Vel d'hiv : la guerre des mémoires

Publié le 23 juillet 2012 à 12:36 | par Arthur Scheuer | 7

« Nous devons aux martyrs juifs du vélodrome d’Hiver la vérité sur ce qui s’est passé il y a 70 ans » et « la vérité, c’est que ce crime fut commis en France, par la France », a déclaré le chef de l’État, à l’occasion du 70e anniversaire de la rafle de juillet 1942. Si la suite du discours fut digne, que l’engagement renouvelé à lutter contre l’antisémitisme n’est jamais superflu (d’autant plus en considérant l’actualité récente), accabler continuellement, de façon monolithique, la mémoire de chaque Français, devient inacceptable et douloureux.

Euro-bonds mémoriels

En la matière, pourtant, la droite n’a rien à envier à la gauche, loin de là. Au dernier dîner annuel du CRIF, le 8 février dernier, Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, avait lui aussi donné la description de la France qu’il aimait« Où s’est déroulée la Shoah ? En Europe. En Europe, pas au Moyen-Orient, en Europe avec des Européens, pas au Moyen-âge, au XXème siècle. Hier, hier, on s’est entretué, on s’est détesté, on s’est envahi, on s’est déchiré, on s’est massacré. Les Européens ont eu l’idée folle de la Shoah, la France et l’Allemagne. » .

Grande trouvaille historique: la France a eu l’idée du génocide juif. Puisqu’il existe une loi qui condamne le révisionnisme, il serait sans doute temps d’inculper Nicolas Sarkozy. Vite.

A ce même dîner du CRIF, Nicolas Sarkozy et François Hollande s’étaient serré la main. Dans le camps républicain, Nicolas Dupont-Aignan et François Bayrou avaient été les seuls à y voir une allégeance communautariste. Successivement, Nicolas Sarkozy et François Hollande ont tenté (vaguement, vainement) d’imposer les euro-bonds à Angela Merkel. S’il semble que sur le plan économique ils aient échoué, les euro-bonds mémoriels, eux, ont été acceptés. La solidarité des dettes mémorielles entre la France et l’Allemagne est désormais une réalité: le fédéralisme progresse. L’Europe, c’est aussi cela, récupérer sur nos petites épaules républicaines des millénaires de barbarie nordique, de racialisme mythologique et de militarisme compulsif. Vous reprendrez bien un hymne à la joie pour fêter ça?

La solidarité, oui, mais que pour les dettes, alors

Europe! Son drapeau étoilé, ses élites bêtes et pleines de frics, son fédéralisme, son génocide fondateur, tout pareil que les États-Unis. Pour nos élites, il n’existe désormais que deux situations face auxquelles la notion de peuple reste recevable.

La première, en cas de dette financière. Les bonhommes que l’on entend se gausser sur la ringardise de la Nation, jouer les stupido-foucaldiens sur le mode: « Et d’abord, moi j’aimerai bien que quelqu’un me dise ce que c’est que le peuple? », n’ont aucun problème à dire « Les grecs ont triché ». A leur suite, répondons leur, que met-on derrière « les Grecs? ». Ce ne sont pas « les Grecs » qui ont négocié à voix basses, porte close, avec les banquiers de Goldman Sachs, pour maquiller les comptes tout en s’évadant fiscalement. Ce sont des Grecs, bien identifiés et nous savons lesquels.

La seconde, en cas de dette mémorielle. La règle veut que l’on ne fasse pas d’amalgame. L’exception, pour la France, exige que l’on fasse un amalgame. Un amalgame absolu et monolithique. Le peuple, la France, la Nation, sont des concepts fous et dangereux, sauf lorsqu’il s’agit de charger la mule. Trois crimes, trois Grandes Fautes. L’esclavage, qui fut le fait d’une élite aristocratique et bourgeoise, sur le dos du peuple entier. La colonisation, qui fut le fait d’élites bourgeoises et libérales, en plein délire avido-progressiste, sur le dos du peuple entier. Et enfin, la collaboration et Vichy, qui fut le fait d’élites intellectuelles et politiques décadentes, sur le dos du peuple, tout pareil.

Mais qui, parmi les jeunes Français, au moment de partir se faire trouer la peau en 1940, se disait, « tiens, c’est dommage, les nazis, je les trouve plutôt sympa, moi! ». Même l’extrême droite était alors très majoritairement germanophobe. Se souvient-on que de toute la seconde guerre mondiale, statistiquement, ce fut pendant la bataille de France qu’un soldat allemand mourrait  le plus vite. C’est dire la proximité idéologique, l’amitié qui unissait nos peuples. Qui se souvient que Manstein, un grand officier allemand, affirmait  que les Français s’étaient battus « comme des lions »? Ou que Churchill comparait le combat désespéré des 20000 Français de la poche de Dunkerque pour sauver l’armée anglaise à celui des spartiates aux Thermopyles? Personne. Ne vous souvenez que de la honte! C’est docile, un peuple honteux, ça marche droit.

Guaino, trompette et girouette

Henri Guaino, désormais député UMP, n’a pas tardé à réagir au discours de François Hollande:

« Bien qu’il soit président de la République, François Hollande n’a pas à parler en mon nom, n’a pas à parler au nom de la France que j’aime, de la France qui est ma France. Ma France, elle était à Londres, elle était avec la France libre, elle était dans les maquis. Ce qui a été commis au moment de la rafle du Vél’d’Hiv est une abomination. C’est une horreur. [...] Mais la France, qu’est-ce qu’elle a avoir avec cela ? La France, la patrie des droits de l’homme, la France libre, la France combattante et résistante, (ceux) qui sont morts au Vercors, qui sont morts aux Glières, est-ce que c’est les respecter, est-ce que c’est leur rendre l’hommage qu’on leur doit ? Peut-être que M. Hollande se sent plus proche de la France des notables apeurés qui se sont précipités à Vichy après l’armistice ? Ce n’est pas ma France. »

Ne nous attardons pas sur le style lyrico-prout, « ma France », et sur cette conception d’une France à la carte qui étonne dans la bouche de ce souverainiste déclamatoire. Simplement, posons la question: où était cette France là, au dîner du CRIF en février dernier, alors que Sarkozy falsifiait son histoire?


Boîte noire:

L’Etrange défaite de Marc Bloch, ici

Source principale sur la bataille de France pour cet article, Comme des lions, (pas gratuit…)

Un article médiapart sur les propos scandaleux de Sarkozy au dîner du CRIF, ici

Un article du Monde sur le discours d’Hollande pour la commémoration du Vel d’Hiv,

Article de Libé sur la réaction de Gaino, ici

 

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À propos de l'auteur

A.S.

Arthur ScheuerFondateur. Entre Tupac et Robespierre.



7 réponses à Vel d'hiv : la guerre des mémoires

  1. Riviere Yannick

    Que l’on « fasse » et non « face » pour ne pas se la voiler.

    Par ailleurs vous ne prenez de Churchill que ce qui vous intéresse, je me permets donc de compléter vos propos:

    « Si les pays européens parvenaient à s’unir, leurs 300 à 400 millions d’habitants connaîtraient, par le fruit d’un commun héritage, une prospérité, une gloire, un bonheur qu’aucune borne, qu’aucune frontière ne limiterait. Il nous faut ériger quelque chose comme les Etats-Unis d’Europe. Le premier pas à accomplir est la constitution d’un Conseil européen ». Extrait du discours prononcé par Winston Churchill, le 19 septembre 1946 à Zurich.

    Ce qui est à rejeter en Europe ce n’est pas son idée, c’est son fonctionnement qui fait que le libéralisme économique oppresse toujours un peu plus les peuples.

    Bien à vous.

    • A.S. A.S.

      D’abord merci pour la faute d’orthographe. Nous essayons de faire de notre mieux…
      Sur Churchill, son œuvre est monumentale, et je ne vois pas en quoi votre citation contrevient à l’article. Churchill décrit là ce que l’Europe pourrait être, et cela fait rêver. Je parle moi de ce qu’est l’Europe, non de ce qu’elle pourrait être. Ne pas oublier tout de même qu’à la même époque, il déclarait en substance que le vieux monde mettait la clef sous la porte, et que c’était maintenant aux Etats-Unis de guider le monde. Une abdication.
      Par ailleurs Churchill fait expressément référence à la « gloire commune ». Il n’est pas possible de conserver fierté, héritage et gloire si l’on passe son temps à s’excuser.
      Merci beaucoup de nous lire et de prendre le temps de commenter,
      Bien à vous, AS

  2. Noir

    « des millénaires de barbarie nordique, de racialisme mythologique et de militarisme compulsif » C’est dommage de faire la même erreur que celle que vous dénoncez, grosso modo l’assimilation à une communauté, je ne crois pas que la « civilisation » nordique porte en elle tous ces maux. Aucune civilisation ou peuple ne porte en lui des gènes de racisme ou de violence.
    « L’esclavage, qui fut le fait d’une élite aristocratique et bourgeoise, sur le dos du peuple entier. La colonisation, qui fut le fait d’élites bourgeoises et libérales, en plein délire avido-progressiste, sur le dos du peuple entier. Et enfin, la collaboration et Vichy, qui fut le fait d’élites intellectuelles et politiques décadentes, sur le dos du peuple, tout pareil. »
    Dans les Antilles françaises, je ne crois pas que l’esclavagisme est dérangé grand monde et ceux jusqu’au XIXe, d’ailleurs avant cette date se ne sont que des intellectuels (donc des élites) qui dénoncent se fait, le peuple s’en fiche.
    L’exposition coloniale de 1931 connaît un succès très « élites bourgeoises et libérales » au vue des chiffres de fréquentation …
    La Division Charlemagne est, elle aussi, le fruit de ces élites au vue du volontariat et des effectifs.
    Le peuple a toujours une part d’acception, montrer des exemples de combats avant 1941 est aisé vu que nous étions en guerre. Après il faut reconnaître l’occupation et la collaboration voire la participation de l’Etat français. Tandis qu’une partie de Français se dressaient contre aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur.

    • A.S. A.S.

      Il existe des systèmes anthropologiques différents selon les pays qui favorisent ici le droit du sol et l’assimilation, la le droit du sang et le racialisme. ce sont des faits. Les gaulois (dès le départ) et les romains (après Caracala) étaient sur une logique de Droit du sol. les germains, sur une logique de Droit du sang. Dès lors que les Francs ont pris le pouvoir en France, ils ont créé des catégories ethniques dans la population Francs/gallo-romains, qui sont aux origines de la noblesse médiévale. Lire Augustin Thierry la-dessus, daté, caricatural mais intéressant. sinon lire l’identité de la France de Braudel. Limpide et incontestable.
      Je rappelle que lorsque l’esclavage était légal en France, le peuple n’avait pas le pouvoir. Et que lorsqu’il l’eut, l’esclavage fut aboli. Ière République, IIè République… Je rappelle par ailleurs que s’ils n’étaient pas aussi maltraités que les esclaves, le peuple Français était également « sujet » de droit et non citoyen. Et que dans bien des cas (campagnes avant la révolution, il était dans un rapport au seigneur, qui n’était pas bien éloigné de l’esclavage). les esclavagistes étaient par nature des gens riches, évidemment, puisque tous soit armateurs soit propriétaire terrien. c’est l’évidence, mais je vous remercie de me donner l’occasion de le rappeler…
      1/ En quoi le fait d’aller voir l’exposition coloniale fait d’un pauvre travailleur un colon au même titre que les grands administrateurs et les propriétaires terriens?
      2/ L’immense majorité de la population vivait hors des villes, et bien sûr hors de Paris.
      3/ Chacun sait que la population Française était relativement hostile à la colonisation, c’est de notoriété publique. c’est pourquoi il nous reste tant et tant d’affiches de propagandes. L’attitude des élites n’est ici pas sans rappeler un autre rêve post-national qui finira tragiquement et que l’on essaie aussi de nous faire avaler de force. mais peut-être plus tard dira t’on que parce que les peuples européens regardaient la ligue des champions ils ont consenti à l’UE…
      Oui, lorsque l’on fait la sociologie de la division charlemagne on peut en conclure de choses:
      1/ soit des idéologues éduqués (dont beaucoup ont finis critiques gastronomiques, écrivains, agents de star etc)
      2/ soit de pauvres types qui parlaient à peine Français et qui ont été embrigadés par la propagande faite par les élites traitresses.

      Merci pour votre com très intéressant (bien que je ne sois pas d’accord avec vous) et à bientôt! AS

  3. Arthur, juste une broutille concernant ton dernier com : je n’ai pas foncièrement le souvenir que la Révolution Française ait tant que ça donné le pouvoir au peuple (-: Et d’ailleurs le Ier empire se chargea vite d’amender cette illusion (avec des apports très intéressants). Depuis, en dépit des formes plus souples d’expression du pouvoir, il me semble pas spécialement que le peuple soit davantage aux affaires (-;

    • A.S. A.S.

      Excuse moi d’aimer la révolution Française. Je ne pourrais pas être plus en désaccord avec toi. Et je parle bien de toute la révolution Française, et surtout la période sanglante. Je suis jacobin, montagnard, robespierriste (et même communard, tien, pendant qu’on y est). We are very dangerous. :-) ))

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