« We are anonymousse », entretien avec Marc Vasseur, initiateur de « Sauvons nos bières »

Publié le 6 octobre 2012 | par RAGEMAG  | 0

Marc Vasseur est un ancien élu socialiste, blogueur depuis 2006, adepte du politiquement incorrect. En réaction à la décision du gouvernement de taxer la bière, Marc Vasseur a lancé un mouvement de protestation sur les réseaux sociaux,  « We are anonymousse, sauvons nos bières ». Il nous explique pourquoi.

Après la cigarette, le gouvernement s’attaque à la bière. Pourquoi ?

Le gouvernement a fait le choix de satisfaire aux exigences de ses partenaires européens le plus rapidement possible dans le cadre du TSCG (Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, ou pacte budgétaire européen). Il est donc en recherche de tout ce qui peut permettre de tenir cet engagement… Augmenter la taxe sur les bières est une de ses possibilités au nom bien sûr de la santé publique.

L’un des arguments repris dans les médias est qu’en France la bière est sous-taxée en comparaison avec ses voisins européens…

Dans ce domaine comme dans d’autres, il est désormais de bon ton de se comparer aux autres et de s’aligner ; emprunter ce chemin peut s’avérer particulièrement dangereux. Qu’en sera-t-il demain des salaires, des prestations en matière de santé, de l’éducation ? Plutôt que de prendre ce genre d’arguments particulièrement stupides, que le gouvernement ait au moins le courage de dire clairement les choses : « Le TSCG a un prix… c’est à vous de le payer ». D’autre part, j’habite près d’un pays frontalier, et la bière y est moins chère qu’en France ; de même je me souviens d’un séjour en Allemagne où leurs breuvages étaient ridiculement peu chers au point que pour ne plus être servi, il était nécessaire de mettre son bock sur le dessus du verre.

L’abandon des classes populaires en éradiquant tous ses symboles : la bière, comme le tabac et le football.


La bière est l’alcool populaire par excellence. On a le sentiment que la mesure est le comble de l’abandon des couches populaires, tel qu’il est prôné par Terra nova.

Effectivement, « s’attaquer » à la bière pourrait de prime abord sembler anecdotique, d’autant que paradoxalement ce n’est pas l’alcool le plus prisé alors que c’est probablement le plus accessible financièrement. Pourtant, la bière peut être effectivement considérée comme un de ses symboles, à tort d’ailleurs. Nous sommes un pays de petits consommateurs.

On peut voir dans cette mesure un hommage appuyé aux orientations prônées par ce think tank. L’abandon des classes populaires en éradiquant tous ses symboles : la bière, comme le tabac et le football. Pour ces trois cas, on atteint des tarifs prohibitifs. Mais je ne doute pas que d’éminents sociologues ne manqueront pas de nous expliquer que les classes populaires ayant disparu de la surface de la Terre, il n’y a plus de raisons de laisser subsister ces reliques d’un autre temps. Osons brûler les dernières brasseries.

Il est évident que pour nos classes dirigeantes la bière ne fait pas partie de leur univers, trop proche du peuple et tellement vulgaire

En plus d’être le plus accessible, la bière est aussi l’alcool le plus convivial. Qu’est-ce que cette mesure dit du rapport que nos dirigeants entretiennent avec la décence commune ?

Il est évident que pour nos classes dirigeantes la bière ne fait pas partie de leur univers, trop proche du peuple et tellement vulgaire ; pensez donc qu’une bière de qualité peut se trouver dans un modeste supermarché pour un prix modique autour de 2 euros les 33 cl… Et à ce prix, vous vous offrez un plaisir gustatif sans commune mesure. Et c’est peut-être là le plus désolant, les premiers produits touchés seront ceux offrant une qualité incomparable. Il semble d’ailleurs que les consommateurs ne s’y trompent pas.

La bière est aussi l’un des seuls symboles rapprochant les peuples européens…

Personnellement, en matière de bière, le seul rapprochement qui vaille, c’est avec la Belgique – à moins bien entendu d’avoir des problèmes diurétiques, auquel cas nous pouvons renoncer à envahir l’Allemagne, l’Italie ou encore l’Espagne pour la pauvreté gustative de leurs bières.

Le gouvernement évoque l’argument sanitaire, en substance : « Les pauvres aussi ont le droit d’être en bonne santé »…

Tout à l’heure, j’évoquais les bières de qualité, effectivement souvent assez fortement alcoolisées (je ne parle pas des truc immondes chargés artificiellement, mais des bières de tradition) ; et le paradoxe réside aussi à ce niveau, car je doute que l’alcoolisme dont serait responsable la bière – mère de tous les maux – soit imputable à ces dernières. Hélas, en général, on se soûle avec des produits bas de gamme et je ne doute pas que les producteurs de bières douteuses trouvent la parade. D’autre part, je l’ai évoqué plus haut, la France est en queue de peloton en matière de quantités bues… Aussi, j’ai un peu de mal à comprendre le « taxons la bière pour réduire l’alcoolisme ». C’est en grande partie faux.

Pour en revenir à nos oreillers garnis, enfin je veux dire à nos hôtels de luxure – zut, ma langue a fourché –, à nos hôtels de luxe donc, il aurait effectivement été plus naturel de quintupler les taxes sur les spiritueux dans ces lieux raffinés.

Que l’on ne taxe pas le vin pour ce qu’il représente en France, bon… Mais pourquoi ne taxe-t-on pas les spiritueux de luxe, de ceux que l’on sert au Sofitel de New-York ou au Carlton de Lille ?

C’est une vraie question effectivement. Il est vrai que le vin est une des marques de la qualité de vie française, il est d’ailleurs aberrant que nos technocrates puissent envisager d’autoriser l’appellation « château » aux vins américains. « Ranch », j’aurais compris, mais là… bref. Pour en revenir à nos oreillers garnis, enfin je veux dire à nos hôtels de luxure – zut, ma langue a fourché –, à nos hôtels de luxe donc, il aurait effectivement été plus naturel de quintupler les taxes sur les spiritueux dans ces lieux raffinés. Après tout, au tarif de la nuitée, on n’est à plus de 200 euros sur la facturette.

Un président UMP qui n’aime pas le vin, un gouvernement PS qui taxe la bière. Les politiques ne sont-ils pas simplement déconnectés du peuple ?

Il serait peut être abusif de tirer des conclusions à partir de ces deux exemples, néanmoins effectivement le décalage entre le peuple et ses élus se manifeste chaque jour un peu plus. L’abstention en est un des exemples les plus criants, et plus particulièrement dans les quartiers populaires où s’ajoute le fait que ses habitants ne vont plus s’inscrire sur les listes électorales. Plusieurs France vivent désormais dans une parfaite indifférence. À l’occasion de faits divers fugaces, ces « petites » France se rappellent au bon souvenir de leurs dirigeants, le temps de quelques déclarations et puis s’en vont jusqu’à la prochaine fois…

On sait que le lobby du vin, que l’on partage sa cause ou pas, joue un rôle important dans la décision prise de ne pas taxer également le vin… Le travail des parlementaires est-il encore dicté par l’intérêt général ?

Non, mais cela n’est pas une particularité de cette nouvelle assemblée. Je ne doute pas un instant que ces derniers pensent œuvrer pour l’intérêt général, simplement beaucoup semblent avoir oublié que la somme des intérêts particuliers ne peut en aucun cas définir l’intérêt général. Parallèlement à cela, on peut s’interroger sur une société où le temps se contracte, et nos parlementaires ne parviennent pas à échapper à cette réalité. La tyrannie de l’instant ne permet probablement plus à ces derniers de prendre le recul nécessaire, à s’imprégner d’idées qu’on ne trouve pas forcément dans les journaux. Un exemple traduit bien ce phénomène, c’est celui du terme « crise systémique », qui est apparu dans le langage politique au lendemain de la crise de 2007. Combien de politiciens ont pris le temps d’approfondir cette notion au-delà de la note du collaborateur ou d’un titre d’article parcouru dans un quotidien ?

Aimer la bière, c’est populiste ?

J’aime la bière, j’aime l’ambiance d’un stade, j’aime me retrouver autour d’un verre avec des copains philosophant sur tout et rien, et rien surtout, j’aspire comme tout à chacun à une certaine tranquillité au niveau de mon habitat, je regarde des séries américaines… Alors oui, probablement suis-je un populiste qui s’ignore, d’autant plus qu’en observateur attentif – à défaut d’être perspicace – de la vie de mes contemporains, j’essaye simplement de ne pas avoir d’avis définitifs sur leurs inquiétudes, leurs derniers espoirs, leurs craintes. Le paradoxe de cette époque de communication totale est le recours à l’amalgame et à la logique binaire par rapport aux problématiques que rencontrent nos sociétés. Certains s’enferment dans une forme de déni, d’autres au contraire entretiennent sciemment des fantasmes en déformant des réalités infiniment plus complexes.

Au final, ce moment passé autour d’une bière n’est en rien populiste, c’est la première porte vers un dialogue fécond si on s’y attarde. Taxer la bière est peut être au final un moyen inconscient de vouloir condamner cette porte…

À quelques jours d’intervalle, une forte hausse des taxes sur la bière, et sans doute une baisse des charges patronales et une hausse de la CSG pour les classes moyennes (ou ce qu’il en reste)… Peut-on établir un rapprochement entre les deux mesures ?

Avant d’établir un rapprochement, j’y vois une énorme contradiction puisque ces nouveaux prélèvements ne manqueront pas de peser sur la consommation, alors même que nos dirigeants nous exhortent à consommer toujours plus pour préserver ce qu’il reste de croissance. C’est vrai aujourd’hui comme cela l’était hier. Au final, la difficulté pour ces derniers réside dans le fait qu’aujourd’hui l’endettement des ménages ne peut plus être le moteur de cette consommation. Cette facilité a été largement utilisée dans les années 1990 ou, à défaut d’augmenter les salaires, droite et gauche ont facilité le recours au crédit. Outre le fait que nous commençons à atteindre le point de non-retour en termes de solvabilité, se pose aussi la question de la visibilité à moyen terme du salarié/consommateur, et on ne peut pas dire que cet avenir s’annonce particulièrement joyeux.

Ces classes moyennes ne participent qu’à la marge aux décisions, le tout dans un contexte politique où prévaut au mieux le « de toute façon ça ne changera rien », au pire le « tous pourris ».

Le rapprochement qu’on peut faire réside plutôt dans le fait de « s’appuyer » sur la fragmentation de ces classes moyennes, cette fragmentation qui rend plus difficile encore toute tentative de mobilisation des ces dernières au-delà des sondages. Les classes populaires ne se retrouvent plus dans aucune forme d’organisation. Il y a encore quelques décennies, les classes populaires prenaient appui pour partie sur le PCF et ses satellites comme la CGT ; elles bénéficiaient à la fois des Trente glorieuses et du combat de ces structures. Elles ont « profité » des avancées sociales sans jamais avoir eu besoin de se structurer ou de se faire représenter. Aujourd’hui, ces classes moyennes profondément atomisées et individualisées dans leur sphère professionnelle sont des « cibles » faciles… Elles resteront muettes jusqu’à la prochaine échéance électorale, la classe politique sachant pertinemment qu’une élection se joue pour l’essentiel sur un socle sociologique stable et sur une portion infime de l’électorat (1 à 2%). Donc de facto, ces classes moyennes ne participent qu’à la marge aux décisions, le tout dans un contexte politique où prévaut au mieux le « de toute façon ça ne changera rien », au pire le « tous pourris ».

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