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Reza : « L’avenir du journalisme passe par les citoyens-journalistes »

Publié le 8 octobre 2013 à 10:57 par Mathilde Hamet | 1

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« Je viens d’Iran, un pays d’Orient où l’on raconte des histoires. Voilà pourquoi je suis, moi aussi, un conteur. » Du Kurdistan à l’Afghanistan, du Liban à la Turquie, du Pakistan à la Chine, de Sarajevo au Caire, du Rwanda à l’Arabie Saoudite, de l’Afrique du Sud à la France, Reza raconte l’humanité à travers ses clichés. Son arme ? L’appareil photo. Laissons-le raconter l’histoire et l’avenir du photo-journalisme.

Capa disait : « La guerre c’est comme une actrice qui vieillit : de plus en plus dangereuse et de moins en moins photogénique. » La guerre se raconte-t-elle plus difficilement aujourd’hui ?

Je ne sais pas si ce terme de photogénie correspond à la guerre. J’ai toujours été contre l’utilisation de ce mot de « photogénie ». Ce n’est pas un sujet qui est photogénique ou pas, c’est le photographe qui est bon ou pas bon.

Finalement, il faudrait définir ce qui est photogénique. Rien n’est, ou n’est pas, photogénique par essence ?

Absolument. Le photographe, c’est l’œil qui regarde, qui rend le sujet beau ou pas ou qui le rend comme il a envie qu’on le voit. Ce mot de « photogénie » dans la phrase de Capa – que je connaissais pas – me fait réfléchir. Au début de mon travail, je faisais un peu comme tout le monde : je cherchais les corps blessés, j’allais dans les morgues, les hôpitaux d’urgence. Je montrais l’état de la chair déchiquetée, la guerre brute.

Mais j’ai très vite compris que l’image de la guerre ce n’est pas ça. Cette image de guerre que beaucoup de photographes vont chercher est une mauvaise déformation des médias en général.

Montrer la guerre, c’est monter les à-côtés de cette guerre. Cela dit toujours beaucoup plus de choses. Et cela a plus de pouvoir photographique.

Voilà. C’est ce que j’essaie de faire. Très vite, j’ai pris cette direction. Je me souviens, à la fin des années 1980, on était plusieurs photographes à travailler pour Time Magazine. Un jour, lors d’une réunion avec tous les photographes du magazine – James Nachtwey, Chris Morris, Lloyd Harrisson et moi –  le directeur photo de l’époque, Arnold Dropkin a dit : « Quand il y a une explosion, vous vous allez photographier le mort. Reza, lui, il se retourne et photographie les survivants ». Et ça en disait beaucoup sur ma manière de travailler. Comme par exemple, la photographie de cette petite fille afghane née sous les bombardements qui avait certainement vu la moitié de sa famille mourir sous les bombardements. Mais dans son regard on perçoit toute la charge et les traumatismes de la guerre. Les gens passent souvent du temps devant cette photographie, la mettent parfois dans leur chambre, sont émus sans avoir besoin de détourner le regard.

« Notre travail de photo-journaliste, c’est de créer de l’empathie. Et elle ne se crée pas en allant chercher le plus mauvais. »

Or de nombreux photographes de guerre, vous présentent des photographies que l’on peut à peine regarder, qui ne nous donne pas d’empathie envers l’autre. Si l’on vous montre, sans cesse, ces corps déchiquetés au Moyen-Orient ou en Afrique, vous allez rejeter même le mot « Afrique ». Notre travail de photo-journaliste, c’est de créer de l’empathie. Et elle ne se crée pas en allant chercher le plus mauvais. J’ai vu des milliers de corps broyés en Afghanistan. A quoi cela sert de photographier cette boucherie ? Cela ne dit rien de la guerre. Au contraire, ça crée une antipathie envers les afghans.

Ce qui a vieilli dans la phrase de Capa, ce n’est pas les photographies de guerre, c’est le Festival Visa pour l’image, qui n’a pas compris ce qui se passe dans le monde.

Photographier les horreurs « brutes » de la guerre n’est-il pas une étape obligatoire pour de nombreux jeunes photo-reporters ?

Je ne crois pas. C’est une distorsion médiatique. Premièrement, nos médias sont malades. Ils cherchent à vendre des lessives, du papier toilette, des aspirateurs ou des yaourts. Ce ne sont pas de véritables médias que nous avons, ce sont des papiers classés de manière à vendre des espaces publicitaires. Mais où est Émile Zola dans cette histoire ? Nous sommes dans le pays fondateur de la liberté des médias et nous sommes presque devenus une dictature des médias. Regardez l’image que donne le Festival Visa pour l’image : quelle image coloniale cela donne du monde entier ? Il est bon de dénoncer, d’expliquer mais quand l’horreur est partout, ça provoque le dégoût et le rejet. Ce que j’entends de ceux qui sont allés à Visa : “on a presque envie de dire, mais laissez les mourir, je ne veux plus en entendre parler.” Il ne faut pas emmener les gens à une telle réaction mais trouver un juste milieu pour les mobiliser.

Deuxièmement, Lagardère, Bouygues, Dassault, ces trois sociétés tiennent les médias de ce pays. Dans quel autre pays retrouve-t-on aujourd’hui cette situation ? Aucun. Cela fait trente ans que je travaille avec les médias du monde métier, au Japon, en Allemagne, États-Unis. Ici, ce système de manipulation par les médias est machiavélique.

En trente ans de photographie, votre regard sur le monde a changé. Votre manière de photographier, votre rapport au gens, ont-ils évolué également ?

Mon rapport aux gens est meilleur. J’ai appris. Beaucoup. J’ai perdu cette petite arrogance de jeunesse, celle où l’on croit tout savoir. Avec l’âge, on comprend que l’on ne sait rien et qu’il est nécessaire d’apprendre. Ma manière de photographier ? C’est un peu comme demander à Mick Jagger s’il joue toujours de la guitare de la même manière. Les guitares ont changé, les gens ont changé, leur regard aussi.

Il est très difficile de travailler aujourd’hui en tant que photo-reporter en Israël. Ce pays met beaucoup d’obstacles aux médias avançant systématiquement le prétexte sécuritaire. Comment aborde-t-on ce genre de pays ?

Quand vous arrivez en Israël, vous passez des jours entiers à l’aéroport, questionné et méprisé par de jeunes soldats de 18-19 ans qui vous fouillent tout, vous posent cinquante fois les mêmes questions. Si vous allez dans les territoires occupés, il y a l’étape des checkpoints. Quand il savent que vous êtes journalistes, ils vous font attendre, vous tirent vers la voiture et finissent par vous dire que vous ne pouvez pas y aller, que c’est pour votre sécurité. Avec ce type de pays « anti-média », ce sont des choses auxquelles on est habitué. Cela ne doit pas empêcher d’aller chercher l’information où elle se trouve. Mais j’ai trouvé un moyen de contourner cette difficulté : je forme des jeunes sur place à devenir photographes.  Je leur fourni des appareils afin qu’ils puissent photographier ce qui se passe autour d’eux. Tout le monde peut photographier, filmer avec son téléphone. On bascule vers une nouvelle forme de citoyen-journaliste. Créer de plus en plus des sites indépendants pouvant relayer ce genre d’info, aider les citoyens à maîtriser ces outils journalistiques : l’avenir du journalisme, de l’information, doit passer par là. J’ai commencé à former des jeunes sous l’apartheid en Afrique du Sud et je viens de finir de former 50 jeunes dans le quartier du Mirail à Toulouse.

© Florence At

On ne connaît ce quartier qu’à travers la violence que les médias nous montrent. On a formé cinquante adolescents afin pour qu’ils photographient leur quartier, leurs fêtes, le mariage de leur cousine, leur quotidien. Ils exposent en ce moment dans une médiathèque, en plein cœur de Toulouse. En les rencontrant, je leur ai dit d’emblée : « Je ne suis pas photographe. Je suis un conteur et la photographie est mon outil. Je vais vous apprendre à devenir conteur de votre vie, de vos histoires. » Ils ont vite accroché car ces jeunes, ils ont tous quelque chose à raconter. Nous avons aussi organisé ces formations dans des camps de réfugiés en Ouganda et en Jordanie afin de photographier le quotidien des camps et montrer ce qu’il s’y passe.

« J’ai trouvé un moyen de contourner les pays “anti-média” : je forme des jeunes sur place à devenir photographes. »

Je travaille sur ces questions depuis 1983. J’ai formé de jeunes citoyens d’abord en Afghanistan, puis en Afrique du Sud, dans des camps de réfugiés en Ouganda et en Jordanie. Ce projet se poursuit car dans un mois, je pars en Irak dans un camp de réfugiés syriens. Car ce sont toujours les mêmes photographes, 30-40 ans, hommes, blancs, WASP, avec les mêmes pensées, les mêmes études, qui montrent le monde, ça suffit !

On retrouve ces citoyens-journalistes aujourd’hui au cœur du conflit syrien. De jeunes Syriens habitants d’Alep et de Damas utilisent la photographie pour dénoncer les horreurs de la guerre et documenter ce qui s’y passe. A l’instar d’Abou Chouja, 26 ans, tué le 28 septembre dernier, dont de nombreuses photos ont été publiées par les médias du monde entier.

© Murhaf al-Modhi dit Abou Chouja, «Le Courageux».

Un des premiers exemples de ce basculement vers le citoyen-journaliste, c’est le film de quelques minutes, tourné en 2009 à Téhéran, montrant cette jeune femme, Neda, tuée au cours des manifestations de protestation qui ont suivi l’élection présidentielle iranienne. Cette vidéo restera dans l’histoire du journalisme comme un des premiers travaux de citoyen-journaliste car on y voit ce qu’on n’avait jamais vu avant malgré les milliers de caméramans professionnels présents : on y voit la force du citoyen-journaliste.

Le conflit en Afghanistan dure depuis plus de 10 ans. Les photographes se détournent-ils de cette guerre pour en raconter d’autres à un moment donné ?

En réalité, le conflit dure depuis 30 ans. Il a commencé en 1979 quand les russes ont envahi l’Afghanistan. Ce ne sont pas les photographes, mais les médias qui créent le besoin d’aller quelque part. Si votre rédacteur en chef vous dit, « l’interview de Reza, je n’en veux pas », même si vous aimez beaucoup mon travail, vous n’allez pas venir me voir. Car vous n’aurez pas le support. L’Afghanistan, c’est la même chose. Ce ne sont pas les photographes qui se détournent du conflit irakien, ce sont les médias.

J’ai une affection personnelle pour ce pays, pour le pays de Massoud. J’étais un des rares photographes à continuer à m’y rendre quand tous les médias rejetaient mes photos. Je leur disais « Ce n’est pas grave, je continue. Il restera quelque chose de ces photographies ». Et le jour de l’attentat du 11 septembre 2001, tout le monde s’est réveillé en cherchant l’Afghanistan sur une carte. Trois semaines plus tard, plus de 3 000 journalistes ont débarqué sur le sol afghan. La plus grande concentration de journalistes sur une zone de guerre ! Imaginez des villages entiers où CNN louait une maison de villageois, ou la BBC payait 50 euros par nuit un petit garage. C’était du délire pour les villageois, du pain bénit pour eux, ils ne savaient pas ce qui leur arrivait !

Ces médias – CNN, BBC, AFP – ne font que suivre les mouvements de leurs gouvernements et la politique nationale. Ils sont plus instruments de propagande des régimes que médias. Les journalistes de TF1 qui se disent indépendants me font rire. Ils sont collés à Monsieur Bouygues, qui construit des palais au Turkménistan. Ils ne pourront jamais allez faire un sujet contre le pays, c’est évident !  Nous avons perdu une bataille dans la liberté d’expression, dans celle d’informer. Mais nous n’avons pas perdu la guerre. Internet ouvre un champ de bataille immense. D’où l’importance d’avoir des sites indépendants : l’avenir du journalisme passera pas là !

Après trente cinq ans d’exil, comment ne pas être déconnecté des réalités de son pays et continuer à conter l’histoire de son pays ?

Après trente cinq ans à l’extérieur de votre pays, vous perdez certainement les liens quotidiens de ce  pays. Mais vous connaissez la culture, le fondement de la société et cela ne change pas. C’est un peu comme un disque dur d’un ordinateur. On peut changer les logiciels, les modifier, le disque dur reste le même. Ma relation avec l’Iran est celle d’un disque dur. La République islamique iranienne aujourd’hui, c’est un petit logiciel dans l’histoire de ce pays. J’ai réalisé de nombreux reportages au Moyen-Orient, en Asie Centrale, dans le Caucase, en Afrique du Nord, donc dans des pays où ma culture d’origine existe, qui m’ont aidé à comprendre ce qui se passe dans mon pays. Je suis en contact constant avec de nombreux intellectuels, des cinéastes, des photographes. Je donne aussi des cours de photographie par internet. Certes la vie quotidienne a changé mais ce n’est pas grave, le jour où ces mollahs vont partir, la vie quotidienne changera encore.

Les reportages que vous avez réalisés dans les pays voisins de l’Iran, vous ont donc rapproché de votre pays.

(Il marque une pause) Les premières années d’exil sont très dures. On est comme une plante que l’on change d’endroit. Même si la terre est meilleure au nouvel endroit, les premiers jours, la plante a perdu son angle de lumière, ses repères. L’être humain est comme une plante mais on s’adapte. En réalité, le corps s’adapte vite mais l’âme s’adapte beaucoup plus lentement. J’ai eu la chance de pouvoir voyager. Cela m’a ouvert les yeux sur un univers complètement différent. Après trente cinq ans de voyage, 110-115 pays traversés dont certains où j’ai vécu quelques années, après avoir rencontré des centaines de peuples, des cultures, des religions, passé du temps avec eux, à jouer, à pleurer, à jouir avec eux, à danser avec eux, à participer à leur vie, je suis arrivé à la conclusion que la nostalgie de sa terre est une nostalgie passagère.

Le concept de « patrie » est un concept gouvernemental, d’un régime politique qui a besoin de soldats pour se battre et se défendre. Cet hymne « Allons enfants de la patrie, (il chante) allons massacrer tout le monde » est un concept presque animal de la défense du nid.

Cette notion n’est finalement qu’une construction politique qui ne recoupe en rien une réalité.

Complètement. Ce n’est pas humain. C’est en se détachant de cette notion que lorsque vous vous trouvez au Zimbabwe, vous vous sentez aussi bien avec les Zimbabwéen que dans votre pays. Si vous n’avez pas compris cela, vous pouvez vous sentir mal. C’est un problème que j’ai rencontré avec des humanitaires en Afghanistan. Ils sortaient de leur école et ils arrivaient devant les gens en disant : « Il faut faire comme cela ». Les gens répondaient non. « Chez nous on fait comme cela, donc il faut faire comme cela ! » Ce n’est pas comme ça que les relations humaines fonctionnent.

Votre partenariat avec Nespresso vous a permis d’aller à la rencontre des producteurs de café partout sur la planète. Vous avez par ailleurs participé à WISE, une conférence sur l’éducation au Qatar. N’est-ce pas offrir son talent pour acheter une respectabilité à Nespresso et à la Qatar Foundation ?

Il ne faut pas être dupe. Je vois très clairement les relations entre les entreprises, les gouvernements et les marques. J’ai mes principes et mes valeurs. Le jour où la Qatar Foundation est venue me présenter leur projet de conférence annuelle WISE (World Innovation Summit for Education), cela m’a intéressé car l’éducation est quelque chose de cher à mon cœur. Ils avaient choisi de mettre la lumière sur 15 méthodes d’éducation dans le monde, les meilleures selon un bureau de conseil londonien. Mon organisation à Kaboul faisait partie de ces projets retenus. Mais ils avaient aussi pensé à moi comme photographe pour aller à la rencontre de ces 14 projets. Il y a avait donc un conflit d’intérêt. Je les ai rassurés en leur disant que peu importe que mon organisation soit retenue ou pas, j’allais apprendre en allant à la rencontre de ces 14 méthodes au Ghana, Burkina Faso, au Japon, en Chine, etc. Le fait de participer à ce projet, donne une crédibilité à la Qatar Foundation dans une direction – celle de l’éducation que je supporte. De plus, la Qatar Foundation n’a pas besoin de mon nom pour lancer des projets.

Par ailleurs, je ne fais jamais de photographies de publicité. Quand Nespresso est venu me voir, j’ai été très clair avec eux. Ils souhaitaient en réalité que je documente le programme de développement durable que la marque a lancé depuis dix ans et qui aide 56 000 petits agriculteurs dans différents  pays comme le Brésil, l’Éthiopie, le Guatemala, l’Inde ou encore le Sud-Soudan. La marque aide les agriculteurs à se former et leur donne les moyens de cultiver une très bonne qualité de café. Ce n’est pas de la philanthropie, c’est leur business. Je leur ai alors demandé à choisir les agriculteurs que je rencontre, mais également leurs voisins, qui ne font pas forcément partie du programme, et je pose mes questions et fait mes photographies sans directive. Ils ont dit OK. Donc je suis parti pendant deux mois, j’ai fait mes recherches. Finalement, ils ne m’avaient pas menti. J’ai raconté l’histoire de ces paysans, sans le luxe de la marque. Certains de mes amis dans la communication m’avaient averti que Nespresso n’accepterait jamais de montrer ces photos. Mais même George Clooney est venu voir l’exposition ! On a passé 2 jours ensemble et j’ai pu découvrir un homme intelligent, réfléchi et cultivé. Bien loin du personnage glacial des publicités. On a discuté de la mise en place d’un grand projet au Sud-Soudan pour que les paysans puissent profiter de cette grande machine qu’est Nespresso afin d’améliorer leur vie. On verra si le projet voit le jour.

Jusqu’au 25 octobre, vous appelez les internautes à soutenir votre projet de livre numérique autour de la relation que vous avez entretenue avec le colonel Massoud. Mais plus qu’un livre numérique c’est un web doc, disponible en quatre langues et sur tous supports. C’est plus qu’une récolte de fond ?

Je n’ai pas lancé ce projet uniquement pour récolter des fonds. Le livre que j’ai envie de faire va coûter cinq fois plus. Mon idée est de créer un projet très novateur sur internet, d’aller plus loin qu’un web-documentaire. Je souhaite créer un réservoir d’information pour le peuple afghan où des films, des récits, de la poésie, des photographies, des bibliographies seraient disponible à tous : la mémoire de tout un peuple, en somme.

Quels sont les enjeux futurs des jeunes photo-journalistes d’aujourd’hui ?

(Marque une pause. Longue) Votre question me rappelle un récit de mon livre scolaire. En Iran, on apprend la lecture non pas via des exercices avec des lettres ou par de petits mots mais grâce à de véritables textes anciens, de poètes. Imaginez que vous arriviez à l’école et que c’est à travers les textes d’Émile Zola, de Victor Hugo ou de Rimbaud que vous apprenez la langue. Cela a des vertus. (rires) C’est comme ça que l’on apprend le persan.

Il y avait donc cette belle histoire. (Et il raconte). « Il était une fois, un vieux très courbé dans un champ. Il pouvait à peine marcher ou se lever mais il était en train de planter des graines d’arbres de noix. Avec beaucoup de peine, mais aussi d’amour et de passion, il plantait ses graines, sous le soleil. Trois jeunes, un peu arrogants, qui venaient du village, passèrent près de lui et lui dirent : « Hé grand-père ! Pourquoi te donnes-tu autant de peine à planter des arbres de noix ? Ne sais-tu pas qu’il faut attendre vingt-cinq ans pour avoir le premier fruit de l’arbre. Tu ne seras plus là dans vingt-cinq ans. » Et le vieux leur répondit. « Tu sais, toutes les noix que j’ai mangé dans ma vie ont été plantées par des gens avant moi. Donc, je dois planter pour les autres qui viendront après moi. Je le fais pour les générations futures. Je sais que ce n’est pas pour moi ».

« A mon époque, j’avais le National Geographic, le TimeNewsweek, et sur des pages seulement. Aujourd’hui, ce sont des millions de page qui existent avec internet. C’est un vrai bonheur que de penser à l’avenir. »

La relation que j’ai avec les jeunes journalistes-photographes, c’est un peu la même chose. Je suis issu d’une génération d’acteurs, d’artistes, de poètes, de conteurs du monde qui m’ont délégué ce que je suis en train de faire. J’ai articulé ce patrimoine avec mon art. Maintenant, je transmets aux autres. La transmission fait partie intégrale de ce que doit faire un créateur. Un créateur qui ne croit pas à la transmission, c’est qu’il lui manque quelque chose, c’est qu’il n’a pas fini son travail.

On est au début de l’âge d’or de la photographie aujourd’hui. Vous, jeune journaliste, vous allez vivre un moment fabuleux, que nous n’avons pas vécu. Grâce à internet, vous avez des millions d’yeux qui sont ouverts vers vos images. A mon époque, j’avais le National Geographic, le Time, Newsweek, et sur des pages seulement. Aujourd’hui, ce sont des millions de page qui existent avec internet. C’est un vrai bonheur que de penser à l’avenir. Bien sûr, ça ne paye pas. Les premiers jours de leur existence, les journaux ne payaient pas non plus les photographes. Ils étaient très contents que leurs photographies paraissent dans la presse. Aujourd’hui, Il faut trouver de nouveaux business model. Construire de nouvelles choses… et continuer de raconter des histoires.

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À propos de l'auteur

Mathilde Hamet

Mathilde HametPhotographe à mes heures perdues, journaliste aux autres. Le reste du temps je porte des chapeaux et je bois du thé comme d'autres mangent des médicaments.



Une réponse à Reza : « L’avenir du journalisme passe par les citoyens-journalistes »

  1. Aimeji

    Des propos éclairés et généreux comme on aimerait en lire plus souvent… l’exposé d’une attitude fondamentalement empathique qui porte très justement la technique photographique au service de causes humaines… et non l’inverse ! BRAVO aux protagonistes de cet article

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