Tuerie du Colorado : le rêve totalitaire d’une société scientifiquement fabriquée

Publié le 23 juillet 2012 | par Mathieu Bock-Côté | 1

J’écrivais ce matin à propos de la tuerie d’Aurora. J’y parlais du mal, de son caractère inexplicable. Certains m’ont répondu : ne parlez pas du mal, mais de la maladie. Le premier terme est moral, le deuxième est scientifique. Propos révélateur sur notre époque: notre société ne semble plus capable d’accueillir un questionnement moral, anthropologique, philosophique, sur la nature humaine. La morale serait un vestige des temps anciens.

 

Le scientisme (je parle bien du scientisme, qui repose une exagération outrancière de la mission de la science, et non pas de la science elle-même) nous dit, lui, que l’homme peut être intégralement quadrillé et rationnellement connu, de part en part. Il repose sur le mythe de la transparence absolue de la société et de l’homme. Il nous dit : rien ne se dérobe au savoir hégémonique de la science.

Les sciences sociales sont ainsi tentées par la réduction sociologique de l’individualité (l’homme n’est rien d’autre que le produit de son milieu). Il suffirait alors de reconstruire intégralement la société pour accoucher d’un homme meilleur, purgé du mal, purgé de ses mauvaises pulsions. Une société mieux bâtie liquiderait le mal, qui ne serait que l’effet de mauvaises structures sociales.

Réduction biologique de l’humanité

Les sciences de la nature sont tentées par la réduction biologique de l’humanité (tout chez l’homme peut s’expliquer biologiquement, chimiquement, et ainsi de suite). Il suffirait alors de reprogrammer chimiquement les comportements pour rendre l’homme heureux. Notre société n’est-elle pas favorable à la régulation pharmaceutique des émotions? Mais je me demande une chose : la société sera-t-elle réduite à un hôpital psychiatrique?

À travers cela, se dévoile l’espoir démiurgique de l’homme nouveau. Un homme qui serait qualitativement distinct des autres hommes qui l’ont historiquement précédé. Un homme délivré des tourments existentiels qui fracturent l’humanité depuis toujours. Un homme qui ne serait plus tenté par le bien et par le mal. C’est un rêve de contrôle social total qui se profile ici. Un rêve totalitaire.

L’idée que le mal ne serait en fait qu’une maladie à soigner est une manière d’abolir théoriquement l’énigme de l’humanité et de décréter qu’un jour, un jour lointain, mais un jour certain, les questions morales ou existentielles seront enfin congédiées. On nous promet scientifiquement le bonheur et la félicité. On nous promet un monde sans tensions. On nous promet la post-humanité. On nous promet un monde aseptisé.

Je crois évidemment qu’une société peut s’améliorer. Progresser culturellement et politiquement. Canaliser plus intelligemment l’agressivité, les pulsions mauvaises.  Je suis le premier à croire au progrès scientifique, et plus encore, aux progrès scientifiques. Chaque jour, je profite des merveilles de la science et de la technologie. J’applaudis chaque jour le progrès médical. Je vivrai plus longtemps. Mes parents vivront plus longtemps. Nous vivrons tous plus longtemps.

Mais je ne crois pas un seul instant que la science soit la seule manière de connaître l’homme. Qu’il s’agisse du seul paradigme, comme on dit, à partir duquel appréhender notre humanité. Je ne crois pas qu’elle abolisse la morale, qui n’est rien d’autre qu’un rappel de la liberté humaine. C’est parce que l’homme peut le bien qu’il peut le mal. Et la tentation de l’un comme de l’autre sont constitutives de la condition humaine. Évacuer l’une ou l’autre, c’est abolir la condition humaine.

Se livrer aux scientifiques du meilleur des mondes…

Je ne crois pas que l’homme qui se livrerait aux scientifiques du meilleur des mondes serait plus libre. Loin de là. Il risquerait alors d’être soumis à la pire des tyrannies, qu’elle soit politique ou thérapeutique. Celui qui croit fabriquer scientifiquement l’homme nouveau ne tolérera pas que l’homme ancien refuse le meilleur des mondes qu’on lui propose. Il verra dans sa liberté une forme d’entêtement réactionnaire. L’homme devrait, semble-t-on dire, se laisser reprogrammer dans la joie. Sinon, on l’y contraindra.

Pourtant, l’humanité ne se laissera jamais entièrement saisir conceptuellement ou philosophiquement. L’humanité déborde des concepts dans lesquels on veut la faire entrer. Elle n’y entrera pleinement que si on la charcute. Un homme n’est jamais que le représentant de la catégorie dans laquelle on veut le ranger. La connaissance rationnelle  et scientifique est évidemment indispensable. Elle ne sera jamais achevée. Ici, le monde moderne se trompe quand il croit résoudre la vielle énigme de l’humanité.

Peut-on connaître cette part absolument singulière de l’humanité, celle qui fait de chaque homme une créature unique? Oui. Et pas seulement grâce à une intuition mystique. Plutôt par le travail de l’imagination. Par la littérature et la philosophie (dans ce qu’elle de mieux), par exemple. La première est un savoir du singulier qui se livre par le travail de l’imagination. La deuxième est une rationalisation des questions existentielles fondamentales. Celles que tout homme se posera un jour.

Voilà des savoirs «non-scientifiques» qui placent la liberté humaine au coeur de leur entreprise. La vieille anthropologie chrétienne, et plus encore, la vieille anthropologie catholique, ici, nous est aussi d’une grande aide. Parce qu’on ne connaissait pas vraiment le corps humain, on a cherché à connaître vraiment son âme. L’entreprise ne fut pas vaine.Elle a mené très loin son enquête dans les profondeurs du cœur humain. Elle a articulé avec beaucoup de finesse la réflexion sur la liberté et sa possible déchéance.

La part opaque de l’humanité se dérobera toujours à nos discours, à nos théories. C’est dans cette part d’ombre que se trouve probablement l’élan vers la grandeur humaine comme la tentation de l’autodestruction. L’homme ne sera jamais un problème résolu. L’humanité ne se délivrera jamais d’elle-même. De là le caractère indépassable du politique, de la culture, de l’économique, de la morale, de la philosophie. De là le caractère indépassable des savoirs par lesquels nous cherchons toujours à comprendre notre humanité.

La félicité n’est pas de ce monde.

 


Boîte noire:

Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley,

Le Léviathan de Hobbes, ici

Un portrait de James Holmes, le tueur de 24 ans,

Un autre portrait dans l’humanité, ici

Un article du Point sur la fusillade d’Aurora, ici

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À propos de l'auteur

Mathieu Bock-Côté

Mathieu Bock-CôtéJe suis sociologue et chroniqueur (notamment au Journal de Montréal, à Échos Montréal, ainsi qu’à plusieurs émissions de télévision et de radio au Québec). Je suis notamment l’auteur de Fin de cycle : aux origines du malaise politique québécois (Boréal, 2012) et de La dénationalisation tranquille : mémoire, identité et multiculturalisme dans le Québec post-référendaire (Boréal, 2007).



Une réponse à Tuerie du Colorado : le rêve totalitaire d’une société scientifiquement fabriquée

  1. Rouget

    J’ai l’impression qu’il y a moins aux Etats-Unis du scientisme que du paganisme ou la croyance simplifiée à l’extrême qu’une pilule pourra soigner une maladie, un problème aussi grave soit-il, physique ou mental.

    La technologie y est vue là-bas comme salvatrice, support d’un optimisme toujours renouvelé (que l’on peut envier chez nous s’il corrigeait certaines tendances disons romantiques, tout aussi décadentes : l’Europe a bien évidemment un futur et en ce sens pour reprendre Camus on devrait tout donner au présent en ce sens).

    Ainsi la dette aura toujours son remède : le dollar et l’émission de monnaie, peu importe si les effets inflationnistes se vont ressentir loin de leurs frontières dus au caractère mondiale de la monnaie américaine, peu importe si l’obésité gagne du terrain on trouvera une pilule et on remplacera l’effort par la facilité, valeur pourtant mis au sommet quand il s’agit du travail.

    Au final peu importe si les Indiens viennent nous chasser, la cavalerie arrivera et nous délivrera du mal dans une vision du judéo-christianisme et du protestantisme orchestré par John Ford.

    Le scientisme n’est donc pas le mot exact mais plutôt une foi exceptionnelle dans la technologie et qu’à la manière du pardon le mal soit réversible peu importe son étendu.

    La société américaine a toujours été calme et propreté en apparence mais souvent violente et sexuée à l’extrême en dessous.

    Cette violence se répercute dans sa politique étrangère, alimenté par le dollar : tous les quatre ans depuis sa création un conflit a été mené aux Etats-Unis ou en dehors de ses frontières (livre de Rabino, l’Amérique s’en va en guerre).

    Désormais avec un dollar affaibli (et sa dette associée) et un retrait militaire du monde autant par stratégie (mener le désordre du monde plutôt que mener des guerres des valeurs universelles) que par manque de finance (3 T$ dépensés en Irak et en Afghanistan alors que les infrastructures en ruines vont devoir coûter 2,2 T$ dans les prochaines années) comment les USA en déclin relatif vont appréhender cette internalisation de la violence dans un pays qui présente des fractures sociales si profondes que certains parlent de Tiers-Mondialisation ?

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