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Au Mexique, sur les traces de Frida Kahlo

Publié le 12 février 2014 à 16:38 par Maya Mihindou | 0

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L’exposition consacrée aux peintres Frida Kahlo et Diego Rivera s’est achevée le mois dernier à l’Orangerie. Le musée parisien l’avait sobrement intitulée « L’art en fusion ». Fusion dans le siècle passé de deux artistes devenus amants – créateurs d’un langage complémentaire hérité de la Révolution mexicaine. Les musées resteront à jamais trop étroits pour le foisonnant Rivera : son œuvre se déploie essentiellement sur son sol natal, décorant à l’envi les bâtiments officiels. Et si celle de Frida Kahlo résonne encore de nos jours, au Mexique comme ailleurs, c’est qu’elle sut, par sa lucide approche du corps et de l’humain, ramasser dans ses autoportraits les dépressions de son siècle. Nous nous sommes rendus sur leurs terres pour tenter d’y voir plus clair, par-delà la légende.

On pouvait voir, à l’Orangerie, des toiles européennes de la période cubiste du muraliste ainsi qu’une copie partielle, de piètre qualité, de l’une de ses fresques. Quelques productions sur chevalet – pour la plupart, des commandes alimentaires et des cadeaux – cohabitaient avec de plus petits formats de Frida Kahlo (notamment de nombreux autoportraits bien connus de l’artiste). On en sortait avec une frustration légère, quoique persistante : à trop vouloir imbriquer les deux créateurs, l’exposition ne restituait pas leur force singulière et respective. Les murs sont intransportables et l’on s’en félicite : l’œuvre de Diego Rivera restera enracinée dans son pays comme dans son époque. La librairie du musée ne lui rendait guère justice non plus : quelques catalogues rassemblant de maigres reproductions et un petit nombre de revues se noyaient parmi les aimants, étoffes, mugs, DVDs et cartes postales à la gloire de sa compagne. La part belle était faite à Frida, le visage épinglé, à la chaîne, sur une dizaine de biographies – il n’en était vendu aucune de Diego.

Frida Kahlo et Diego Rivera par Martin Munkácsi, Mexico, 1933

Frida Kahlo et Diego Rivera par Martin Munkácsi, Mexico, 1933

Du sulfureux couple, l’épouse enrôlée dans de nombreuses causes et drapeaux était bien plus à l’honneur que son compagnon. Frida habille même les marques de luxe et les supports toujours renouvelés de la « pop-culture » (Madonna en fut l’initiatrice lorsqu’elle acheta deux de ses toiles dans les années 1980)…

Inévitable cycle : la société marchande récupère à son avantage ce qui naît de la contre-culture, d’Ernesto Guevara aux Sex pistols… Chacun puise dans l’oeuvre de Frida Kahlo ce qu’il veut y voir. Voilà qui alimentera sans peine la Fridamania comme les détracteurs de la peintre le disent, décelant en elle une « invention américaine » vouée à balancer le communisme de son époux.

Le récit d’une rencontre

Curieuse raillerie de l’Histoire, il est vrai : Diego Rivera traverse sa mort à l’ombre de celle de sa femme, quand celui-ci rayonnait de part le monde de son vivant… Imagine-t-on Claudel éclipser Rodin ? C’est un destin imprévisible pour ce morceau d’homme de deux mètres et d’une bonne centaine de kilos, formé à l’école européenne de la peinture et collègue de Modigliani, Klee et Picasso. Au Mexique, avec Orozco et Siqueiros, il fut un chantre de l’art révolutionnaire pour avoir peint sans relâche des fresques sur des kilomètres de murs, révélant ainsi au peuple qu’il chérissait les artères oubliées et rêvées du passé et des luttes mexicaines.

« Diego Rivera traverse sa mort à l’ombre de celle de sa femme, quand celui-ci rayonnait de part le monde de son vivant. »

Le voici, le liant principal de ce duo indocile : le Mexique, pays qui vient d’entrer dans le siècle en lui offrant sa première révolution sociale, portée par les figures désormais bien connues de Zapata, Madero et Pancho Villa… Un Mexique qui, dès 1910, s’époumonait à vouloir respirer un air plus juste en remettant les terres et l’histoire des Indiens au cœur de son imaginaire. L’idée fut belle mais le temps, comme de juste, fit son office :  le pays fut rongé par les luttes intestines. Diego Rivera et Frida Kahlo se rencontrèrent en 1928, dans une effervescence politique et intellectuelle encore imprégnée par les idéaux révolutionnaires et le désir de se délier des tentacules artistiques et culturelles de l’Europe, jusqu’alors influence principale du pays.

Lui, Diego, ambassadeur du mouvement muraliste et de la mexicanidad, connu internationalement pour son verbe tonitruant, ses traitrises au Parti et son pistolet en poche toujours prêt à débattre, lui qui hissa l’art précolombien et l’indienne zapotèque au rang de patrimoine et d’œuvre d’art, lui qui peignit, intarissable, la lutte des classes et sa dialectique dans la mémoire métissée du Mexique. Celui que l’on qualifiait d’ogre fut tour à tour mentor, président du Parti communiste local (non sans quelques coups d’éclat) puis trotskyste de confort ; il entraina dans sa ronde la jeune Frida, métisse allemande par son père qui prétendait être née l’année de la Révolution, un mètre cinquante à peine, de vingt ans sa cadette…

Frida était venue à lui déterminée et prête à vivre dans son ombre. Une Frida à l’esprit pirate qui arborait moustache et pantalon pour planquer os friables et jambe boiteuse – séquelles d’un accident qui perfora son existence entière. Elle était venue à lui la cage thoracique grande ouverte sur le monde, après des mois d’une convalescence qui avait achevé en elle toute ingénuité mais affirmé un fort esprit de dérision. La liberté qu’arrachait constamment son mari força son audace et renforça une vie d’épreuves et de solitude – elle poussa ainsi toujours plus loin la provocation et ses propres limites. Une histoire bien connue.

Entretien avec Pedro Diego Alvarado, petit-fils de Diego Rivera :

De quelle façon la question de l’identité mexicaine préoccupait les artistes de l’époque ?

Par exemple, les pièces précolombiennes qu’achetait énormément Diego, personne à cette époque, dans les années 1920/30, ne s’y intéressait ; cet art était jugé complètement sans intérêt. Il y avait quelques pièces dans un musée d’anthropologie : on regardait ça comme des curiosités. Mais à cette période, après la Révolution, on a commencé à donner une valeur esthétique aux statuettes précolombiennes, on a pris conscience de l’héritage que cela représentait et de son importance. 

Sous Portifio Diaz, les gens qui avaient un chapeau, les Indiens, ne pouvaient pas entrer dans le Zocalo. On les méprisait énormément ! 
Après la Révolution, ce fut une idée du Ministre de la culture, Vasconcelos, de donner des murs à Siqueiros, Orozco et à Rivera pour peindre. 
Et oui, ce sont les muralistes qui ont généré cet amalgame de culture. Pourquoi les muralistes ? Parce qu’il y avait 80% de la population qui ne savait pas lire ni écrire au Mexique, parce qu’il n’y avait aucun accès à l’école pour la plupart des gens… Peindre l’histoire du peuple, dehors, c’était rendre à ceux qui ne savaient pas lire une identité, mais c’était une identité qui s’inventait en même temps qu’elle se découvrait au début du XXe siècle.

(suite en page 2)

Une peintre des miroirs

Art & Révolution. Révolution & Art… On se souvient du Manifeste « Pour un art révolutionnaire indépendant », paru en 1938, signé par André Breton et Diego Rivera mais composé aux côtés de Trotsky, lors des réunions dans la maison du couple mexicain, à Coyoacan. L’art, avançait ledit manifeste, doit viser la « reconstruction complète et radicale de la société » tout en « se rassembl[ant] pour la lutte contre les persécutions réactionnaires ». Pendant ce temps, au rythme des vacarmes sentimentaux de la vie en surface, Frida ne cessa de peindre en explorant sans un mot sa géographie intérieure, dévoilant une à une ses peaux et ses masques comme un miroir universel. De cette intériorité si risible à l’échelle du monde (mais point de départ, toutefois, de la compréhension de chacun, donc de tous), Frida fit une célébration. Sous son pinceau rejaillit le lien – longtemps étouffé par les religions abrahamiques – entre le corps et l’esprit. Elle tressa ses veines à celles de son pays, toujours à sa mesure : « Je n’ai jamais peint de rêves. Je peins ma réalité. »

Il n’y a que des hommes pour s’imaginer investis du droit d’élire et proclamer les génies. On imagine mal monde moins machiste que celui-là. Frida Kahlo a murmuré dans notre siècle en affirmant l’infinie petitesse de sa personne, la seule carte qu’elle maitrisait un peu. Elle a légué la parole libre d’une impotente qui martela que tous les motifs de la grande Histoire ne sont qu’une version dupliquée, à large échelle, de la guerre intérieure qui entaille les petites gens. D’aucuns la pensent obsédée par son reflet puisqu’elle peignait avec un miroir au-dessus de son lit, ne pouvant s’en extraire ; chez elle, pourtant, le sang versé est avant tout celui des femmes, indiennes souvent, qu’elles soient matrices ou maltraitées. Les féministes des années 1970 – songeons par exemple à Gloria Orenstein, dans un article du Feminist Art Journal – ne manquèrent pas de voir en elle une artiste d’avant-garde : sa peinture transgressa bien des tabous associés au corps féminin et brisa l’image congelée dans le temps d’un idéal de la Femme peint par un œil d’homme. Frida, sans jamais cesser d’en trinquer et d’en rire, a, par la fenêtre de chez elle, regardé du côté de la terre en jachère de son Mexique natal afin de nourrir une peinture sociale gorgée de références à l’art populaire.

À l’intérieur d’une urne ayant la forme d’un crapaud, les cendres de la peintre reposent dans la maison bleue qui l’a vue naître. Il serait temps d’extraire Frida du ventre proéminent de son monstrueux mari et de la replacer dans les contours de son pays.

(suite de l’entretien avec Pedro Diego Alvarado)

Frida s’habillait et se coiffait comme une indienne parce que Diego l’a créée comme ça. Ma grand-mère, (Guadalupe Marin, ndlr) était couturière et rêvait de l’Europe dont elle reproduisait les vêtements découpés dans Vogue, mais Frida, non… Elle était un peu la création de Diego. Il l’a emmenée à Oaxaca et ailleurs pour s’acheter des vêtements. C’était la première femme qui s’habillait ainsi, de façon très indigène, alors même que son père était allemand. Pour la première fois, à cette période, il y a eu une réelle valorisation de tout l’aspect ethnographique de la terre profonde du Mexique. Breton parlait de convulsion de la terre en même temps que l’art africain se découvrait en Europe ; c’était nouveau de valoriser des choses qui étaient méprisées jusqu’alors. Ça a donné un élan incroyable aux arts et à la musique.

On assumait le métissage du Mexique. Que reste t-il aujourd’hui de ce mouvement ?

Oui, d’une certaine façon, ça reste étrange… Mon nom à moi n’est pas métis, mais les Indiens adoptaient des noms espagnols aussi ; tout se mélangeait. Mais de manière incomplète. Il y a peut-être un ou deux politiciens qui ont des noms hérités de l’époque précolombienne.
 Aujourd’hui, les Indiens vont à l’école et sont davantage cultivés, mais ils n’arrivent pas à être intégrés complètement à la société mexicaine. Dans la couche supérieure du pays, on ne croise pas des gens qui ont un nom indien et une origine indienne. Je trouve qu’on n’intègre pas les Indiens… Nous avons au Mexique une classe supérieure très éloignée de la population générale : ces gens dominent et ne sont jamais indiens, ils regardent davantage vers les États-Unis, sans être liés au vrai Mexique. On vit quand même cette dichotomie terrible entre la politique et la réalité mexicaine.
 Dans cette couche de gens qui sont au-dessus de tout, qui ont le pouvoir et l’argent, non, on regarde davantage vers la modernité, vers les États-unis, que vers le peuple.

Entretien réalisé en 2013 à Mexico, par Stéphane Miquel, Stéphane Michaka et Maya Mihindou.

La Malinche

En demandant à un chauffeur de taxi de Mexico ce que lui évoquait Frida Kahlo, l’homme répondit avec grande fierté qu’elle était pour les Mexicains une ambassadrice nationale éloquente, qu’elle avait souffert sa vie durant tout en portant les couleurs du pays par-delà ses frontières. Même question posée à un artiste croisé dans une rue de Coyoacan, les bras chargés de toiles blanches et recouverts de tatouages : il s’agaça aussitôt, rétorquant que les artistes mexicains étouffaient sous l’aura du couple Kahlo/Rivera et que l’on s’égosillait d’éloges pour une artiste alcoolique qui avait été trompée et écrasée tant de fois par un mari volage et carriériste.

Pensando en la muerte par Frida Kahlo

Pensando en la muerte, par Frida Kahlo – 1943

Ces deux points de vue ramassés dans la rue, en 2013, font immédiatement penser à la figure populaire de la Malinche et à sa charge symbolique contradictoire : la jeune esclave du XVIe siècle, violée par la colonisation espagnole, est considérée comme la mère du Mexique pour avoir mis au monde, avec Hernan Cortès, le premier enfant métis. Mais elle endosse aussi l’habit de la traitresse par son alliance avec le colon qui se servit d’elle comme interprète. La femme mexicaine porte, un jour ou l’autre, le poids de la Malinche. Une figure présente en miettes dans l’œuvre de Kahlo : Frida au sang mêlé sait les décombres et les collisions qui l’habitent et la dépassent. « La Conquête du continent américain par les Européens, rapporta Le Clézio dans son essai Le rêve mexicainest sans doute le seul exemple d’une culture submergeant totalement les peuples vaincus, jusqu’à la substitution complète de leur pensée, de leurs croyances, de leur âme. »

On ne peut se détacher de la vie de l’artiste pour comprendre l’aspect politique et social de sa peinture. Faire face, pour la première fois, à un autoportrait de Frida Kahlo suscite souvent une sorte de malaise : un masque plus qu’un visage… Traits androgynes, défauts exagérés et magnifiés, le regard qui nous toise est dur ou dépressif : il lutte. Difficile de rester indifférent. La mort plane tout autour d’elle, à l’intérieur des buissons dans lesquels elle s’enferme et dont les racines la traversent de part en part, laissant ses organes et sa chair à découvert. Chez Frida, le sang est quotidien, sans romantisme ni grandiloquence guerrière : il concerne silencieusement les femmes – celui des menstruations, des fœtus avortés ou des plaies infligées.

« Elle portera à jamais la marque de ceux qui ont vu la mort de trop près. »

À 17 ans, Frida est une jeune fille exhubérante et déja très théatrale dans son image. Le regard des autres lui est important. Son père photographe dont elle a suivi le travail lui a donné le goût du portrait et de l’autoportrait. Elle n’hésite pas à s’habiller en homme, jouant de l’androgynie bien connu de son visage. À la Preparatoria de Mexico, elle vit une aventure avec la bibliothécaire de son établissement. Elle est alors membre de l’élite intellectuelle et philosophique de son école (les cachuchas) lorsqu’elle est arrachée à cette effervescence collective. L’accident de tramway qui la mutile à de multiples endroits, en 1925, la contraint à rester alitée toute l’année suivante, en proie à des opérations et des expériences sur sa colonne vertébrale, qu’elle subira tout au long de sa vie. Elle devient vite une jeune femme terriblement lucide, qui portera à jamais la marque de ceux qui ont vu la mort de trop près. Une année charnière au cours de laquelle elle doit affronter sa carcasse solitaire entre les quatre murs de sa chambre. En dépit de sa légèreté apparente et de son sens de l’autodérision, ses camarades et son fiancé s’éloignent. Réclusion douloureuse. Il lui est impossible de partager avec quiconque l’amas de douleurs et de peurs  qui écrasent les journées de cette année horizontale.

unoscuantos

Unos cuantos piquetitos de Frida Kahlo – 1935

Le drame n’eut pas raison de son énergie : ses parents lui mettent des crayons et de la peinture dans les mains puis la voici qui entame, seule, une conversation picturale. Frida cherche à combler les zones de non-lieu, entre l’étroitesse de la parole et les silences plus encagés. Ce gouffre intérieur lui offre d’autres couleurs et d’autres questionnements, qui trouveront des réponses, plus tard, dans la rencontre artistique et politique avec Diego Rivera, qui l’invitera constamment à se dépasser. Pendant ce temps, à l’extérieur de sa chambre, on compte encore les morts de la Révolution et on peint sur les murs une Histoire fantasmée.

« L’oubli des mots fera naître le juste langage pour comprendre le regard de mes yeux clos… » Ce sont dans ces mêmes eaux stagnantes que Kahlo se rapproche des problématiques collectives de son pays. Son corps estropié lui prouvant maintes fois les limites de ses désirs en mouvement et de ses envies, comme celle de mener une grossesse à terme, il devient l’allégorie des blessures de tous. Allégorie qu’elle tresse à son engagement politique qui s’épaissit encore à force de rencontres et de voyages avec son époux. Elle s’inspire de l’art populaire, notamment de la technique des ex-voto, pour mettre en image ses tempêtes intérieures. Parfois loin de son pays et afin de combler sa solitude, elle peint. Elle crée un théâtre pictural dans lequel elle se recentre, tout en ne pouvant s’empêcher d’avoir besoin du regard constant des autres et des projecteurs. Loin de se laisser abattre, elle noue dans l’ombre de Diego – qu’elle aime d’un amour qui outrepasse toutes les limites – des relations fortes avec d’autres hommes et d’autres femmes, au Mexique comme aux États-Unis (son mari, polygame et jaloux devant l’éternel, considérait le mariage comme une institution foncièrement bourgeoise).

« 
Hijo de la Malinche ! » est au Mexique la pire des insultes. À la fois fille malmenée par tous, mère et prostituée, la Malinche serait née en 1500 dans l’isthme de Tehuantepec, dans l’Etat de Oaxaca. Tout semble, en suivant Frida Kahlo, nous mener là-bas. ÀJuchitán, plus précisément. Une ville qui lui était chère et qui rassemble encore aujourd’hui, sous des formes plus modernes, les thèmes présents dans sa recherche artistique : la question du fossé entre le monde des mots, du paraître et celui des masques ; la place faite à la « matrice » paysanne indienne ; la sexualité sans tabous ; le refus de la violence patriarcale ; la peur de l’industrialisation américaine ; le trouble entre les genres féminins et masculins.

 

Extrait d’une lettre de Frida Kahlo à Bertram et Ella Wolfe, Paris 1939

« J’avais le ventre plein d’anarchistes et chacun d’entre eux aurait bien posé une bombe dans un coin de mes pauvres tripes. Ca va mal tourner, je me suis dit, car j’étais persuadée que j’allais passer l’arme à gauche. Entre les maux de ventre et la tristesse de me retrouver toute seule dans ce putain de Paris qui me fout le bourdon, je vous assure que j’aurais préféré prendre un aller simple une bonne fois pour toutes. Mais quand je me suis retrouvée à l’hôpital américain, là j’ai pu aboyer en anglais et leur expliquer ma situation, alors j’ai commencé à me sentir un peu mieux.

Au moins je pouvais dire : “Pardon me I burped !” ( tu parles, j’avais beau m’échiner j’étais incapable de burper.) Ce n’est qu’au bout de quatre jours que j’ai eu le plaisir de lâcher mon premier “burp” et depuis ce jour béni je me sens mieux.
La raison du soulèvement anarchiste dans mon ventre est que j’étais pleine de collibacilles et ces fumiers ont voulu outrepasser les limites décentes de leur activité, alors ils ont eu l’idée d’aller faire la java dans ma vessie et dans mes reins qui se sont mis à me brûler, parce qu’ils faisaient un foin de tous les diables et qu’ils ont failli m’envoyer à la defunterie. »

La femme sauvage

Femme de Juchitan, par Graciela Iturbide

Femme de Juchitan, par Graciela Iturbide

Quand on pénètre dans Juchitán, les mots font sans tarder défaut. Le vocabulaire se montre bien pauvre pour signifier la spécificité du lieu. Un matriarcat traditionnel sans femmes aux manettes des hautes administrations ; un féminisme qui prône la virginité des jeunes filles chrétiennes ; une homosexualité festive, visible uniquement chez les hommes… les identités se confondent loin de nos définitions. Un lieu idéal pour tenter de réfléchir autrement à ces termes.

Il arrive que l’on rattache au mouvement féministe – entendu comme pensée-action militante visant à atteindre l’égalité de droits entre les sexes par une remise en question des normes qui construisent la société – les femmes qui affirment intensément leur indépendance : ainsi de Frida Kahlo qui, plus souvent qu’à son tour, fut enrôlée sous la bannière de l’émancipation des femmes. Le ralliement demeure posthume : si l’artiste a subverti de nombreux interdits en dénudant ici ou là la société patriarcale, la pensée féministe n’était pas le point central de son engagement.

La femme zapotèque

« Quelle douleur, tu te rends compte ? (…) et je criais nuit et jour et je criais mais tu n’es jamais revenu. Jusqu’à ce que je me dessèche. Jusqu’à ce que je ne puisse plus crier. Jusqu’à ce que je sache qu’il y avait une tombe où toutes les femmes doivent aller où elles relèvent leur chemisier et, pour être libres et heureuses, se couchent dans la tombe de n’importe quel homme. »
Extrait de la pièce de théâtre New-York versus el Zapotito, de Véronica Musalem.

À ce propos, l’essayiste Julie Crenn explique : « L’artiste revendiquait la lutte des femmes au moyen d’une identification personnelle et multiple à des figures féminines légendaires issues de la culture mexicaine (populaire et religieuse). On ne peut pas vraiment parler de féminisme à proprement dit en ce qui concerne Frida Kahlo, il s’agit plutôt d’une conscience précoce de la situation des femmes dans une société patriarcale et oppressante. » Ces figures à la « conscience précoce », réelles ou imaginaires, peuplent parfois les mythes et les chants du monde entier : des femmes puissantes, effrayantes, difficiles à dompter, des femmes perçues comme des sorcières, des infréquentables ou des hystériques.

Il y’a tout d’abord la déesse aztèque Tlazolteotl de l’est du pays, dont le nom signifie « la mangeuse d’ immondices ». Associée à la terre et à la naissance, elle incarne aussi la luxure et l’accouchement. Elle est celle qui absorbe les pêchés des mourants. On croisera aussi, au Mexique, la figure de la loba huesera, la louve qui fait trembler la terre de son chant, ramasse les os et « ce qui risque d’être perdu pour le monde ». Ou bien celle de la Llorona, la Médée d’Amérique qui erre en pleurant d’avoir tué ses enfants. Allant plus loin, la psychanalyste Clarissa Pinkola Estes, influencée par la pensée de Jung, parle de la « femme sauvage » qui, pour être complète et libre, doit  se réconcilier avec son animus, c’est-à-dire la part masculine d’elle même. « La femme qui récupère sa nature sauvage est comme les loups. Elle court, danse, hurle avec eux. Elle est débordante de vitalité, de créativité, bien dans son corps, vibrante d’âme, donneuse de vie. Il ne tient qu’à nous d’être cette femme-là »

, écrit-elle dans son ouvrage Femme qui court avec les loups.

« Son charisme très présent contrastait avec un corps traitre,
déplaçant le sens des mots « force » et « faiblesse ». »



Ces personnages symboliques possèderaient une sensibilité très intuitive et proche de la terre – substance prétendument inhérente au genre féminin… Il s’agit pourtant d’une spécificité liée à l’obligation sociale, pour la femme, d’être reléguée, souvent de force, à l’intériorité du foyer, là où la parole se déploie. À l’ombre de la place publique, où les hommes organisent leur  pantalonnade politique, il y eut, de génération en génération, une richesse de mots et de mythes nés puis transmis dans ces espaces genrés. Une mémoire, et une influence féminine. C’’est aussi cette mémoire qui attrape le regard de qui se plonge dans un tableau de Frida Kahlo, dont le charisme très présent contrastait avec un corps traitre, déplaçant le sens des mots « force » et « faiblesse ».

Un muxe de Juchitan, par Graciela Iturbide

Un muxe de Juchitan, par Graciela Iturbide

Comme Frida porta leurs robes et leurs regards, elle aurait sûrement pris les rides des indiennes de l’isthme de Tehuantepec si elle n’était pas morte si jeune. Après son mariage, mue par la valorisation, en vogue dans la gauche radicale du pays, du patrimoine culturel mexicain, elle devint une ambassadrice remarquée de l’artisanat indien. Des robes qui lui permirent par ailleurs, plus officieusement, de cacher ses corsets orthopédiques et sa jambe esquintée (ainsi que quelques bouteilles de cognac…).

Les robes indiennes qu’elle représentait dans ses peintures faisaient partie de son langage symbolique, au même titre que la végétation et  les animaux qui peuplaient sa maison bleue dont la porte était toujours ouverte. Dans certaines, elle se peint arborant le huipil populaire de la petite région zapotèque en l’opposant au monde industriel. Dans Les Deux Frida, le sang d’un cœur ouvert coule sur sa robe de mariage tandis qu’un autre, entier, trône avec mépris sur sa robe traditionnelle de Juchitán, la tehuana. Nous l’avons dit : tous les chemins de Frida Kahlo y mènent, là-bas, à Juchitán, bourgade d’irréductibles rétifs à la modernité capitaliste, célèbres pour une matrilinéaralité rare que rien ne fit trembler.

Le Mexique de Vasconcelos, de Rivera, de Tina Modotti, de Maria Izquierdo, de Orozco, Siqueiros et de Frida Kahlo, ce Mexique qui voulait inverser quatre siècles de colonisation européenne, n’a aujourd’hui plus vraiment de sens. Sauf, peut être, à Juchitán.

(Photos : ©Maya Mihindou)

Juchitán de Zaragoza

« À Juchitán, les hommes ne savent plus où se mettre sinon dans les femmes, les enfants se pendent à leurs seins, les iguanes regardent le monde du sommet de leur tête. À Juchitán (à 400 kilomètres au sud d’Oaxaca, dans l’isthme de Tehuantepec), les arbres ont du cœur, les hommes ont la quéquette douce ou salée selon l’envie et les femmes sont fières d’être des femmes, parce qu’elles détiennent le salut entre leurs jambes et peuvent donner la mort à n’importe qui. “La petite mort”, appelle-t-on l’acte amoureux. »
Elena Poniatowska, écrivaine et journaliste mexicaine.

Certains, dans la capitale, les appellent les « femmes montagnes », à cause de leurs larges corps qu’épousent la forme triangulaire de la longue robe tehuana et du huipil, des parures aux motifs anciens portés par des regards solides et volontiers grivois. Leur coiffure est ornée de tresses, parfois agrémentées de fleurs. Dans le marché central de la ville, leurs voix semblent résonner par échos dans le torse des unes et des autres. Elena Poniatowska consigne, en préface du livre de Graciela Iturbide Juchitán de las mujeres : « Ce sont des massives, des pontifiantes, dont la sueur coule sur tous le corps rendant leurs bras dangereusement glissants, des femmes dont la bouche est en parfait accord avec leur sexe, dont les yeux sont un double avertissement. » L’ambiance est plantée.

Il y a peu d’hommes sur la place publique, aux heures chaudes, dans cette région de Oaxaca : ils travaillent plus tôt dans la journée, comme pêcheurs et dans les domaines agricoles alentour, profitant de la fraîcheur du matin. Leurs mythes se nourrissent de la chasse aux iguanes et du sable mouillé. Dans ce pays où le machisme sévit sans rouge au front, on serait tenté de croire que tout est monté à l’envers dans cette cité. De fortes traditions cimentent ce territoire de 80 000 habitants aux racines métisses. La zone est désespérante pour les grosses entreprises qui veulent s’y installer. Ici, à l’heure de protester comme à celle de se battre, tout le monde est présent. Les hommes de Juchitán restent toutefois discrets : ce sont leurs épouses qui gèrent l’économie entière dans leur poche et qui paient la note de la boisson.

« On parle le zapotèque, cette langue indienne vieille de deux mille ans qui a su tenir tête à l’espagnol. »

Celui qui débarque – et ce n’est jamais par hasard – sentira sans délai cette inversion des forces : le féminin l’emporte, dans le sacré comme dans le foyer. La femme d’ici écrase une mouche en un regard. La fierté prend ses marques au berceau : dans l’Isthme, on parle le zapotèque, cette langue indienne vieille de deux mille ans qui a su tenir tête à l’espagnol. Le zapotèque est un idiome que l’on dit sans barrière et dont les mots sont des vagues libres qui ne s’entrechoquent sur rien – et c’est à croire que rien ne choque la femme zapotèque, avec ou sans alcool.

C’est exclusivement dans cette région du Mexique que la naissance des filles est célébrée, même si leur virginité est hautement surveillée. On n’hésite pas à laisser se déployer et à nourrir la féminité des jeunes garçons, plongés à la source dans l’univers des matriarches. Le troisième genre, qu’on appelle les « muxe », désigne les personnes de sexe masculin faisant le choix de vivre et de se vêtir comme les femmes, ou qui aiment simplement les hommes. À l’instar d’autres régions du monde où le féminin est au centre de la société et dont l’influence est dominante, les homosexuels de sexe masculin font partie intégrante de la société de l’isthme – s’ensuivent, on l’imagine, de complexes répercussions sur les rapports entre les sexes. Le flâneur est ainsi plongé dans une confusion de genre jamais expérimentée ailleurs.

« Ma robe est suspendue là-bas »

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Ma robe est suspendue là-bas (New -York), par Frida Kahlo, 1933.

Ici, le Mexique de la Révolution de Kahlo et Rivera n’est pas si loin. Ce qui était évoqué dans leurs œuvres respectives y fait encore sens, dans d’autres proportions. Juchitán ne se lit pas avec les cartes du monde actuel, ses codes sont plus anciens et plus emmêlés. Les gens du coin s’accrochent à leur bord de mer : le droit à la propriété des Indiens est un problème depuis l’invasion cortésienne.

Dans toute la région, depuis quelques années, les paysans se battent contre un mal incurable, illustrant l’absurdité du néolibéralisme mondialisé : la construction de parcs éoliens – les plus importants d’Amérique latine – par des entreprises privées sur les terres communales des Indiens, écorchant l’environnement sans apporter de réels dédommagements aux autochtones mais divisant à l’inverse les communautés, générant des rapports de corruptions sans précédent. Les spéculations sur l’oxygène vont bon train et le droit de pourrir l’air s’achète en construisant des kilomètres d’éoliennes – l’objectif étant de générer de « l’énergie verte ». Une position convenable pour les signataires de l’accord de Kyoto prêts à spéculer sur leurs  « bons carbone ».

Entretien avec Guillermo Leon, metteur en scène mexicain

Pourquoi, d’après vous, se souvient-on davantage du travail de Kahlo ?

Frida parle de l’âme de l’être humain. Diego a tué pas mal de choses pour se soumettre au social, c’est un peintre idéologique. 
L’histoire de la peinture murale, c’est un mécanisme idéologique payé par le gouvernement, et il a peint une planète qui n’existe plus.
 La croyance au Progrès et au socialisme, ce n’est plus ça. Mais Frida a parlé des contradictions de l’être humain, des passions de l’être humain, c’est une peinture plus habitée.

Qu’est-ce qui la rend unique à cette époque ?

D’abord, elle est élevée dans un milieu particulier. Par sa maman, dans un milieu rigide traditionnel, et son papa était un métis allemand… Ce métissage est une chose très importante. 
Et il y a une certaine célébrité chez Frida, mais il y avait à cette époque beaucoup de femmes comme ça, comme Antonieta Rivas Mercado, Nahui Olin et d’autres… On avait besoin de ce moment dramatique et de transformation pour arriver à la femme d’aujourd’hui.
 Les origines chez elle sont importantes : son père était très ouvert, sa mère était très traditionnelle. C’est quelqu’un qui a été lire dans ses racines. Frida métisse, c’est le meilleur du nationalisme.
 Mais Frida était une femme qui aimait les projecteurs, elle a choisi d’être mexicaine dans un moment ou il était très important d’être mexicain. On avait besoin de réinventer un pays, de réinventer un visage. On a eu un sacré Ministre de l’Education, José Vasconcelos, qui avait pour objectif de réinventer un nouveau visage après le carnage de la Révolution. Inventer un Mexique moderne. On avait les moyens.

Entretien réalisé en 2013 à Mexico, par Stéphane Miquel, Stéphane Michaka et Maya Mihindou.

On pense à ce tableau de Frida Kahlo, très énigmatique, ayant pour titre Ma robe est suspendue là-bas : on y voit la robe d’une femme de Juchitán, suspendue à une corde à linge comme perdue au milieu de l’immensité du paysage de New York. Dans la capitale de l’empire nord-américain peint par Frida, les monuments brûlent au loin, quatre années après le Krach de 1929. Aujourd’hui, l’empire est loin d’avoir brûlé : les mégapoles du monde sont des répliques les unes des autres. Leurs populations s’uniformisent sans cesse et consomment les mêmes produits dans les mêmes magasins de par le monde, à Los Angeles, Barcelone, Tokyo ou Mexico. Un mur de 130 kilomètres sépare le Mexique des Etats-Unis. Les vieilles histoires sont enfouies bien loin de la périphérie des villes, là où les tentacules urbaines n’ont pas encore rendues exotiques et touristiques ce qui s’oppose à son emprise.

fridafumeL’hymne locale, la Llorona, est une lamentation que fredonna jusqu’à sa mort la chanteuse Chavella Vargas. On dit qu’elle était aussi l’amante de Frida Kahlo. C’est une chanson suave et ronde, au format des femmes de Juchitán. Le soleil haut, le cœur du marché de la ville ne cesse de pulser. Tout autour du flâneur, des femmes de tout âge commercent férocement et leurs enfants jouent dans leurs jambes. Elles trient, elles rangent, elles discutent, plient et déplient, éviscèrent, découpent viandes, fromages et tissus avec la même dextérité. Elles émiettent leurs gestes dans un vacarme qui pourrait être celui de tous les marchés du monde. Les étals proposent de la viande d’iguanes chassés par les hommes, et des tamales frais du matin. À Juchitán, ça sent le maïs cuit comme partout ailleurs au Mexique.

La robe juchitèque demeure. L’humain demeure l’humain, et ses blessures sont les mêmes : c’est pourquoi la peinture de Frida Kahlo continue de faire sens aujourd’hui : elle regarda très tôt droit dans le siècle. Ce XXe siècle qui fit autant de morts qu’il ne déplaça de populations partout sur la planète, remuant fortement les exilés, mélangeant les imaginaires et les désirs en rendant la lecture du monde de moins en moins binaire.

Extrait d’une lettre de Frida Kahlo à son amant Nickolas Murray – Paris, 1939

« Tu n’as pas idée du genre de salauds que sont ces gens. Ils me donnent envie de vomir. Je ne peux plus supporter ces maudits “intellectuels” de mes deux. C’est vraiment au dessus de mes forces. Je préférerais m’assoir par terre pour vendre des tortillas sur le marché de Tolúca plutôt que de devoir m’associer à ces putains d’”artistes” parisiens.
Ils passent des heures à réchauffer leur précieuses fesses aux tables des “cafés”, parlent sans discontinuer de la “culture”, de l’art, de la “révolution” et ainsi de suite, en se prenant pour les dieux du monde, en rêvant de choses plus absurdes les unes que les autres et en infectant l’atmosphère avec des théories et encore des théories qui ne deviennent jamais réalité.
Le lendemain, ils n’ont rien à manger à la maison vu que pas un seul d’entre eux ne travaille. Ils vivent comme des parasites, aux crochets d’un tas de vieilles peaux pleines aux as qui admirent le “génie” des “artistes.
De la MERDE rien que de la MERDE, voilà ce qu’ils sont. Je ne vous ai jamais vu, ni Diego ni toi, gaspiller votre temps en commérages idiots et en discussions “intellectuelles” ; voila pourquoi vous êtes des hommes, des vrais, et pas des “artistes” à la noix. BORDEL !
Ca valait le coup de venir, rien que pour voir pourquoi l’Europe est en train de pourrir sur pied et pourquoi ces gens – ces bons à rien – sont la cause de tous les Hitler et de tous les Mussolini. Je te parie que je vais haïr cet endroit et ses habitants pour le restant de mes jours. Il y a quelque chose de tellement faux et irréel chez eux que ça me rend dingue.
Tout ce que j’espère, c’est guérir au plus vite et ficher le camp. »

Boîte noire

 

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À propos de l'auteur

Maya Mihindou

Maya MihindouEpicière d'images travaillant à Paris. " Je suis perpétuellement à la surface d'un petit néant. " (Artaud)



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