne vont pas remplacer tout de suite ces gens par des jeunes de vingt-cinq à quarante ans, ils vont perdre un temps fou. Ils vont se faire rattraper par d’autres médias dans les dix ans qui viennent. Et parallèlement à ça, la presse papier va s’effondrer.

schnock_0004Vous pensez vraiment ?

Enfin moi je suis chanteur à la base, je ne vais pas mener d’étude sur le sujet. Mais c’est la même chose en maison de disques : les mecs qui sont au pouvoir y sont depuis trente ans, ils n’ont pas vu le truc arriver. Et ils ne le verront pas. Ils ne savent pas quoi faire contre, donc ils restent à attendre de se faire virer ou de plonger avec tout le monde.

Y a-t-il une place pour Schnock dans cet avenir-là ?

C’est typiquement ce qui s’est passé quand on nous a proposé la compilation, il faut garder notre intégrité. Non pas notre intégrité morale, mais déjà graphique et éditoriale. Il faut faire attention à ça. Mais en même temps, il faut se développer et s’adapter chaque fois au support. Il faut conserver la revue telle quelle, sans publicité, sans changer le papier, etc. Mais en revanche, si on fait un disque, ce sera autre chose. Si un jour on fait de la télé ou de la radio, ce sera autre chose. On nous a aussi proposé de faire un site, mais bon il faut plein de gens pour alimenter ces trucs-là, il faut de l’argent. On nous propose pas mal de trucs, on rencontre pas mal de gens, et moi j’écoute tout. Ce qui m’ennuie, quand tu as commencé quelque chose, c’est de le changer en cours de route. Donc la revue, pour moi, est intouchable. Après, on peut discuter. Ça me dérange moins, par exemple, d’avoir de la pub sur un site internet.

Vous vous défendez d’être rétrogrades ou passéistes. Pourquoi, en ce cas, concentrer votre attention sur le passé ?

C’est toujours un peu difficile à expliquer aux gens. Ce que je veux dire, c’est qu’on parle simplement d’un certain passé. Demain, on ne va pas mettre en couv’ le général Massu, ce n’est pas parce que cela s’est produit à l’époque que c’est bien. Un type qui était un connard en 1953 reste un connard aujourd’hui. C’est donc un passé choisi, filtré. C’est notre passé rêvé, avec notre panthéon personnel.

Mais après en effet, il y a une fascination pour cette époque parce que les gens pouvaient fumer dans les cafés, pouvaient baiser plus librement… Ce qu’a connu l’Occident entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la fin des années 1970, c’était incroyable. Nous, c’est la crise depuis qu’on est né. Moi je suis né en 1974, depuis que je suis petit j’entends dire que c’est la crise.

Christophe Ernault / RAGEMAG

Christophe Ernault, par Jeanne Frank pour RAGEMAG.

Se replonger dans ce passé, c’est une manière de conjurer la situation présente ?

C’est expliquer par le creux ce qui ne va pas aujourd’hui. Les problèmes avec la qualité de l’offre culturelle, les problèmes avec la liberté d’expression, les problèmes avec le marketing, les problèmes avec une langue journalistique complètement cadenassée… Tout cela, en fait, dit en creux ce qu’on pense du présent. D’ailleurs la plupart du temps, quand je corrige les articles des contributeurs, je vire tout ce qui concerne les références au présent. Imaginons qu’un mec dans un papier sur Jean Yanne file un taquet à Hollande ou Sarkozy au détour d’une phrase, ça ne m’intéresse pas. Je veux que ce soit atemporel. Et justement, c’est encore plus fort parce que ça montre à quel point aujourd’hui est chiant.

Que signifie l’expression « culture populaire » pour vous ?

C’est ce qui m’intéresse. Tout ce qui est à disposition du plus grand nombre et dont on essaye dans Schnock d’interroger la création. Que ce soit la musique ou les films populaires, mais également la Suze, Malabar ou les gadgets de Pif.

Mais aujourd’hui on entend toujours parler de culture populaire. Qu’est-ce que l’expression a de différent chez vous ?

« Moi je suis très pessimiste de nature, donc je pense que rien ne va aller en s’améliorant. Ça va être de pire en pire. »

Nous on a grandi dans la glorification de l’indie. J’étais adolescent dans les années 1990. Il n’y avait que l’underground qui comptait. Et plus c’était underground, plus on était content. C’était ce qui était mis en valeur à l’époque. J’ai été éduqué par ça, et lorsqu’on revoit un film de Jean Yanne aujourd’hui, on se dit que ça allait loin quand même. Et lorsque tu essaies de t’intéresser au bonhomme, tu ne trouves qu’une mauvaise bio écrite par un mec sous pseudo. Personne ne traite sérieusement d’un homme qui n’était peut-être pas à prendre au sérieux, mais qui était néanmoins passionnant. À l’époque, Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, ça passait le dimanche soir à 20h30 sur TF1. J’ai vu ça quand j’avais huit ans. Tu le regardes aujourd’hui, tu te rends compte que c’est une critique violente de la société de consommation. C’est incroyable. Et aujourd’hui, ça ne passe même plus à la télé, alors que c’était un des grands succès de 1972. En l’espace de quarante ans, quoi. Tout est dit.

Qu’est-ce qu’on a perdu ?

On a perdu l’esprit de subversion dont 1968 a été le pinacle mais qui a commencé au début des années 1960 et qui s’est achevé fin 1970. On a perdu cet esprit qui était partagé bizarrement par une élite culturelle et intellectuelle, mais qui baignait tout le mainstream. Dans un film comme Le Distrait, avec Pierre Richard, il y a une critique assez féroce de la publicité. Les films de Bertrand Blier marchaient aussi pas mal au ciné. Et petit à petit, tout cela s’est rationalisé, le marketing est arrivé, les études de marché…

Mais si vous êtes là et que des gens vous lisent, c’est peut-être le signe que…

Oui, mais ce sont huit mille personnes. Les chiffres d’une Rihanna sur Youtube, c’est des dizaines de millions, on n’est rien du tout. Mais nous avons un public fidèle, ça fait plaisir.

Est-ce qu’on peut imaginer que les choses vont aller en s’améliorant ?

Moi je suis très pessimiste de nature, donc je pense que rien ne va aller en s’améliorant. Ça va être de pire en pire.

(Rires) Bon, eh bien merci.

Oh putain non on ne peut pas finir là-dessus… Mais pour Schnock ça va aller de mieux en mieux !

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À propos de l'auteur

Nicolas Prouillac

Nicolas ProuillacRédacteur en chef adjoint (Culture) – Auteur et cinéphile, car « le cinéma est une illusion qui rachète toutes les autres », comme aurait pu l’écrire Cioran s’il n’avait pas passé son temps à écouter Bach.



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